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Les faux Van Gogh
La vente record (40 millions de dollars au magnat japonais de l'assurance Yasuo Goto) d'un bouquet de tournesols de Vincent Van Gogh, par Christie's le 30 mars 1987, sera à l'origine d'un scandale majeur.
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Van Gogh ne vendra qu'un seul tableau durant sa vie, la Vigne rouge, pour 400 francs. Le père Tanguy cédera ses Iris pour 30 francs en 1892. Théo organisera peu de temps après la mort de Vincent, en compagnie de son ami Emile Bernard, une rétrospective dans son appartement de Montmartre. Les critiques Albert Aurier, Octave Mirbeau et quelques autres sembleront découvrir le talent de Van Gogh. Théo, qui décédera quelques mois plus tard d'une syphilis qui le rendra également fou, ne tirera aucun profit de la gloire naissante de son frère. Sa femme Johanna héritera de 550 peintures, plusieurs centaines de dessins et d'une énorme quantité de lettres non datées et non signées du peintre qu'elle n'aura côtoyé que cinq jours dans sa vie.

Ambroise Vollard, marchand et collectionneur, sera le premier à enrichir sa collection de Van Gogh en rassemblant les toiles offertes par Vincent durant son existence. Il prendra ainsi possession des toiles détenues par les Roulins et les héritiers du père Tanguy. Il arrivera trop tard pour acheter les toiles d'Arthur-Gustave Ravoux, l'aubergiste d'Auvers-sur-Oise, qui s'était débarrassé du portrait de sa fille Adeline et de La mairie le jour du 14 juillet auprès d'Américains pour 40 francs en 1890 ! Vollard exposera Van Gogh pour la première fois en 1896, entre Cézanne et Gauguin. Une exposition chez Bernheim-Jeune, en 1901, provoquera l'admiration de jeunes artistes comme Matisse, Derain, Vlaminck.

Le Stedelijk Museum d'Amsterdam organisera une grande rétrospective Van Gogh en 1905. La galerie parisienne Druet vendra les 14 tournesols 35 000 francs en 1909 et le Père Tanguy sera adjugé à 20 200 francs le 24 février 1910. La recherche des toiles perdues s'avérera vite très rentable et les faussaires entreront en action. Une exposition organisée à Berlin, fin novembre 1928, présentera des Van Gogh pas encore secs. Le marchand d'art Otto Wacker exposera ainsi trente tableaux inconnus du peintre, supposés appartenir à un mystérieux collectionneur russe.

Jean-Baptiste de La Faille, auteur de l'unique catalogue raisonné de l'oeuvre de Vincent, publiera une livre consacré aux faux Van Gogh. Il signalera que les faussaires choisissent des sujets connus, décrits par le peintre dans ses lettres, ou des modèles de l'époque parisienne décrits nulle part.

Claude-Emile Schuffenecker, peintre mineur de Pont-Aven où il a connu Gauguin, sera l'un des premiers faussaires à accumuler des oeuvres de Vincent. Il sera assisté de son frère Amédée, agent de change et marchand de tableaux, ainsi que du critique et négociant d'art Julien Leclercq. Claude-Emile retouchera d'abord les originaux, puis en fera des copies que son frère et Leclercq présenteront comme authentiques à Johanna Van Gogh. Ils lui proposeront d'en échanger contre certains originaux. Les copies, aux mains d'héritiers légitimes, seront ensuite admises comme d'authentiques Van Gogh par le marché de l'art. Le Jardin à Auvers les 14 tournesols vendus par Christie's au Japonais Yasuo Goto, directeur de Yasuda, semblent avoir suivi ce cursus douteux





L'un des deux exemplaires du Jardin de Daubigny, "l'une de mes toiles les plus voulues" selon les termes de la lettre de Van Gogh à son frère Théo à propos de ce tableau peint peu de temps avant son suicide, serait un faux. Le peintre n'aurait exécuté qu'une version de ce parc d'Auvers-sur-Oise selon ses écrits. Le tableau conservé à Bâle présente un chat sur la pelouse, l'autre à Hiroshima, n'a pas de chat. Le critique Benoît Landais, qui prétend le tableau de Bâle serait un faux, précise que le faussaire Claude-Emile Schuffenecker maquillera l'original un temps en sa possession pour faire disparaître le chat signalé dans la correspondance de Vincent (accompagnée d'un dessin). Sur les conseils du faussaire, la veuve de Théo acceptera l'idée de deux versions du Jardin de Daubigny.



Le jardin à Auvers rapportera 200 millions de francs à ses anciens propriétaires (la famille Walter) en 1992. Sur cette somme, 55 millions de francs seront payés par le banquier Jean-Marc Vernes qui en deviendra propriétaire, et 145 millions de francs par le contribuable français. L'Etat, qui avait classé l'oeuvre monument historique en 1889 pour l'empêcher de quitter le territoire, assumera ainsi le dédommagement qui résultait de sa décision. Il estimait cependant faire une bonne affaire. Les experts retiendront une estimation de 320 millions de francs avant le classement, pour cette toile promise en dation en paiement des droits de succession à la mort du banquier. Remis en vente par les héritiers Vernes en 1996, le tableau - attribué entre temps au faussaire Schuffenecker - ne trouvera pas preneur. Les Musées de France, qui auraient pu en devenir propriétaire pour une somme dérisoire, ne s'engageront pas.

Les spécialistes remarqueront après coup plusieurs détails troublants. Le choix de l'angle, presque vertical et sans ligne d'horizon, est très inhabituel dans l'oeuvre de Van Gogh, ainsi que la netteté des contours ovales et la souplesse des bordures. L'oeuvre trahit également des touches pointillistes, technique abandonnée par Van Gogh deux années avant la période présumée de l'oeuvre. Ils signalent aujourd'hui que les trois couleurs, ocre, vert et blanc, de la toile n'ont pu être apposées en une seule séance sans se mélanger. Le tableau a nécessité au moins huit jour de séchage entre chaque opération. Ce tableau n'a donc pu être peint à la date indiquée par les premiers experts, période au cours de laquelle Van Gogh aurait peint soixante dix toiles en soixante dix jours ! Certains semblent aujourd'hui admettre que Schuffenecker créera cette oeuvre à partir de deux toiles en sa possession, le Jardin de Daubigny de Van Gogh et le Souvenir d'un jardin à Etten inspiré par Gauguin.





La deuxième version du célèbre portrait du docteur Gachet conservée par le Musée d'Orsay, dont on ne trouve aucune trace dans la correspondance de Van Gogh, suscite de nombreux doutes sur son auteur. Pour Jean-Marie Tasset, le critique d'art du Figaro qui a relevé les incohérences du Jardin à Auvers, il ne peut s'agir que d'un faux. Il en est de même pour l'autoportrait du peintre conservé au Metropolitan Museum de New York.

Tasset et Landais affirment également que les 14 tournesols vendus par Christie's en 1987 sont une médiocre réplique réalisée par Schuffenecker à partir de deux tableaux de Van Gogh aujourd'hui à Londres et Amsterdam. Les lettres, l'inventaire, les ventes de Johanna et les agissements de Schuffenecker corroborent cette hypothèse. Judith Gérard, une jeune artiste qui se laissait caresser les seins par Gauguin, témoignera avoir vu Schuffenecker peindre une toile avec des tournesols. Le catalogue La Faille considèrera que les 14 tournesols contestés appartenaient à Schuffenecker. Ce tableau n'apparaîtra pas dans le premier inventaire de Johanna. Christie's, s'appuyant sur des études nouvelles proposées par des historiens d'art, refera l'histoire et prétendra que le tableau figurait dans l'héritage du peintre.

Le chercheur italien Antonio de Robertis signalera, dès 1993, que cette oeuvre n'était pas de la main de Van Gogh mais de celle de Schuffenecker. Il ne sera pas entendu. Benoît Landais confirmera que le tableau vendu à Londres ne serait qu'une pâle copie de celui exposé à la National Gallery de cette même ville et comportait au moins une douzaine d'erreurs flagrantes au niveau stylistique. Le Musée Van Gogh, qui avait certifié l'oeuvre, bénéficiera d'un don de 102 millions de la part de monsieur Goto afin construire une nouvelle aile.

Selon certains experts, sur les sept cents oeuvres attribuées à Van Gogh, plus d'une centaine seraient des faux. Le Laboratoire de Recherche des Musées de France analysera huit tableaux de Cézanne, huit de Van Gogh, huit de Gachet père et fils et onze copies de Blanche Derousse afin de faire le point sur l'authenticité de la collection dont le musée d'Orsay a hérité.

L'analyse de la copie par Gachet d'une Moderne Olympia, empruntée à Cézanne le temps de la reproduction, apportera des éléments sur les qualités de faussaire du docteur. L'étude radiographique comparée de l'esquisse de Cézanne et de cette copie mettra en évidence la technique primaire du médecin, qui dessinait son modèle avant de le peindre, très différente de celle de Cézanne qui peignait directement sur la toile. Les rayons X apprendront que Cézanne n'utilisait que des pinceaux, alors que le docteur Gachet aura recours au couteau à palette. Cette étude permettra de conclure que les copies du docteur Gachet sont immédiatement identifiables.

Une deuxième série d'examens portera sur des copies d'oeuvres de Van Gogh commandées par Gachet à Blanche Derousse, en vue de réaliser un catalogue des oeuvres du peintre en sa possession. L'étude apprendra que la copiste grattait son papier afin d'y créer reliefs et aspérités.

Paolo Cadorin, un restaurateur du Musée de Bâle, observera que certaines teintes des tableaux de Van Gogh paraissaient fanées. Il constatera, en désencadrant les toiles, que les bordures protégées de la lumière révélaient des rouges plus vifs que ceux de la partie exposée. Jean-Paul Rioux, chimiste au Laboratoire des Musées, fera le même constat sur les tableaux les Deux Fillettes et le Portrait du docteur Gachet. Dans le premier, les roses figurant dans la composition originale avaient blanchi ou disparu, tandis que les pourpres avaient pris une couleur beige terne. Dans le second tableau, les branches de digitales que tient le docteur Gachet sont bleues alors que Van Gogh avait précisé dans une lettre à son frère Théo qu'il les avait peintes en pourpre.

L'analyse chimique de certains pigments apprendra que Van Gogh utilisait une laque de géranium contenant de l'éosine pour rehausser certains rouges. Ce composant, qui se dégrade malheureusement à la lumière, deviendra un marqueur repérable dans plusieurs des toiles peintes à Auvers-sur-Oise entre mai et juillet 1890. Les rouges des aquarelles de Blanche Derousse sont restés intacts alors que le docteur Gachet, qui connaissait les produits utilisés par le peintre, aurait pu les procurer à sa copiste s'il souhaitait obtenir des faux.

La radiographie nous apprendra également que Van Gogh utilisait essentiellement une toile à tissage asymétrique de 12 x 18 fils par centimètre carré à la fin de sa vie. Le fils Gachet, qui signera ses copies sous le pseudonyme de Louis Van Ryssel, utilisera des supports d'environ 20 x 20 fils par centimètre carré. Il aurait pu se fournir, tout comme Vincent, chez Tasset et Lhôte à Paris. Il n'est pas sur qu'il toutefois qu'il connaissait la provenance des toiles brutes livrées par Théo. L'examen des tableaux apportera d'autres précisions. Van Gogh, après avoir achevé un tableau, le laissait sécher à plat sous le lit de sa chambre, formant ainsi un empilement. Le revers de certains d'entre eux porte la trace de peintures provenant de la toile placée immédiatement au-dessous. Les Gachet travaillaient dans leur grenier, sur un châssis disposé verticalement. La toile séchait dans la même position. L'hypothèse de la production de faux Van Gogh par le père et le fils Gachet semble fragile.