Métamorphoses d'Ovide : Coronis. La corneille (II, 542-632)
Nulle beauté, dans la Thessalie, n'effaça celle de Coronis; Larisse l'avait vue naître. Dieu de Delphes, tu l'aimas, tant qu'elle fut fidèle, ou du moins sans surveillants indiscrets.
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Mais l'oiseau qui t'est consacré découvrit son inconstance, et voulut la révéler. Inexorable témoin d'une faute cachée, il se hâtait de voler vers son maître. La Corneille babillarde le suit à tire-d'aile; elle veut savoir le sujet de son voyage; et l'ayant appris : "Ton zèle est indiscret, dit-elle; il te sera funeste. Écoute : et ne rejette pas mes présages."
[551] "Tu vois ce que je suis; je vais t'apprendre ce que je fus. Ma fidélité m'a perdue, et je lui dois tout mon malheur. Minerve voulant dérober aux yeux des mortels Érichthon, cet enfant né sans mère, le renferma dans une corbeille d'osier, qu'elle confia, en leur défendant de l'ouvrir, aux trois filles du double Cécrops. Cachée sous l'épais feuillage d'un ormeau, j'observais les trois princesses. Hersé et Pandrose se conformaient aux ordres de la déesse; mais Aglauros, les raillant sur leur timide obéissance, défit les liens qui fermaient la corbeille, l'ouvrit, et fit voir à ses soeurs un enfant aux pieds de dragon. J'avais tout vu : je redis tout à la déesse; mais quel fut le prix de mon zèle ! je perdis sa protection, et désormais elle me préféra l'oiseau funèbre de la nuit. Oiseaux, apprenez, par mon exemple, à ne pas vous perdre par votre indiscrétion. C'est, sans l'avoir recherchée, que j'avais obtenu la faveur de Minerve; elle peut elle-même te l'apprendre; et quelque irritée qu'elle soit contre moi, elle ne refusera pas à la vérité ce témoignage.
[569] "On sait que Coronée, célèbre dans la Phocide, m'a donné le jour. J'étais princesse, et recherchée par des princes puissants; tu vois que je mérite quelque considération : mais ma beauté me devint funeste. Un jour que, selon ma coutume, j'errais, sur nos rivages, à pas lents et incertains, le dieu des mers me vit et m'aima; et comme, pour me rendre sensible, il perdait son temps et ses discours flatteurs, il s'irrite, il s'enflamme et me poursuit. Je fuyais abandonnant, le rivage, et je m'épuisais en vain à courir sur des sables mobiles et glissants. J'appelais à mon secours et les dieux et les hommes. Aucun mortel n'entendit ma voix. Mais j'étais vierge; une vierge prit ma défense. J'élevais au ciel mes bras suppliants, et mes bras commençaient à se couvrir d'un noir duvet. Je voulais rejeter de mon dos la robe qui m'embarrassait dans ma fuite, et déjà des plumes la remplaçant, prenaient racine sur mon dos. Je voulais, de mes deux mains, frapper mon sein découvert; mais déjà je n'avais plus de mains, et mon sein cessait d'être nu. Je courais, mais le sable ne fatiguait plus mes pieds délicats : j'étais portée au-dessus de la terre. Bientôt je m'élevai dans les airs; et je dus à ma chasteté conservée, de devenir la compagne de la chaste Pallas. Mais que me sert cette faveur de la déesse, si Nyctimène, devenu hibou par un crime, me l'enlève et succède à mes honneurs ?
"Cette aventure, si célèbre dans toute l'île de Lesbos, te serait-elle inconnue? Nyctimène osa souiller la couche de son père; elle fut changée en oiseau; mais, toujours épouvantée de son forfait, elle se dérobe aux regards, elle fuit la lumière; elle cache sa honte dans les ténèbres, et les hôtes de l'air, la poursuivant à coups de bec, la chassent devant eux."
[596] Ainsi parla la Corneille : "Que les malheurs que tu m'annonces, répondit le Corbeau, n'accablent que toi seule; pour moi, je méprise ces sinistres présages". Il dit, et précipitant son vol, il va raconter à son maître qu'il a surpris Coronis avec un jeune Thessalien. Au récit de la trahison de son amante, le dieu frémit; il rejette loin de lui le laurier qui couronne sa tête; ses mains laissent échapper la lyre. Il pâlit; l'indignation altère son visage; le courroux le transporte; il saisit ses armes ordinaires; il tend son arc terrible, et d'un trait inévitable il perce ce coeur si souvent pressé contre le sien. Coronis jette un cri, arrache le fer de sa blessure, et le sang baigne ses membres délicats : "Ô Apollon, dit-elle, tu t'es vengé; mais tu devais attendre que j'eusse mis au monde l'enfant que je porte dans mon sein. Ah ! la mère et le fils périront donc ensemble frappés du même coup ! À peine elle achevait ces mots, sa vie s'écoule avec son sang, et le froid du trépas s'empare de ce corps dont l'âme vient de s'échapper.
[612] Apollon regrette, mais trop tard, sa vengeance. Il se hait lui-même, rougissant d'avoir écouté un rapport téméraire, d'avoir cédé aux mouvements de sa fureur. Il déteste l'oiseau qui a révélé le crime et forcé le châtiment. Il déteste et son arc, et ses flèches, et la main qui s'en servit. Il embrasse le corps pâle et glacé de son amante. Vainement, par des soins tardifs, cherche-t-il à le réchauffer et à vaincre les destins; vainement encore emploie-t-il tous les secrets d'un art salutaire dont il fut l'inventeur. Il voit enfin s'élever le bûcher dont les flammes vont consumer le corps de son amante. Alors il frappe l'air de ses cris et de ses longs gémissements; car il ne convient pas que les larmes baignent le visage des immortels. Telle mugit la compagne du taureau, quand elle voit élever en l'air la massue pesante qui doit, en tombant, briser, d'un coup retentissant, la tête de la jeune victime qu'elle nourrit. Apollon répand des parfums sur le corps de son amante, il le presse de ses derniers embrassements; et un injuste trépas est suivi par de justes douleurs.
Le dieu ne permit pas que le feu dévorât le tendre fruit de ses amours; il le retira des flammes et du sein de sa mère; et après l'avoir porté dans l'antre du Centaure Chiron, il punit le Corbeau, qui attendait le prix de son zèle, en lui faisant perdre à jamais la blancheur de son plumage.
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