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Histoire Romaine de Tite Live - Livre IV : Les événements des années 445 à 434 avant Jésus-Christ

Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques - Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques

   Article   


Luttes de la plèbe pour obtenir le pouvoir
IV, 25
1 - Les tribuns du peuple qui, dans leurs harangues continuelles, s'opposaient à la tenue des comices pour l'élection des consuls, et qui avaient presque amené la nécessité d'un interroi, obtinrent enfin qu'on nommerait des tribuns militaires avec la puissance consulaire;
2 - mais le fruit qu'ils espéraient de cette victoire, la nomination d'un plébéien, leur échappa : tous les tribuns militaires se trouvèrent des patriciens, Marcus Fabius Vibulanus, Marcus Folius, Lucius Sergius Fidénas.
3 - La peste fit taire pour cette année les dissensions publiques. On voua, pour la guérison publique, un temple à Apollon. Les duumvirs, pour apaiser le courroux des dieux et détourner le fléau, eurent recours à toutes les pratiques indiquées dans les livres,
4 - et cependant la ville et la campagne éprouvèrent une perte immense d'hommes et de bétail. Le défaut de culture faisant craindre la famine, on envoya en Étrurie, dans le territoire Pontin, à Cumes, et enfin jusqu'en Sicile, pour avoir du blé.
5 - Il ne fut pas question de nommer des consuls. On élut tribuns militaires, avec la puissance consulaire, Lucius Pinarius Mamercinus, Lucius Furius Médullinus, Spurius Postumius Albus, tous patriciens.
6 - Cette année la peste fut moins forte, et grâce à une sage prévoyance, on n'eut pas à craindre la disette.
7 - On délibéra sur la guerre dans les assemblées des Èques et des Volsques, et en Étrurie, au temple de Voltumna.
8 - Mais toute décision fut ajournée à un an, et l'on défendit, par un décret, toute réunion avant cette époque, malgré l'opposition des Véiens qui se plaignaient que leur ville était menacée du même sort que Fidènes.
9 - Sur ces entrefaites, à Rome, les principaux plébéiens, fatigués de poursuivre en vain depuis si longtemps l'espoir de plus grands honneurs, profitent de la tranquillité du dehors pour tenir des assemblées dans la maison des tribuns du peuple,
10 - et là ils dévoilent leurs pensées secrètes. "Ils se plaignent de l'indifférence du peuple, qui est telle que, depuis tant d'années qu'on nomme des tribuns militaires avec la puissance consulaire, pas un plébéien n'a été encore promu à cet honneur.
11 - Leurs ancêtres, par une sage précaution, ont interdit aux patriciens les magistratures plébéiennes, autrement, on aurait eu pour tribuns du peuple des patriciens : tant ils obtiennent peu d'estime, même auprès des leurs, tant ils sont méprisés par le peuple, aussi bien que par le sénat !"
12 - D'autres essaient d'excuser le peuple, et rejettent la faute sur les patriciens : "C'est par leurs brigues et par leurs artifices que le chemin des honneurs est fermé aux plébéiens. S'ils laissaient respirer le peuple, s'ils ne le poursuivaient pas de leurs prières et de leurs menaces, il se souviendrait de ses défenseurs en allant aux suffrages, et après s'être donné un appui, s'emparerait du pouvoir.
13 - Pour arrêter la brigue, il fut décidé que les tribuns présenteraient une loi par laquelle il serait défendu à tous les candidats de rien ajouter à leur toge blanche. Cette mesure presque puérile, et qui, aujourd'hui, n'est pas digne d'un examen sérieux, souleva alors de violents débats entre le sénat et le peuple.
14 - Les tribuns l'emportèrent enfin, et leur loi passa. On pouvait prévoir, à l'irritation des esprits, que la fureur du peuple se porterait sur les siens; mais de peur qu'il n'usât de cette liberté, un sénatus-consulte ordonna qu'on nommerait des consuls.

Mobilisation à Rome pour repousser l'attaque des Èques et des Volsques
IV, 26
1 - La cause en fut une invasion des Èques et des Volsques, dont les Latins et les Herniques avaient apporté la nouvelle.
2 - On nomma consuls Titus Quinctius Cincinnatus, fils de Lucius, à qui l'on donne encore le surnom de Poenus, et Gnaeus Julius Mento. Les menaces de guerre ne tardèrent pas à se réaliser.
3 - Les levées ayant été faites au nom de la loi sacrée, qui était chez eux le plus puissant moyen de rassembler des soldats, deux armées formidables s'étaient réunies sur l'Algide,
4 - et là, les Èques et les Volsques campèrent chacun de son côté. Jamais leurs généraux n'avaient montré plus de soin à se fortifier, à exercer les soldats, et ces nouvelles augmentèrent la terreur qui régnait dans Rome.
5 - Le sénat fut d'avis qu'on nommât un dictateur; car ces peuples, si souvent vaincus, déployaient un appareil plus redoutable que jamais, et une partie de la jeunesse romaine avait été enlevée par la peste.
6 - Mais ce qui effrayait plus que tout le reste, c'était l'aigreur et la mésintelligence des consuls qui éclatait par leur désaccord dans tous les conseils. Quelques historiens pensent qu'une défaite essuyée par ces consuls dans l'Algide motiva la nomination d'un dictateur.
7 - Ce qu'il y a de certain, c'est que, divisés sur tous les points, ils s'accordèrent pour résister à la volonté du sénat, et ne pas nommer un dictateur. Enfin, comme on apportait à chaque instant des nouvelles plus fâcheuses, et que les consuls refusaient toujours d'obéir au sénat, Quintus Servilius Priscus, qui avait rempli avec honneur les plus hautes dignités,
8 - s'adressa aux tribuns du peuple : "C'est à vous, leur dit-il, puisque nous sommes réduits à la dernière extrémité, c'est à vous qu'en appelle le sénat, pour que, dans une situation si critique, vous forciez, en vertu de votre pouvoir, les consuls à nommer un dictateur."
9 - À ces mots, les tribuns, qui voyaient là une occasion d'augmenter leur puissance, se retirent à l'écart, et déclarent au nom de leur collège : "Que leur avis est que les consuls obéissent au sénat; que s'ils résistent plus longtemps à la décision de cette auguste assemblée, ils les feront jeter en prison."
10 - Les consuls aimèrent mieux céder aux tribuns qu'au sénat, tout en se plaignant que les patriciens attentassent aux droits de l'autorité suprême, puisqu'ils reconnaissaient à un simple tribun le pouvoir de contraindre les consuls, et même de les jeter en prison, au-delà de quoi que pouvait-on faire subir au dernier des citoyens ?
11 - Comme les deux collègues n'avaient pu s'entendre sur la nomination du dictateur, le sort désigna Titus Quinctius. Il nomma Aulus Postumius Tubertus, son beau-père qui avait le commandement le plus sévère, et qui choisit pour maître de la cavalerie Lucius Julius.
12 - On proclama en même temps le justitium, et toute la ville ne s'occupa plus que de la guerre. L'examen de tous les motifs d'exemption fut renvoyé au retour de la campagne; de sorte que ceux qui n'étaient pas sûrs de leurs droits se décidèrent à donner leurs noms. Des troupes furent demandées aux Herniques et aux Latins, et les deux peuples s'empressèrent d'obéir au dictateur.

Le camp romain résiste à une attaque nocturne
IV, 27
1 - Quand ces diverses dispositions eurent été prises avec toute la célérité possible, le dictateur laissa dans la ville le consul Gnaeus Julius auquel il en remettait la défense, ainsi que Lucius Julius, qu'il chargeait de pourvoir sans délai à tous les besoins que la guerre ferait naître dans le camp; et par un voeu, dont le grand pontife A. Cornélius lui dicta la formule, il s'engagea, à propos de cette expédition, à célébrer de grands jeux.
2 - Après avoir confié la moitié de l'armée au consul Quinctius, il sortit de la ville et joignit l'ennemi.
3 - En voyant qu'il occupait deux camps séparés par un étroit intervalle, ils vinrent s'établir à un mille à peu près de distance, le dictateur à Tusculum, et le consul à Lanuvium.
4 - Ainsi les quatre armées et les quatre camps retranchés avaient au milieu d'eux une plaine dont l'étendue ne leur offrait pas seulement un espace suffisant pour des escarmouches, mais leur permettait de ranger de part et d'autre toutes leurs troupes en bataille.
5 - Dès que les camps furent ainsi rapprochés, on ne cessa plus de se livrer de légers combats, et le dictateur souffrait volontiers que ses soldats éprouvassent leurs forces, pour les accoutumer peu à peu, par le succès de ces petites rencontres, à l'espoir d'une victoire complète.
6 - Aussi, l'ennemi ne comptant plus vaincre dans une bataille rangée, abandonne l'événement aux chances du hasard, et attaque de nuit le camp du consul. Les cris donnèrent l'éveil d'abord aux sentinelles, puis à toute l'armée, et enfin au dictateur lui-même.
7 - Dans ce danger imminent, le consul ne manqua ni de courage ni de prudence : avec une partie des soldats il renforce la garde des portes, et, avec le reste, couronne les retranchements.
8 - Au camp du dictateur, où l'alarme fut moins vive, on put voir plus à loisir ce qu'il y avait à faire. Un renfort, commandé par le lieutenant Spurius Postumius Albus, est envoyé sans retard au secours du camp attaqué, et le dictateur lui-même, à la tête d'une partie de ses troupes, gagne, par un léger détour, un poste éloigné de la mêlée, d'où il peut à l'improviste assaillir l'ennemi par derrière.
9 - Il charge un de ses lieutenants, Quintus Sulpicius, de la garde du camp, et donne à un autre, Marcus Fabius, le commandement de la cavalerie, avec ordre de ne pas mettre en mouvement avant le jour un corps qu'il est si difficile de diriger dans le désordre d'un combat de nuit. Enfin, toutes les mesures que la prudence et le courage conseillent en pareille circonstance à un général, il les fait prendre et les prend lui-même;
10 - mais une preuve plus rare de présence d'esprit et d'habileté, et qui annonce un mérite peu commun, c'est qu'il chargea Marcus Géganius d'attaquer, avec des cohortes d'élite, le camp ennemi, d'où le plus grand nombre de troupes, au rapport des éclaireurs, étaient sortis.
11 - Comme les soldats qui restaient, occupés du danger de leurs camarades, mais sans crainte pour eux-mêmes, n'avaient placé ni gardes ni sentinelles, le camp fut emporté avant presque qu'on se doutât de l'attaque.
12 - Dès que le dictateur aperçut la fumée, signal dont il était convenu en cas de succès, il s'écria que le camp ennemi était emporté, et en fit répandre partout la nouvelle.

Péripéties de la bataille
IV, 28
1 - Déjà le jour commençait à paraître, et l'oeil pouvait suivre tous les mouvements. Fabius avait lancé sa cavalerie, et le consul venait de faire une sortie sur les ennemis déconcertés.
2 - De l'autre côté, le dictateur attaquait leur réserve et leur seconde ligne, et si l'ennemi se retournait à ces cris confus et à cette charge soudaine, il lui opposait partout son infanterie et sa cavalerie victorieuse.
3 - Ainsi, environnés de toutes parts, ces rebelles auraient tous péri jusqu'au dernier, comme ils le méritaient, si un Volsque, Vettius Messius, plus célèbre par ses exploits que par sa naissance, les voyant tourbillonner sur eux-mêmes, ne leur eût, à haute voix, adressé ces reproches :
4 - "Pourquoi, leur dit-il, vous offrir aux traits de l'ennemi, sans vous défendre et sans vous venger ? Pourquoi donc tenez-vous des armes ? Pourquoi donc avez-vous vous-mêmes apporté ici la guerre, aussi turbulents dans la paix que lâches dans le combat ? Qu'attendez-vous là ? qu'un dieu protecteur vienne vous défendre et vous sauver ?
5 - C'est par le fer qu'il faut vous ouvrir un chemin. Ainsi, vous tous qui voulez revoir vos maisons, vos pères, vos femmes et vos enfants, vous le pouvez, venez, suivez-moi ! Ni murailles, ni retranchements ne nous arrêtent, nous n'avons que des soldats comme nous à combattre. Égaux en courage, la nécessité, la dernière et la plus puissante de toutes les armes, vous donnera la victoire."
6 - Comme il achevait ces mots, et qu'il joignait l'effet aux paroles, ses camarades poussent de nouveau le cri de guerre, et chargent les cohortes que Postumius Albus leur avait opposées. Déjà ils avaient ébranlé les vainqueurs qui commençaient à reculer, quand arrive le dictateur. De ce côté se porte tout l'effort du combat.
7 - Un seul homme, Messius, soutient la fortune de l'ennemi. Partout des blessures, partout la mort. Déjà même commence à couler le sang des chefs romains.
8 - Seul, Postumius, atteint d'une pierre qui lui fracasse la tête, quitte le champ de bataille; mais ni le dictateur, qui avait une blessure à l'épaule, ni Fabius, dont la cuisse avait été presque clouée sur son cheval, ni le consul, qui avait perdu un bras, ne s'éloignèrent de cette terrible mêlée.

Prise du camp des Volsques
IV, 29
1 - La charge impétueuse de Messius l'emporta avec sa vaillante troupe à travers des monceaux de morts, jusqu'au camp des Volsques qui n'était pas encore pris. Toute l'armée l'y suivit.
2 - Le consul, qui avait poussé les fuyards jusqu'au pied des retranchements, en commence aussitôt l'attaque; le dictateur fait avancer ses troupes sur un autre point, et l'assaut n'est pas moins animé que la bataille.
3 - On rapporte que le consul, pour exciter les soldats, jeta un étendard dans les retranchements, et que leurs efforts pour le reprendre commencèrent la déroute. Le dictateur, de son côté, après avoir renversé les palissades, avait porté le combat dans le camp même.
4 - Alors les ennemis jettent çà et là leurs armes et se rendent à discrétion : tous sont pris avec leur camp, et vendus, à l'exception des sénateurs. Une partie du butin, que les Latins et les Herniques reconnurent pour leur appartenir, leur fut rendue; le dictateur vendit le reste à l'encan, et, après avoir laissé le commandement au consul, rentra en triomphe à Rome, où il abdiqua.
5 - Quelques historiens ternissent l'éclat de cette belle dictature, en rapportant que Aulus Postumius fit tomber sous la hache la tête de son propre fils, qui, entraîné par l'occasion, avait, sans ordre, quitté son poste, et livré un combat, d'où cependant il était sorti vainqueur.
6 - J'ai peine à le croire, et d'ailleurs la variété des opinions permet ici le doute. Mon argument est que l'on a dit "des ordres à la Manlius", au lieu de se servir du nom de Postumius; et le premier auteur d'une sévérité si barbare a dû marquer de son nom le trait qui le caractérise. De plus, Manlius reçut le surnom d'"lmperiosus", et jamais Postumius n'a été désigné par aucune épithète odieuse.
7 - En l'absence de son collègue, le consul Gnaeus Julius, sans attendre la décision du sort, fit la dédicace du temple d'Apollon. Quinctius en fut vivement blessé, et lorsque, après avoir licencié son armée, il fut de retour à Rome, il s'en plaignit, mais en vain, au sénat.
8 - Aux grandes choses qui se passèrent cette année, il faut ajouter une circonstance qui semblait alors n'avoir pas d'intérêt pour la république; c'est que les Carthaginois, en qui nous devions trouver un jour des ennemis si redoutables, appelés en Sicile par un des partis qui troublaient ce pays, y firent, pour la première fois, passer une armée.

Années sombres - Epidémie, famine, superstitions
IV, 30
1 - À Rome, les tribuns du peuple travaillèrent à faire nommer des tribuns militaires avec la puissance consulaire; mais ils n'y purent réussir. On créa consuls Lucius Papirius Crassus et Lucius Julius. Les députés des Èques, ayant demandé au sénat une alliance, pour laquelle ils offraient leur soumission, obtinrent une trêve de huit ans.
2 - Les Volsques, après leur défaite sur l'Algide, se trouvèrent en proie à des querelles et à des discordes qui causèrent une lutte acharnée entre les partisans de la guerre et ceux de la paix. Rome fut tranquille de tous côtés.
3 - Les tribuns se disposaient à présenter, pour régler le taux des amendes, une loi qui ne pouvait manquer d'être agréable au peuple, quand les consuls, instruits de ce projet par la trahison d'un des membres du collège, s'empressèrent de le prévenir.
4 - Les consuls nommés sont Lucius Sergius Fidénas, qui l'est pour la seconde fois, et Hostus Lucrétius Tricipitinus. Sous leur consulat il ne se passa rien de remarquable. Leurs successeurs furent Aulus Cornélius Cossus et Titus Quinctius Poenus, pour la seconde fois.
5 - Les Véiens firent des incursions sur le territoire de Rome. Le bruit courut que quelques jeunes gens de Fidènes avaient pris part à ces dévastations, et l'examen de cette affaire fut confié à Lucius Sergius, Quintus Servilius et Mamercus Aemilius.
6 - Plusieurs d'entre eux furent relégués à Ostie, pour n'avoir pu justifier leur absence de Fidènes à l'époque dont il s'agit. On les remplaça par des colons, auxquels on donna les terres de ceux qui avaient péri à la guerre.
7 - On souffrit beaucoup cette année de la sécheresse : et les eaux du ciel ne furent pas les seules qui manquèrent; la terre elle-même, privée de son humidité naturelle, entretint à peine les sources des grands fleuves.
8 - Partout l'épuisement des eaux entassa, aux environs des fontaines et des ruisseaux, les troupeaux morts de soif; d'autres furent emportés par la gale; la contagion de cette maladie attaqua ensuite les hommes, en commençant par les habitants de la campagne et les esclaves; et bientôt la ville en fut infectée.
9 - Tandis que les corps étaient en proie à cette épidémie, des idées superstitieuses, venues pour la plupart des nations étrangères, envahirent les esprits. Tous ceux qui spéculent sur la crédulité humaine introduisaient dans les maisons, en prophétisant, de nouveaux modes de sacrifices;
10 - jusqu'à ce qu'enfin les principaux citoyens rougirent pour la république de voir dans toutes les rues et dans toutes les chapelles des pratiques étrangères et inconnues employées pour apaiser le courroux des dieux.
11 - On chargea les édiles de veiller à ce que les dieux de Rome fussent les seuls adorés, et d'après le culte national.
12 - Le ressentiment contre Véies fut ajourné à l'année suivante, où l'on eut pour consuls Gaius Servilius Ahala, et Lucius Papirius Mugillanus.
13 - Même alors des scrupules religieux empêchèrent qu'on ne déclarât la guerre immédiatement, et qu'on ne mît les troupes en marche : on fut d'avis d'envoyer d'abord les féciaux demander réparation.
14 - On avait récemment livré aux Véiens, près de Nomentum et Fidènes, une bataille à la suite de laquelle on avait conclu, non la paix, mais un armistice; il était expiré, et les Véiens n'avaient pas attendu le terme pour reprendre les armes. Toutefois on leur envoya les féciaux; mais leur réclamation, faite dans la forme usitée par nos pères, ne fut point écoutée.
15 - Après cela, il fallut décider s'il était besoin de l'ordre du peuple pour déclarer la guerre, ou s'il suffisait d'un sénatus-consulte. Les tribuns obtinrent, en menaçant de s'opposer aux levées, que les consuls en référeraient au peuple : toutes les centuries voulurent la guerre.
16 - Le peuple eut encore un autre avantage, en ce qu'il obtint qu'on ne nommerait point de consuls pour l'année suivante.

Reprise de la guerre contre les Véiens et les Fidénates
IV, 31
1 - On créa quatre tribuns militaires avec la puissance consulaire : ce furent Titus Quinctius Poenus, récemment sorti du consulat, Gaius Furius, Marcus Postumius et Aulus Cornélius Cossus.
2 - Ce dernier fut chargé du gouvernement de Rome; les trois autres, après avoir terminé les levées, partirent pour Véies, et l'on vit, par leur exemple, combien la division du pouvoir est dangereuse à la guerre. Tous ces chefs, en suivant chacun ses projets personnels, sans s'inquiéter de ceux des autres, offrirent à l'ennemi des chances favorables.
3 - Tandis que les uns ordonnaient de sonner la charge, et les autres la retraite, les Véiens saisirent ce moment pour tomber sur nos légions incertaines; et notre camp, qui était peu éloigné, les reçut fuyant en désordre : il en résulta pour nous plus de honte que de dommage.
4 - Cet échec affligea une ville peu accoutumée à être vaincue. On prit en aversion les tribuns; on demanda un dictateur, et toutes les espérances se tournèrent de ce côté. Et comme la religion opposait ici un obstacle, car le dictateur ne pouvait être nommé que par un consul, les augures consultés levèrent ces scrupules.
5 - Aulus Cornélius nomma dictateur Mamercus Aemilius, qui le choisit à son tour pour maître de la cavalerie. Ainsi dés que l'on sentit le besoin d'un homme d'un vrai mérite, la flétrissure des censeurs ne put empêcher qu'on n'allât chercher le chef de l'état dans une maison injustement dégradée.
6 - Les Véiens, enflés de leur succès, envoyèrent des députes à tous les peuples de l'Étrurie, en faisant sonner bien haut la défaite, dans un seul combat, de trois généraux romains. Aucune cité ne se détermina à entrer dans leur alliance, mais l'espoir du butin leur amena une foule de volontaires.
7 - Fidènes se décida seule à reprendre les armes; et comme si elle se fût interdit de commencer la guerre autrement que par un crime, avant de se joindre aux Véiens, elle souilla du sang des nouveaux colons les armes avec lesquelles elle avait déjà massacré nos députés.
8 - Les chefs des deux peuples délibérèrent ensuite sur le choix de la ville où ils établiraient le siège de la guerre. Fidènes leur ayant paru mieux convenir, les Véiens passèrent le Tibre et portèrent sous Fidènes le théâtre de la guerre.
9 - La terreur était grande à Rome. Après avoir rappelé de Véies l'armée encore frappée de sa défaite, on place son camp devant la porte Colline; des troupes sont disposées sur les remparts; les affaires suspendues au forum, les boutiques fermées, et Rome présente l'aspect d'un camp plutôt que d'une ville.

Dispositif des armées
IV, 32
1 - Alors les hérauts envoyés par les rues ayant convoqué sur la place publique les citoyens tremblants, le dictateur prend la parole et leur reproche
2 - "qu'ils dépendent tellement du moindre caprice de la fortune, qu'un léger échec qu'il faut attribuer, non pas à la valeur de l'ennemi, ni à la lâcheté des Romains, mais à la mésintelligence des généraux, leur rend redoutable Véies, qui a été six fois vaincue, et Fidènes, qu'ils ont pour ainsi dire plus souvent prise qu'assiégée.
3 - Les Romains et leurs ennemis sont toujours les mêmes qu'ils ont été pendant tant de siècles; leur courage, leur vigueur, leurs armes sont toujours les mêmes; lui, il est encore le même dictateur Mamercus Aemilius, qui a battu précédemment, près de Nomentum, les armées de Véies et de Fidènes, réunies à celle des Falisques;
4 - et quant au maître de la cavalerie Aulus Cornélius, il sera sur le champ de bataille le même qui, tribun des soldats dans la guerre précédente, a, en présence des deux armées, immolé le Lar Tolumnius, roi de Véies, et porté des dépouilles opimes au temple de Jupiter Férétrien.
5 - Qu'ils prennent donc les armes. bien convaincus que de leur côté sont les triomphes, les dépouilles, la victoire; du côté de l'ennemi, le meurtre de leurs députés égorgés au mépris du droit des nations, le massacre en pleine paix des colons de Fidènes, la violation des traités, et, pour la septième fois, une funeste défection.
6 - Dès que les camps seront en présence, ils peuvent compter que des ennemis si perfides ne s'applaudiront pas longtemps de la honte des armées romaines;
7 - et que le peuple comprendra combien ceux qui l'ont nommé, lui, dictateur pour la troisième fois, ont mieux mérité de la patrie que ceux qui, pour s'être vu arracher le règne de la censure, avaient flétri sa seconde dictature."
8 - Après avoir adressé au ciel des voeux solennels, il va établir son camp à quinze cents pas de Fidènes, couvrant sa droite par les montagnes, sa gauche par le cours du Tibre.
9 - Il ordonne au lieutenant T. Quinctius Poenus d'occuper les hauteurs et de s'établir sur l'éminence la moins en vue derrière les ennemis.
1à - Le lendemain, les Étrusques, animés par le souvenir de cette journée où ils avaient su profiter de l'occasion plutôt que vaincre, s'avancent en bataille. Après avoir un moment attendu que ses éclaireurs vinssent lui annoncer l'arrivée de Quinctius sur la hauteur voisine de la citadelle de Fidènes, le dictateur porte ses enseignes en avant; il conduit d'un pas rapide à l'ennemi l'infanterie rangée en bataille,
11 - en recommandant au maître de la cavalerie de ne pas charger sans son ordre; il se réserve de donner le signal, et alors, sans doute, Cornélius montrera qu'il se souvient de son combat contre un roi, de ses dépouilles opimes, de Romulus et de Jupiter Férétrien. Les légions se choquent avec fureur.
12 - Les Romains, brûlant de rage, appellent les Fidénates des impies, les Véiens des brigands, infracteurs de traités, souillés du meurtre sacrilège des députés, tout dégouttants du sang des colons, alliés perfides, ennemis sans courage; enfin, ils assouvissent leur haine en parole autant qu'en action.

Victoire romaine
IV, 33
1 - Leur premier choc avait ébranlé les ennemis, quand les portes de Fidènes s'ouvrant tout à coup, il s'en élance une autre armée, telle que jusque-là on n'avait jamais rien vu, rien entendu de semblable :
2 - une innombrable multitude, portant pour armes des feux, tout étincelante de brandons enflammés, et comme transportée d'une fureur divine, se précipite sur les Romains, à qui l'étrangeté de ce combat inspire une sorte de terreur.
3 - Alors le dictateur donnant le signal à Cornélius et à sa cavalerie, rappelant des hauteurs Quinctius, rétablit le combat et court lui-même à l'aile gauche, qui présentait l'aspect d'un incendie plutôt que d'une mêlée, et qui, pleine d'épouvante, reculait devant ces flammes.
4 - "Quoi donc ! s'écrie-t-il d'une voix éclatante, chassés par la fumée comme un essaim d'abeilles, vous fuyez devant un ennemi sans armes ! Vous n'éteignez point ces feux avec le fer, ou, s'il faut combattre non plus avec des armes, mais avec du feu, vous n'arrachez pas vous-mêmes ces brandons à l'ennemi pour l'en accabler !
5 - Allons, souvenez-vous du nom romain, songez au courage de vos ancêtres et au vôtre, tournez cet incendie contre Fidènes, et détruisez par la flamme cette ville que vous n'avez pu désarmer par vos bienfaits. Le sang de vos députés et de vos colons, la dévastation de votre territoire, vous l'ordonnent."
6 - À ces paroles du dictateur, tout le front de bataille se met en mouvement : on ramasse les brandons lancés, on arrache les autres; les deux partis s'arment de feu.
7 - Le maître de la cavalerie imagine de son côté une tactique toute nouvelle; il donne l'ordre d'ôter aux chevaux leur mors, et, pressant de l'éperon son cheval, qui n'est plus retardé par le frein, il s'élance le premier à travers les flammes; les autres chevaux emportent d'une course impétueuse les cavaliers contre l'ennemi.
8 - Une épaisse poussière s'élève, et, mêlée à la fumée, dérobe la lumière aux hommes et aux chevaux. Ceux-ci ne sont nullement effrayés de ce spectacle, qui effrayait les soldats, et partout où pénètre la cavalerie elle renverse tout sur son passage; on dirait une vaste ruine.
9 - Bientôt de nouveaux cris retentissent qui frappent les deux armées surprises; le dictateur s'écrie "que le lieutenant Quinctius et les siens ont pris l'ennemi en queue" et lui-même, en poussant un cri plus terrible, recommence la charge avec plus de vigueur.
10 - Pressés entre deux armées, entre deux batailles, les Étrusques, entourés, attaqués par devant et par derrière, ne pouvaient ni regagner leur camp, ni fuir dans la montagne où se présentait un nouvel ennemi, et où les cavaliers, emportés par des chevaux libres du frein, étaient répandus de tous côtés. La plus grande partie des Véiens gagne en désordre les bords du Tibre;
11 - ceux des Fidénates qui ont échappé courent vers leur ville. Mais, tandis qu'ils fuient épouvantés, ils trouvent partout la mort : les uns sont massacres sur les bords du fleuve, les autres, précipités et engloutis dans ses gouffres; ceux même qui savent nager se noient, par suite des fatigues, des blessures, ou de la peur : à peine si de cette multitude quelques-uns peuvent gagner l'autre rive. L'autre armée s'enfuit vers Fidènes, à travers le camp.
12 - Les Romains la poursuivent avec ardeur; mais surtout Quinctius suivi des troupes qui venaient sous ses ordres de descendre de la montagne, et qui se trouvaient encore toutes fraîches, étant arrivées sur la fin de l'action.

Prise de Fidènes - La ville est soumise au pillage
IV, 34
1 - Elles entrent dans la ville, mêlées avec les ennemis, s'élancent sur la muraille, et annoncent à leurs camarades que la place est emportée.
2 - Le dictateur les ayant aperçues du camp où il venait de pénétrer, et qui était abandonné, offre au soldat avide de pillage l'espoir d'un butin plus considérable dans la ville, et le conduit aux portes. Une fois entré, il court à la citadelle où il voit se précipiter la foule des fayards.
3 - Le carnage ne fut pas moindre là que sur la champ de bataille; enfin, ils jettent leurs armes, et, sans rien demander que la vie, se rendent au dictateur. La ville et le camp sont livrés au pillage.
4 - Le lendemain, tous les nôtres, depuis le cavalier jusqu'au centurion, reçurent chacun un prisonnier que le sort désigna; ceux qui s'étaient le plus distingués par leur courage en obtinrent deux; le reste fut vendu à l'encan. Le dictateur rentra en triomphe à Rome, à la tête de son armée victorieuse et chargée de butin.
5 - Il ordonna au maître de la cavalerie d'abdiquer, et lui-même, après seize jours d'exercice, il abdiqua, en pleine paix, cette dignité qu'il avait reçue pendant la guerre et dans les circonstances les plus difficiles.
6 - Quelques annalistes parlent aussi d'un combat naval qui aurait été livré aux Véiens, près de Fidènes; mais ce fait n'est pas plus possible que croyable; car le fleuve, trop étroit, même aujourd'hui, pour une pareille action, était jadis, au dire des anciens, encore plus étroit.
7 - Il se peut seulement que, pour en défendre le passage, il y ait eu entre quelques barques une rencontre dont on a, suivant l'usage, exagéré l'importance, afin de se donner l'honneur peu fondé d'une victoire navale.

Célébration des Jeux - Reprise de l'agitation tribunicienne
IV, 35
1 - L'année suivante eut pour tribuns militaires, revêtus de la puissance consulaire, Aulus Sempronius Atratinus, Lucius Quinctius Cincinnatus, Lucius Furius Médullinus, et Lucius Horatius Barbatus.
2 - On accorda aux Véiens une trêve de vingt ans, et aux Èques une autre de trois années seulement, quoiqu'ils l'eussent demandée plus longue. Du reste, le repos de Rome ne fut troublé par aucune dissension intestine.
3 - L'année suivante, qui ne fut marquée non plus par aucune guerre au-dehors, ni aucun trouble au-dedans, est remarquable par les jeux voués à l'occasion de la guerre, par la magnificence qu'y déployèrent les tribuns militaires, et par la multitude d'étrangers qui y accoururent des pays voisins.
4 - Ces tribuns, qui avaient la puissance consulaire, étaient Appius Claudius Crassus, Spurius Nautius Rutulus, Lucius Sergius Fidénas et Sextus Julius Iulus. L'accueil bienveillant que les étrangers reçurent de leurs hôtes donna pour eux un nouvel attrait à ce spectacle, auquel ils étaient venus, avec l'autorisation de leurs gouvernements.
5 - Après les jeux, il y eut les plaintes séditieuses des tribuns qui reprochaient à la multitude "Qu'avec son admiration stupide pour ceux qu'elle haïssait, elle se retenait elle-même dans une éternelle servitude.
6 - Non seulement elle n'osait pas s'élever à l'espoir d'obtenir le consulat; mais même dans l'élection des tribuns militaires, où les comices étaient communs au sénat et au peuple, elle s'oubliait elle et les siens.
7 - Elle ne devait donc plus s'étonner si personne ne s'occupait des intérêts du peuple; pour ne pas regretter sa peine, pour braver les périls, il faut qu'on en attende profit et honneur. Il n'est rien que l'homme n'ose entreprendre, s'il pense que de grands efforts seront suivis de grandes récompenses.
8 - Mais qu'un tribun du peuple se précipite en aveugle au milieu de ces combats qui ne lui offrent que des dangers sans aucun avantage, et d'où il ne peut espérer que la haine implacable des patriciens contre lesquels il lutte sans en être plus estimé par le peuple qu'il défend, il ne faut ni l'attendre, ni le demander.
9 - Les grands honneurs font les grands courages; et les plébéiens ne rougiraient plus de l'être, s'ils n'étaient plus méprisés. Il fallait faire l'expérience avec un ou deux citoyens, s'il ne se trouverait pas un plébéien capable de porter le poids d'une grande dignité, ou s'il fallait regarder comme un prodige, comme un miracle, qu'un homme de tête et de coeur pût sortir des rangs du peuple.
10 - On avait obtenu, après une lutte acharnée, de pouvoir nommer des tribuns militaires revêtus de la puissance consulaire et pris parmi les plébéiens. Des hommes qui s'étaient distingués dans l'administration et dans les armes avaient recherché cet honneur; dès les premières années, tournés en dérision, repoussés, ils avaient servi de jouet aux patriciens; enfin, ils s'étaient découragés d'affronter ces hontes publiques.
11 - Ils ne voyaient pas même pourquoi on n'abrogeait pas une loi dont on ne faisait nul usage. Un partage inégal des droits serait moins honteux que des refus pour cause d'indignité.

Les tribuns militaires fixent la date des élections consulaires
IV, 36
1 - La faveur avec laquelle les discours de ce genre étaient accueillis engagea quelques plébéiens à briguer le tribunat militaire, et chacun d'eux annonçait les lois qu'il proposerait pendant sa magistrature, à l'avantage du peuple.
2 - On lui faisait entrevoir, pour le gagner, un partage des terres, une fondation de colonies, un impôt levé sur les propriétaires-fermiers, et dont le produit serait employé à la solde des troupes.
3 - Plus tard, les tribuns militaires saisirent une occasion où la ville se trouvait presque déserte, pour assembler, par une convocation clandestine, les sénateurs à un jour fixé, et, en l'absence des tribuns du peuple, firent rendre un sénatus-consulte
4 - portant que, d'après le bruit qui courait que les Volsques ravageaient les terres des Herniques, les tribuns militaires partiraient pour s'assurer de l'état des choses, et qu'on tiendrait des comices consulaires.
5 - En partant, ils laissèrent préfet de la ville Appius Claudius, fils du décemvir, jeune homme énergique et qui avait sucé avec le lait la haine des tribuns et du peuple. Ainsi ces magistrats ne purent chercher querelle ni aux auteurs du sénatus-consulte, puisqu'ils étaient absents, ni à Appius, puisque l'affaire était consommée.

L'armée consulaire engage le combat contre les Volsques
IV, 37
1 - On créa consuls Gaius Sempronius Atratinus et Quintus Fabius Vibulanus. Un fait étranger, mais digne de mémoire, que l'on rapporte à cette année, c'est la prise, par les Samnites, de Volturnum, ville des Étrusques, aujourd'hui Capoue, depuis lors appelée "Capoue" de Capys, chef des Samnites, ou
ce qui est plus vraisemblable - de la campagne qui l'entoure.
2 - Ils ne la prirent, au reste, qu'après que les Étrusques, fatigués de la guerre, les eurent admis à partager leur ville et leurs terres avec eux : ensuite, un jour de fête, tandis que les anciens habitants étaient appesantis par le sommeil et les festins, ils furent, pendant la nuit, assaillis et égorgés par les nouveaux colons.
3 - Ces faits étaient accomplis, quand les consuls que nous venons de nommer entrèrent en fonctions aux Ides de décembre.
4 - Déjà non seulement ceux qu'on avait envoyés sur les lieux avaient rapporté qu'on était menacé de la guerre par les Volsques, mais en outre les députés des Latins et des Herniques annonçaient "Que jamais les Volsques n'avaient porté plus d'attention et dans le choix des officiers et dans l'enrôlement des soldats;
5 - partout on murmure qu'il faut mettre à jamais les armes et la guerre en oubli et accepter le joug, ou lutter de courage, de persévérance et de discipline avec ceux auxquels on dispute l'empire."
6 - Ces rapports n'étaient que trop fidèles : cependant les sénateurs n'en furent point émus, et Gaius Sempronius, à qui le sort délégua ce commandement, se fiant à la fortune comme au plus ferme appui, parce qu'il menait un peuple vainqueur combattre des vaincus, fit toutes choses avec étourderie et négligence,
7 - de telle sorte que la discipline romaine était plus dans l'armée des Volsques que parmi les Romains. Aussi, cette fois comme tant d'autres, la fortune suivit le plus habile.
8 - Dans le premier combat que Sempronius engagea sans prévoyance et sans précaution, nous n'avions point de réserve pour appuyer la ligne de bataille, et notre cavalerie était placée dans un poste désavantageux :
8 - au seul cri de charge on eût pu prédire comment tournerait l'affaire; du coté de l'ennemi, clameur animée et bien nourrie : du côté des Romains, des cris discordants, inégaux, répétés à plusieurs reprises et sans force, trahissaient l'effroi des esprits.
9 - De là vint que l'ennemi se jeta en avant avec plus d'ardeur, le bouclier tendu, l'épée étincelante; du côté opposé, on voyait les aigrettes s'agiter sur les têtes des hommes incertains qui regardaient autour d'eux, qui se tournaient troublés et se serraient contre la foule.
10 - Là, les enseignes qui tiennent bon, sont abandonnées de leurs défenseurs; plus loin elles cherchent un refuge au milieu de leurs compagnies. Ce n'est encore, à proprement parler, ni une déroute, ni une victoire; le Romain paraît vouloir se mettre à l'abri plutôt que combattre; le Volsque pousse en avant ses enseignes, refoule les lignes des Romains et pense moins à porter dans leurs rangs la mort que la déroute.

L'officier de cavalerie Sextus Tempanius redresse la situation
IV, 38
1 - Déjà l'on plie de toutes parts, et c'est en vain que le consul Sempronius menace et encourage : l'autorité, la majesté n'avaient plus d'empire;
2 - et nos troupes allaient tourner le dos à l'ennemi, si Sextus Tempanius, décurion de cavalerie, n'eût relevé l'affaire avec une rare présence d'esprit, en s'écriant d'une voix forte : "Que les cavaliers qui veulent le salut de la république, sautent à bas de cheval !"
3 - et les cavaliers de chaque escadron s'étant ébranlés à ces mots, comme s'ils eussent entendu l'ordre du consul; "Si, ajouta-t-il, votre cohorte avec ses petits boucliers n'arrête point la fougue de l'ennemi, c'en est fait de la république. Pour étendard, suivez ma lance; montrez aux Romains et aux Volsques que, vous à cheval il n'est point de cavaliers, et vous à pied point de piétons qui vous vaillent."
4 - Cette exhortation ayant été reçue avec une acclamation générale, il marche en avant portant haut sa lance; partout où ils se présentent, ils s'ouvrent par la force un chemin; ils s'élancent, couverts de leurs boucliers ; là où ils voient leurs camarades le plus en peine :
5 - le combat se rétablit sur tous les points où leur élan les porte; et nul doute que si une troupe aussi peu nombreuse eût pu agir partout à la fois, l'ennemi n'eût été contraint de fuir.

Les deux armées abandonnent leur camp - Tempanius rentre à Rome
IV, 39
1 - Et comme déjà ils ne trouvaient plus de résistance nulle part, le général volsque fait signe aux siens de laisser pénétrer parmi eux cette cohorte aux petits boucliers, cette infanterie de nouvelle espèce, jusqu'à ce que, emportée par son ardeur, elle fût séparée du reste de l'armée.
2 - Cela fait, les cavaliers enveloppés ne purent rompre les lignes au travers desquelles ils s'étaient ouvert un passage, les ennemis s'étant portés en masse où ils avaient pénétré.
3 - Le consul et les légions romaines n'apercevant plus cette troupe qui venait de servir de rempart à l'armée entière, et craignant que tant et de si vaillants hommes, ainsi enveloppés, ne fussent écrasés par l'ennemi, chargent à tout hasard.
4 - Par cette diversion, les Volsques eurent d'un côté à tenir tête au consul et aux légions, et de l'autre, à repousser Tempanius et ses cavaliers, qui, après de nombreux et inutiles efforts pour percer jusqu'aux Romains, s'étaient emparés d'une éminence, où, formés en cercle, ils se défendaient en même temps et se vengeaient.
5 - Jusqu'à la nuit ils ne cessèrent de combattre; et le consul pareillement, sans ralentir un instant le combat, tint l'ennemi en haleine tant que dura le jour.
6 - La nuit sépara les deux partis sans qu'aucun d'eux pût s'attribuer la victoire, et cette ignorance de l'événement causa dans les deux camps un tel effroi, que, les deux armées se supposant vaincues, laissèrent là les blessés et une grande partie des bagages, et se retirèrent sur les montagnes voisines.
7 - Toutefois l'éminence resta cernée pendant plus de la moitié de la nuit : enfin les soldats qui la cernaient ayant appris que le camp était abandonné, s'imaginèrent que les leurs avaient été vaincus, et chacun ne prenant au milieu des ténèbres que sa frayeur pour guide, ils s'enfuirent.
8 - Tempanius, par crainte des embuscades, demeura avec ses soldats jusqu'au jour; puis étant descendu avec quelques hommes pour faire une reconnaissance, et ayant su des blessés ennemis qu'il n'y avait plus personne dans le camp des Volsques, joyeux, il rappelle sa troupe de l'éminence et pousse au camp romain;
9 - mais y ayant trouvé même solitude, même abandon et même désordre que chez l'ennemi, sans laisser aux Volsques mieux instruits le temps de revenir, il emmène les blessés qui le peuvent suivre, et, comme il ignore la route qu'a prise le consul, il marche droit à la ville par les plus courts chemins.

Les tribuns de la plèbe engagent des poursuites contre le consul Sempronius
IV, 40
1 - Déjà s'y était répandue la nouvelle d'un combat malheureux et de l'abandon du camp; et avant tout l'on avait regretté les cavaliers non moins pleurés de la patrie que de leurs familles.
2 - Le consul Fabius, dans la crainte où l'on était pour la ville même, avait pris position en avant des portes, quand on aperçut au loin les cavaliers. D'abord, dans l'incertitude, cette vue causa quelque frayeur; mais, bientôt reconnus, la crainte fit place à une telle allégresse, que ce cri d'actions de grâces courut par toute la ville : "Vivants et vainqueurs, les cavaliers sont de retour !"
3 - Des maisons désolées, d'où, naguère, on leur avait adressé des adieux funèbres, on se précipitait dans les rues; et les mères et les épouses tremblantes, oubliant de joie la bienséance, s'élançaient au-devant de la cohorte, et se jetaient chacune dans les bras des siens, pouvant à peine dans leur ivresse maîtriser leurs sens et leur coeur.
4 - Les tribuns du peuple qui avaient cité en jugement Marcus Postumius et Titus Quinctius, pour leur conduite au combat de Véies, virent dans la haine que venait de soulever le consul Sempronius une occasion de ranimer contre eux les anciens ressentiments.
5 - En conséquence, ayant convoqué une assemblée, ils montrent la république trahie à Véies par les généraux; ensuite, à cause de leur impunité, l'armée trahie devant les Volsques par un consul, les plus braves cavaliers livrés au massacre, et le camp honteusement abandonné. Après de longues et vaines clameurs,
6 - Gaius Junius, un des tribuns, fait appeler le cavalier Tempanius, et, en présence de ses collègues : "Sextus Tempanius, lui dit-il, je veux savoir de toi si, dans ton opinion, le consul Sempronius a livré à propos le combat, s'il a soutenu l'armée par des réserves, s'il a rempli tous les devoirs d'un bon consul ?
7 - si tu n'as pas toi-même et de ton propre mouvement, quand les légions romaines étaient vaincues, fait mettre à pied la cavalerie et rétabli le combat ? si, ensuite, après que vous avez été séparés de l'armée, toi et les cavaliers, le consul est accouru lui-même ou a du moins envoyé à votre secours ?
8 - si, le jour suivant, le moindre renfort vous est venu ? si ce n'est pas par votre seul courage que toi et ta cohorte vous avez percé jusque au camp ? et si, arrivés au camp, vous y avez trouvé un consul et une armée, ou si vous l'avez trouvé désert, occupé seulement par des soldats blessés et abandonnés ?
9 - Voilà ce qu'avec ta loyale fermeté, qui seule en cette guerre a maintenu la république, tu dois nous dire aujourd'hui. Enfin, où est Gaius Sempronius ? où sont nos légions ? est-ce toi qui as été délaissé ou qui as délaissé le consul et l'armée ? en un mot, avons-nous été vaincus ou sommes-nous vainqueurs ?"

Le procès des généraux
IV, 41
1 - À cela, Tempanius, dit-on, répondit par un simple discours, mais avec cette franchise du soldat qui ne fait point vanité de sa gloire, et ne se réjouit point de la faute d'autrui :
2 - "Pour ce qui était des talents militaires de Gaius Sempronius, il n'appartenait point au soldat de juger le général, mais au peuple romain qui avait prononcé en le nommant consul aux comices.
3 - On ne devait donc le consulter, lui, ni sur la science du commandement, ni sur les devoirs du consulat, questions difficiles, même pour les intelligences et les esprits les plus distingués; mais pour ce qu'il a vu, il peut le dire.
4 - Il a vu, avant d'être séparé de l'armée, le consul combattre aux premiers rangs, encourager les troupes, se porter entre les enseignes romaines et les traits des ennemis;
5 - ensuite, quoique dérobé à la vue de ses compagnons, il a cependant jugé au tumulte et aux cris que le combat avait dû se prolonger jusqu'à la nuit; et pour percer jusque à l'éminence dont il s'était emparé, il ne croit point qu'il eût été possible de rompre la masse de l'ennemi.
6 - Où est l'armée, il l'ignore : il pense que comme lui-même a échappé à un danger pressant, en se réfugiant sur une hauteur, ainsi le consul, pour sauver l'armée, a pris possession d'un poste plus sûr que le camp.
7 - Il ne croit pas les affaires des Volsques meilleures que celles du peuple romain : la fortune et la nuit ont jeté le désordre dans les deux armées." Après ces mots, ayant prié qu'on ne le retînt pas plus longtemps, épuisé qu'il était de fatigues et de blessures, on le laissa partir en le comblant d'éloges, tant pour sa modestie que pour sa bravoure.
8 - Sur ces entrefaites, le consul était arrivé par la voie Labicane au temple du Repos; on y envoya de la ville des chariots et des chevaux, qui recueillirent l'armée épuisée par le combat et par une marche de nuit.
9 - Peu après, le consul entra dans la ville, et il chercha moins à se disculper qu'à reporter sur Tempanius la gloire que celui-ci méritait.
10 - Les citoyens étaient désolés de cette malheureuse affaire et irrités contre les généraux : traduit en jugement devant eux, Marcus Postumius, qui avait été à Véies tribun consulaire, est condamné à une amende de dix mille livres pesant de cuivre.
11 - Titus Quinctius, son collègue, qui avait eu des succès, et comme consul contre les Volsques, sous les auspices du dictateur Postumius Tubertus, et à Fidènes, comme lieutenant de l'autre dictateur Mamercus Aemilius, rejeta toute la faute de la journée de Véies sur son collègue déjà condamné, et fut absous par toutes les tribus.
12 - Il fut, dit-on, protégé par la mémoire de Cincinnatus son père, le plus vénérable des hommes, et par le respect que l'on avait pour Quinctius Capitolinus, qui, déjà avancé en age, conjurait avec prières que, pour le peu de jours qui lui restaient à vivre, on ne lui donnât pas une aussi triste nouvelle à porter à Cincinnatus.

Hortensius retire sa plainte contre le consul Sempronius
IV, 42
1 - Le peuple élut tribuns du peuple en leur absence, Sextus Tempanius, Marcus Asellius, Tibérius Antistius et Tibérius Spurillius; ces derniers, sur la proposition de Tempanius, avaient été nommés centurions par les cavaliers.
2 - Le sénat voyant que la haine que l'on portait à Sempronius rejaillissait sur le nom consulaire, fit créer des tribuns consulaires avec puissance de consuls : on créa Lucius Manlius Capitolinus, Quintus Antonius Mérenda, Lucius Papirius Mugillanus.
3 - Dès le commencement de l'année, Lucius Hortensius, tribun du peuple, s'empressa d'appeler en jugement Gaius Sempronius, consul de l'année précédente; et, comme ses quatre collègues le priaient, eu présence du peuple romain, de ne point persécuter leur général innocent, à qui on n'avait à reprocher que sa mauvaise fortune,
4 - Hortensius ne put supporter cela sans dépit : il crut qu'on voulait par là éprouver sa persévérance, et que l'accusé ne comptait pas tant sur ces prières des tribuns, jetées en avant dans le seul but de donner le change, que sur l'assistance réelle qu'ils lui prêteraient :
5 - et c'est pourquoi, se tournant tantôt vers Sempronius : "Où est cette fierté patricienne, où est cette âme si ferme et si confiante en son innocence ? lui demandait-il; était-ce bien le fait d'un homme consulaire de se cacher ainsi à l'ombre des tribuns !"
6 - tantôt s'adressant à ses collègues : "Et vous, si je persiste contre l'accusé, que ferez-vous ? Arracherez-vous au peuple ses droits, et renverserez-vous la puissance tribunitienne ?"
7 - Et comme ceux-ci répliquaient "Que le peuple romain avait sur Sempronius et sur tous les particuliers un pouvoir absolu, et qu'ils n'étaient ni d'humeur ni de force à détruire la juridiction du peuple; mais que si leurs prières pour un général, qu'ils regardaient comme leur père, n'étaient point écoutées, ils changeraient de vêtement avec lui;"
8 - alors Hortensius : "Nullement, dit-il; le peuple romain ne verra point ses tribuns couverts d'un vêtement ignominieux. Je renonce à poursuivre Gaius Sempronius, puisqu'il a su, dans son commandement, mériter à ce point l'affection des soldats."
9 - Et ce mouvement généreux des quatre tribuns ne fut pas moins agréable au peuple et aux sénateurs que la noble déférence avec laquelle Hortensius avait accueilli de justes prières.
10 - Dès ce moment, la fortune cessa de favoriser les Èques, qui s'étaient hâtés de prendre pour leur compte la douteuse victoire des Volsques.


Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques (445-434 avant Jésus-Christ)Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) II

   Sommaire   

1. Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques (445-434 avant Jésus-Christ)
2. Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) I
3. Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) II
4. Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) III




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