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Histoire Romaine de Tite Live - Livre IV : Les événements des années 445 à 434 avant Jésus-Christ

Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques - Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques

   Article   


Luttes entre plébéiens et patriciens à propos de l'élection des questeurs et de la loi agraire
IV, 43
1 - L'année suivante, Numérius Fabius Vibulanus et Titus Quinctius Capitolinus, fils de Capitolinus, étant consuls, Fabius, à qui cette guerre était échue en partage par le sort, ne fit rien de mémorable.
2 - À peine les Èques tremblants s'étaient-ils montrés en bataille, qu'ils furent honteusement dispersés et mis en fuite, sans beaucoup de gloire pour le consul; aussi lui refusa-t-on le triomphe. Toutefois, comme il avait par là atténué l'ignominie de la défaite de Sempronius, lorsqu'il dut entrer dans la ville, on lui accorda l'ovation.
3 - Mais si à la guerre la lutte avait été moins acharnée qu'on ne l'avait craint d'abord, dans la ville, au contraire, du sein d'une paix profonde surgit tout à coup, entre le peuple et le sénat, un amas de discordes, au sujet des questeurs dont on voulait doubler le nombre :
4 - outre les deux questeurs de la ville, deux autres devaient assister les consuls dans l'administration de la guerre. Les consuls en avaient fait la proposition, et les sénateurs l'appuyaient de tout leur pouvoir, quand les tribuns du peuple s'établirent en lutte ouverte contre les consuls, pour qu'une partie des questeurs, jusque-là choisis parmi les patriciens, fût prise dans le peuple.
5 - Les consuls et les sénateurs commencèrent par repousser de toutes leurs forces cette prétention; ensuite ils accordèrent qu'on suivrait le même mode que pour l'élection des tribuns consulaires, et que le peuple serait libre de choisir les questeurs dans l'une et l'autre classe; mais cette concession ayant eu peu de succès, ils abandonnèrent entièrement le projet d'augmenter le nombre des questeurs.
6 - Les tribuns le reprennent et soulèvent à ce propos plusieurs motions séditieuses, entre autres un projet de loi agraire. Au milieu de ces agitations, le sénat eût mieux aimé nommer des consuls que des tribuns; mais les oppositions tribunitiennes rendant tout sénatus-consulte impossible,
7 - à la fin de ce consulat, la république en revint à un interroi, encore eut-elle de la peine à l'obtenir, car les tribuns empêchaient les patriciens de s'assembler.
8 - La plus grande partie de l'année suivante se consuma en discussions entre les nouveaux tribuns du peuple et les premiers interrois : tantôt les tribuns s'opposaient à ce que les patriciens s'assemblassent pour l'élection de l'interroi; tantôt ils défendaient à l'interroi lui-même de publier le sénatus-consulte pour les comices consulaires.
9 - À la fin, Lucius Papirius Mugillanus, élu interroi, attaquant avec force sénateurs et tribuns du peuple, représenta que "la république abandonnée et délaissée par les hommes avait été recueillie par la providence et la sollicitude des dieux, et que si elle était encore debout, on le devait à la trêve des Véiens et aux indécisions des Èques.
10 - Aimaient-ils mieux voir écraser la république à la première alarme, que de nommer un magistrat patricien ? Pourquoi n'avaient-ils point d'armée, point de magistrat pour en enrôler une ? Était-ce par la guerre intestine qu'ils repousseraient la guerre étrangère ?
11 - Que si ces deux malheurs arrivaient à la fois, à peine l'assistance même des dieux pourrait-elle empêcher la puissance romaine de s'écrouler. Il fallait des deux côtés abandonner une partie de leurs droits, et travailler à ramener la concorde :
12 - les patriciens, en permettant que l'on créât des tribuns militaires au lieu de consuls; les tribuns du peuple, en ne s'opposant plus à ce que les quatre questeurs fussent indifféremment choisis parmi les plébéiens et les patriciens par le libre suffrage du peuple."

Mise en cause de Caius Sempronius - Nouvelles menaces de guerre
IV, 44
1 - Les premiers comices que l'on ouvrit furent les comices tribunitiens : on créa tribuns, avec puissance de consuls, les patriciens Lucius Quinctius Cincinnatus pour la troisième fois, Lucius Furius Médullinus pour la seconde, Marcus Manlius, Aulus Sempronius Atratinus.
2 - Ce tribun tint les comices pour l'élection des questeurs; et là, entre autres prétendants plébéiens, se présentèrent le fils d'Antistius, tribun du peuple, et le frère d'un autre tribun du peuple, Sextus Pompilius. Mais, ni leur influence ni leurs intrigues n'empêchèrent que ceux dont on avait vu les pères et les aïeux consuls ne leur fussent préférés pour leur noblesse.
3 - Tous les tribuns du peuple en devinrent furieux, et principalement Pompilius et Antistius, que la défaite des leurs enflammait de colère :
4 - "Que voulait dire cela ? ni leurs bienfaits, ni les injures des patriciens, ni ce désir si naturel de prendre enfin possession d'un droit si longtemps disputé, rien ne leur avait fait obtenir qu'un tribun militaire, que même un questeur fût tiré des rangs du peuple !
5 - C'est en vain qu'on avait entendu et les prières d'un père pour son fils, d'un frère pour son frère, et celles des tribuns du peuple, sainte et sacrée magistrature, instituée pour la défense de la liberté. Il fallait qu'on eût usé de fraude, et Aulus Sempronius avait apporté aux comices plus d'artifice que de bonne foi. Aussi se plaignaient-ils que par son injustice leurs amis eussent été repoussés de la questure."
6 - En conséquence, comme il était, quant à lui, protégé contre leurs attaques, tant par son innocence que par la magistrature qu'il exerçait, ils tournèrent leur fureur contre Gaius Sempronius, cousin d'Atratinus, et, se faisant un titre des désastres que nous avions éprouvés dans la guerre des Volsques, appuyés par leur collègue, Marcus Canuléius, ils l'appelèrent en jugement.
7 - Après cela, les mêmes tribuns présentèrent au sénat une motion sur le partage des terres
mesure que C. Sempronius avait toujours opiniâtrement combattue -, persuadés, et avec raison, que, si l'accusé se désistait de son opposition, il baisserait dans l'esprit des patriciens; ou que s'il y persistait à la veille du jugement, il irriterait contre lui le peuple.
8 - Sempronius aima mieux s'exposer aux coups de la haine, et nuire à sa cause, que de manquer à la république;
9 - il demeura ferme dans son sentiment. "On devait refuser toute largesse qui tournerait au profit des trois tribuns; ce n'était point des terres qu'on demandait pour le peuple, mais de la haine qu'on voulait lui susciter; au reste, il avait assez de force d'âme pour traverser cet orage, et le sénat ne devait pas tellement s'intéresser à un homme comme lui ou à tout autre citoyen, qu'on fît de la grâce d'un seul une calamité publique."
10 - Sa fermeté ne l'abandonna point quand vint le jour du jugement; il plaida lui-même sa cause, et, bien que les patriciens eussent tout mis en oeuvre pour adoucir le peuple, il fut condamné à une amende de quinze mille as de cuivre.
11 - La même année, Postumia, vierge Vestale, accusée d'avoir violé son voeu, eut à se justifier de ce crime dont elle était innocente. Ce qui l'avait fait soupçonner, c'était une certaine recherche dans sa parure, et un esprit plus libre qu'il n'est bienséant à une vierge, et qui aimait assez l'éclat.
12 - Après deux informations on finit par l'absoudre; et, de l'avis du collège, le pontife suprême lui ordonna de s'interdire à l'avenir tous jeux d'esprit, et d'avoir une mise où l'on vît plus de réserve que de recherche. La même année, les Campaniens prennent Cumes, ville alors au pouvoir des Grecs.
13 - L'année suivante, il y eut pour tribuns militaires, avec puissance de consuls, Agrippa Ménénius Lanatus, Publius Lucrétius Tricipitinus, Spurius Nautius Rutulus.

Projet d'incendie criminel contre Rome
IV, 45
1 - Cette année fut marquée par un grand péril qui, sans la fortune du peuple romain, eût été un grand désastre. Les esclaves conjurés devaient, sur différents points, incendier la ville; et, tandis que le peuple serait occupé à porter secours aux édifices, envahir en armes la citadelle et le Capitole.
2 - Jupiter empêcha l'exécution de ce crime : sur la dénonciation de deux esclaves, les coupables furent arrêtés et punis. On donna aux délateurs, pour récompense, dix mille livres pesant de cuivre, que leur compta le trésor
c'était une somme considérable pour le temps -, et de plus, la liberté.
3 - Peu après les Èques recommencèrent des préparatifs de guerre, et des preuves certaines furent apportées à Rome, qu'à ces anciens ennemis de nouveaux, les Labicans, avaient résolu de se joindre.
4 - Les Èques avaient accoutumé la ville à ce retour pour ainsi dire annuel de leurs hostilités. On envoya aux Labicans des députés qui rapportèrent bientôt des réponses équivoques, d'où il ressortait clairement que si l'on ne faisait pas de préparatifs de guerre, la paix du moins ne serait pas de longue durée. Là-dessus les Tusculans furent charges "d'observer les esprits, de peur qu'un nouveau mouvement n'éclatât à Labicum."
5 - L'année suivante, les tribuns militaires, avec puissance de consuls, étaient à peine entrés en fonctions, qu'ils reçurent une députation de Tusculum : ces tribuns étaient Lucius Sergius Fidénas, Marcus Papirius Mugillanus, Gaius Servilius, fils de Priscus, dictateur lors de la prise de Fidènes.
6 - Les députés annonçaient que les Labicans avaient pris les armes, et après s'être ralliés à l'armée des Èques, avaient dévasté la campagne de Tusculum, et placé leur camp sur l'Algide.
7 - Aussitôt la guerre fut déclarée aux Labicans; mais, à la publication d'un sénatus-consulte, qui ordonnait que deux tribuns partiraient pour l'armée, et qu'un seul resterait pour veiller à la tranquillité de Rome, un différend s'éleva soudain entre les tribuns, chacun s'estimant meilleur chef de guerre, et dédaignant le gouvernement de la ville comme une tâche ingrate et sans gloire.
8 - Tandis que les sénateurs regardaient avec étonnement cette lutte si peu décente entre collègues, Q. Servilius intervint : "Puisque, dit-il, on ne respecte ni cet ordre ni la république, l'autorité paternelle mettra fin à ce débat : mon fils, sans attendre l'épreuve du sort, commandera dans la ville. Puissent ceux qui se disputent le commandement des troupes, diriger la guerre avec plus de sagesse et d'accord qu'ils n'en montrent dans leurs prétentions !"

Déroute de l'armée romaine - Nomination d'un dictateur
IV, 46
1 - On trouva bon de ne point faire une levée sur tout le peuple indifféremment; on tira au sort dix tribus, dont on enrôla la jeunesse : les deux tribuns la conduisirent à la guerre.
2 - Mais la querelle commencée entre eux dans la ville, la même soif du commandement la raviva avec plus de violence encore à l'armée. Ils étaient toujours d'avis contraire et toujours en lutte pour leur opinion; chacun voulait imposer l'exécution de ses plans et de ses ordres; chacun d'eux dédaignait l'autre et en était dédaigné;
3 - enfin, sur les remontrances des lieutenants, ils convinrent de commander alternativement chacun un jour.
4 - Lorsque cette nouvelle arriva à Rome, Quintus Servilius, dit-on, instruit par l'âge et l'expérience, demanda avec prières aux dieux immortels que la mésintelligence des tribuns ne fût pas plus funeste à la république, qu'elle ne l'avait été à Véies; et, comme s'il n'eût pas douté d'une prochaine déroute, il pressa son fils d'enrôler des soldats et de préparer des armes.
4 - Et il ne se trompa point dans ses prévisions; en effet, Lucius Sergius, qui ce jour-là commandait, s'étant engagé dans une position dangereuse, sous le camp même de l'ennemi, qui, feignant d'avoir peur, s'était réfugié dans ses retranchements, et les Romains s'étant précipités de ce côté, dans le fol espoir d'emporter le camp d'assaut, l'ennemi, par une irruption soudaine des flancs escarpés de la vallée, les disperse, les culbute, plutôt encore qu'il ne les met en fuite, en écrase et en massacre un grand nombre.
6 - Ce ne fut pas sans peine que l'on réussit ce jour-là à conserver le camp; et, le lendemain, comme l'ennemi l'avait déjà enveloppé en grande partie, on s'enfuit honteusement par une porte détournée, et on l'abandonna. Les chefs et les lieutenants, et ce qui restait de soldats valides auprès des enseignes, gagnèrent Tusculum;
7 - les autres, dispersés çà et là par les campagnes, retournèrent par toute sorte de chemins à Rome, où ils annoncèrent la déroute plus grande qu'elle n'était.
8 - Ce qui diminua la terreur publique, c'est qu'on avait prévu d'avance ce triste événement, et que les renforts, que chacun cherchait en ce pressant danger, avaient été préparés par le tribun des soldats.
9 - En outre, des courriers, que celui-ci avait expédiés à la hâte dès que les magistrats inférieurs eurent calmé l'agitation de la ville, rapportèrent que les généraux et l'armée étaient à Tusculum, et que l'ennemi n'avait point déplacé son camp.
10 - Enfin, ce qui surtout releva les esprits, ce fut un sénatus-consulte qui nommait dictateur Quintus Servilius Priscus, cet homme dont la cité avait éprouvé la prévoyante sollicitude pour la république, et dans mille autres circonstances, et par l'issue même de cette guerre; car il était le seul qui, en voyant la rivalité des tribuns, eût deviné le mauvais succès de la campagne.
11 - Il créa maître de la cavalerie le tribun militaire, par qui il avait été lui-même nommé dictateur. Selon quelques historiens, ce tribun était son propre fils. Selon d'autres, Ahala Servilius fut, cette année, maître de la cavalerie.
12 - Parti pour la guerre avec sa nouvelle armée, il rallia ceux qui étaient à Tusculum, et vint camper à deux mille pas de l'ennemi.

Prise de Labicum - Retour de l'agitation à Rome
IV, 47
1 - Depuis le succès des Èques, la présomption et la négligence des généraux romains avaient passé chez eux.
2 - Aussi, dès le premier combat, lorsque le dictateur, lançant la cavalerie contre les premiers rangs de l'ennemi, y eut porté le désordre, il fit sans retard avancer les enseignes des légions, et même, comme un de ses porte-enseignes hésitait, il le tua.
3 - Cette charge s'exécuta avec tant d'ardeur, que les Èques ne purent soutenir le choc; et, lorsque vaincus en bataille, ils eurent pris la fuite et gagné leur camp, on l'attaqua, et l'assaut exigea moins de temps et d'efforts que le combat lui- même.
4 - Le camp, une fois pris et pillé, car le dictateur en avait accordé le pillage aux soldats, les cavaliers envoyés à la poursuite de l'ennemi qui s'était échappé, vinrent annoncer que tous les Labicans vaincus, et une grande partie des Èques s'étaient réfugiés à Labicum :
5 - le jour suivant l'armée marche sur Labicum et cerne la ville qui est escaladée, prise et pillée.
6 - Le dictateur ramena dans Rome l'armée victorieuse; et, le huitième jour après sa nomination, il abdiqua sa magistrature. Aussitôt le sénat, pour que les tribuns du peuple n'eussent pas le temps de porter quelque proposition séditieuse, relative au partage des terres, à l'occasion du Labican, décréta, en assemblée nombreuse, qu'on enverrait une colonie à Labicum :
7 - quinze cents colons, envoyés de la ville, reçurent chacun deux arpents. Après la prise de Labicum, on créa tribuns militaires, avec puissance de consuls, Agrippa Ménénius Lanatus, Lucius Servilius Structus, et Publius Lucrétius Tricipitinus, tous trois pour la seconde fois, et Spurius Rutilius Crassus;
8 - l'année suivante, Aulus Sempronius Atratinus pour la troisième fois, et Marcus Papirius Mugillanus et Spurius Nautius Rutulus, tons deux pour la seconde. Durant ces deux années, tout fut tranquille au-dehors, mais au-dedans il y eut du trouble à l'occasion de lois agraires.

L'expédient d'Appius Claudius pour faire échouer le projet des tribuns de la plèbe
IV, 48
1 - Les agitateurs de la populace étaient les Spurius Maecilius et Marcus Métilius, tribuns du peuple, celui-ci pour la troisième fois, celui-là pour la quatrième, tous deux nommés en leur absence.
2 - Ils avaient émis une proposition pour la répartition égale et par tête des terres prises à l'ennemi; et comme, par suite de ce plébiscite, les biens des nobles eussent été déclarés biens de l'état
3 -
car la ville, bâtie sur le sol étranger, ne possédait pas un coin de terre qui n'eût été conquis par les armes, et le peuple n'avait guère que ce qui lui avait été vendu ou assigné par la république -,
4 - une guerre à outrance devint imminente entre le peuple et les patriciens. Les tribuns militaires, convoquant tantôt le sénat, tantôt des assemblées particulières des principaux sénateurs, n'avançaient à rien,
5 - lorsque Appius Claudius, petit-fils de celui qui avait été décemvir pour la rédaction des lois, et le plus jeune dans l'assemblée des sénateurs, leur dit, à ce que l'on prétend,
6 - "qu'il apportait de sa maison un vieil expédient de famille; car son bisaïeul, Appius Claudius, avait enseigné aux sénateurs le seul moyen d'anéantir la puissance des tribuns, qui est de mettre de l'opposition parmi eux.
7 - Les hommes nouveaux sacrifient assez volontiers leur opinion à l'autorité des grands, surtout quand ceux-ci, oubliant leur supériorité, se contentent de mettre en avant les circonstances.
8 - L'intérêt seul les anime : dès qu'ils verront que leurs collègues, auteurs de la proposition, ont usurpé toute faveur dans l'esprit du peuple, sans leur y laisser une place,
9 - ils inclineront fortement vers le parti du sénat, pour se concilier l'ordre entier par les premiers d'entre ses membres."
10 - Tous ayant approuvé, et particulièrement Quintus Servilius Priscus, qui loua le jeune homme de n'avoir point dégénéré de la race des Claudius, il fut décidé que chacun travaillerait, selon ses moyens, à détacher des tribuns quelques-uns de leurs collègues pour les leur opposer.
11 - La séance levée, les premiers du sénat s'emparent des tribuns, et après leur avoir persuadé, démontré, promis qu'ils feraient chose agréable à chacun d'eux, agréable à tout le sénat, ils obtiennent six voix pour l'opposition.
12 - Le jour suivant, comme, d'après le plan arrêté, on avait fait un rapport au sénat sur la sédition que Maecilius et Métilius excitaient par une largesse d'un si funeste exemple,
13 - les principaux sénateurs, tenant tous le même langage, répètent à l'envi qu'ils n'imaginent aucune mesure suffisante, et qu'ils ne voient de salut que dans le recours à l'assistance des tribuns. La république opprimée a foi en leur puissance, et, comme un citoyen qu'on dépouille, elle cherche auprès d'eux un refuge.
14 - N'est-ce pas une gloire pour eux et pour la puissance tribunitienne, de montrer que si le tribunat est assez fort pour tourmenter le sénat et pour soulever des querelles entre les divers ordres, il n'a pas moins de force pour résister à de mauvais collègues ?
15 - Un murmure universel d'approbation s'éleva dans le sénat, tandis que de tous les côtés de l'assemblée on invoque les tribuns. Alors on fait silence, et ceux que les séductions des grands avaient gagnés déclarent que, puisque dans la pensée du sénat la demande de leurs collègues ne tend qu'à dissoudre la république, ils s'opposent.
16 - Des actions de grâces sont rendues par le sénat aux opposants. Les auteurs du projet, ayant convoqué une assemblée, proclament leurs collègues traîtres aux intérêts du peuple, esclaves des consulaires, et, après les avoir accablés d'autres invectives, retirent leur proposition.

Guerre contre les Èques - Prise de Bola
IV, 49
1 - Il y aurait eu, l'année suivante, deux guerres à la fois, sous Publius Cornélius Cossus, Gaius Valérius Potitus, Quintus Quinctius Cincinnatus, Numérius Fabius Vibulanus, tribuns militaires avec puissance de consuls;
2 - mais la guerre des Véiens fut différée par les scrupules religieux des principaux d'entre eux, parce que le Tibre, franchissant ses rives, avait emporté leurs demeures et couvert de ruines leurs plaines dévastées.
3 - En même temps, les Èques, battus trois ans auparavant, refusèrent leur secours aux Bolans, peuple de leur sang,
4 - qui avaient fait des excursions sur le territoire des Labicans, leurs voisins, et porté la guerre dans la nouvelle colonie.
5 - Pour soutenir cette agression, ils avaient compté sur le concours de tous les Èques; mais, abandonnés par leurs alliés, à la suite d'une guerre qui n'eut rien de remarquable, après un siège et un léger combat, ils perdirent leur ville et leur territoire.
6 - Une tentative de Lucius Décius, tribun du peuple, demandant pour Boles ce qu'on avait accordé pour Labici, l'envoi d'une colonie, échoua par l'opposition de ses collègues, lesquels déclarèrent qu'ils ne souffriraient point la proposition d'un plébiscite qui ne serait pas autorisé par le sénat.
7 - L'année suivante, après avoir repris Boles, les Èques y amenèrent une colonie et renforcèrent la place de nouvelles troupes. Rome avait alors pour tribuns militaires, avec puissance de consuls, Gnaeus Cornélius Cossus, Lucius Valérius Potitus, Quintus Fabius Vibulanus, pour la seconde fois, Marcus Postumius Regillensis.
8 - Celui-ci fut chargé de la guerre contre les Èques; c'était un homme d'un esprit mal fait, ce que la victoire prouva mieux encore que la guerre.
9 - En effet, il enrôla promptement une armée, la mena à Boles, et, après avoir abattu, par de légers combats, l'ardeur des Èques, il attaqua et emporta leur ville; puis, n'ayant plus d'ennemis, il se mit en guerre avec ses concitoyens. Il avait, pendant l'assaut, promis le butin aux soldats; la ville prise, il viola sa promesse.
10 - C'est, selon moi, à ce motif qu'il faut attribuer le mécontentement de l'armée, plutôt qu'au dépit de ne pas trouver, dans une ville récemment livrée au pillage, dans une colonie nouvelle, tout le butin que le tribun avait d'avance annoncé.
11 - Ce mécontentement, il l'augmenta encore, lorsque, rappelé par ses collègues et revenu dans la ville pour les troubles du tribunat, il fit entendre dans l'assemblée du peuple des paroles brutales et presque insensées. Marcus Sextius, tribun du peuple, proposait une loi agraire, et annonçait qu'il proposerait également l'envoi d'une colonie à Boles; car il était trop juste que la ville et le territoire de Boles appartinssent à ceux qui les avaient conquis par leurs armes : "Malheur à mes soldats, dit Postumius, s'ils ne restent en repos !" Ce mot blessa l'assemblée, et plus encore les patriciens quand ils l'apprirent.
12 - Quant au tribun du peuple, qui avait de la vivacité et une certaine éloquence, ayant trouvé là, parmi ses adversaires, un esprit superbe, incapable de mesurer son langage, il l'irritait, le provoquait à plaisir pour le pousser à de violents discours, et lui attirer ainsi à lui-même, à sa cause et à l'ordre entier la haine publique; aussi, du collège des tribuns, celui qu'il cherchait de préférence à entraîner dans la discussion, c'était Postumius.
13 - Profitant donc alors d'une parole si dure, si inhumaine : "Vous l'entendez, dit-il, Romains, crier malheur à ses soldats comme à des esclaves !
14 - Et pourtant cette bête sauvage vous semblera plus digne des honneurs que ceux qui vous donnent des villes, des terres, qui vous envoient dans les colonies, qui vous ménagent une retraite dans vos vieux jours, qui luttent sans cesse pour vos intérêts contre de si cruels et si arrogants adversaires.
15 - Étonnez-vous, après cela, que peu de gens prennent en main votre cause ! Qu'auraient-ils à espérer de vous ? serait-ce les honneurs ? Ne les donnez-vous pas à vos ennemis, plutôt qu'aux défenseurs du peuple romain ?
16 - Vous avez gémi tout à l'heure en entendant le langage de cet homme : qu'est-ce que cela prouve ? Demain, quand on en viendra aux suffrages, à ceux qui veulent vous assurer des terres, des demeures et des biens, vous préférerez celui qui vous menace de malheur."

Lynchage du tribun M. Postumius par ses soldats
IV, 50
1 - Cette parole de Postumius, rapportée aux soldats, souleva dans le camp encore plus d'indignation : "Cet accapareur, ce voleur de butin, menacer malheur aux soldats !"
2 - Comme on murmurait ainsi ouvertement, le questeur Publius Sextius, pensant que la violence pourrait réprimer une sédition que la violence avait soulevée, envoie le licteur contre un soldat qui vociférait; des cris, des contestations s'élevèrent, et une pierre atteignit le questeur qui se retira de la mêlée,
3 - tandis que celui qui l'avait blessé ajoutait insolemment : "Que le questeur avait reçu ce que le général avait promis aux soldats."
4 - Accouru pour apaiser la sédition, Postumius acheva d'exaspérer les esprits par la rigueur des poursuites et la cruauté des supplices. À la fin comme il ne mettait plus de bornes à sa rage, aux cris de ceux qu'il avait ordonné de tuer sous la claie, les soldats accourent et s'attroupent, en protestant contre cette peine; lui, furieux, il s'élance sur eux de son tribunal;
5 - et alors les licteurs et les centurions, qui voulaient dissiper la foule, l'ayant repoussée rudement, l'indignation éclate, et le tribun des soldats est lapidé par son armée.
6 - Lorsque la nouvelle de cet atroce forfait fut arrivée à Rome, les tribuns militaires sollicitèrent du sénat une enquête sur la mort de leur collègue; les tribuns du peuple s'y opposèrent :
7 - mais le résultat de cette querelle dépendait de l'issue d'une autre lutte. Les patriciens inquiets, craignant que le peuple, soit par peur des poursuites, soit par ressentiment, ne créât tribuns militaires que des plébéiens, s'appliquaient de tout leur pouvoir à faire nommer des consuls;
8 - mais comme les tribuns du peuple, qui n'avaient pas permis le sénatus-consulte, s'opposaient encore aux comices consulaires, on eut recours à un interrègne. La victoire finit par demeurer aux patriciens.

Élections consulaires - Prise de Férentinum
IV, 51
1 - Quintus Fabius Vibulanus, interroi, tenant les comices, on créa consuls Aulus Cornelius Cossus, Lucius Furius Médullinus.
2 - Sous leur consulat, au commencement de l'année, il fut fait un sénatus-consulte pour ordonner aux tribuns de déférer au peuple, sans délai, la poursuite du meurtre de Postumius, et pour que le peuple eût à commettre qui il lui plairait pour diriger l'enquête.
3 - Le peuple, d'un commun accord, confia ce soin aux consuls qui, usant d'une douceur et d'une modération extrêmes, mirent fin à cette affaire par le supplice de quelques soldats, lesquels, d'après une opinion assez répandue, se donnèrent la mort; toutefois les consuls ne purent empêcher que le peuple ne souffrit cela impatiemment :
4 - "On laisse là, comme non avenues, toutes les décisions prises dans ses intérêts; mais qu'une loi demande son sang et son supplice, elle reçoit cette sanction exorbitante et on l'exécute aussitôt."
5 - Le moment eût été bien choisi, après avoir frappé les séditions, de proposer, pour calmer les esprits, le partage du territoire de Boles : on eût affaibli par là tout désir d'une loi agraire qui devait chasser les patriciens des héritages publics injustement usurpés.
6 - Le peuple était alors vivement préoccupé de cette indignité avec laquelle la noblesse s'acharnait à retenir les terres publiques qu'elle occupait de force, et surtout de son refus de partager avec lui, même les terrains vagues pris naguère sur l'ennemi, et qui deviendraient bientôt, comme le reste, la proie de quelques patriciens.
7 - La même année, les Volsques ayant ravagé les frontières des Herniques, le consul Furius y conduisit les légions, qui, n'y trouvant plus l'ennemi, prirent Férentinum, où s'étaient établis un fort grand nombre de Volsques.
8 - Le butin fut moindre qu'on ne l'avait espéré, parce que les Volsques, ayant peu d'espoir de se défendre, avaient tout emporté, et abandonné la ville pendant la nuit. Le lendemain, quand on la prit, elle était à peu près déserte. On fit présent du territoire aux Herniques.

Épidémie et disette à Rome
IV, 52
1 - L'année, grâce à la modération des tribuns, fut remise tranquille au tribun du peuple Lucius Icilius, sous le consulat de Quintus Fabius Ambustus, et de Gaius Furius Pacilus.
2 - Dès le commencement de l'année, ce tribun, comme s'il eût pris la sédition pour un devoir de son nom et de sa famille, agitait la ville par des demandes de lois agraires,
3 - quand une peste, plus menaçante pourtant que meurtrière, vint détourner du forum et des débats publics les pensées des hommes, pour les ramener au salut de la famille et au soin de leur santé. On croit communément que cette peste causa moins de dommage que n'en eût causé la sédition :
4 - elle quitta la ville après y avoir rendu malade beaucoup de monde, mais laissant peu de victimes. À cette année de peste, pendant laquelle la culture des champs avait été négligée, comme il arrive d'ordinaire, succéda une disette, sous le consulat de Marcus Papirius Atratinus et Gaius Nautius Rutilus.
5 - Déjà même la famine eût fait plus de ravages que la peste, si des députés envoyés chez tous les peuples qui habitent les bords de la mer d'Étrurie et du Tibre n'eussent, par des achats de blé, subvenu aux besoins publics.
6 - Ces députés n'éprouvèrent des Samnites, maîtres de Capoue et de Cumes, que des refus hautains de toute relation; mais ils furent accueillis et secondés par les tyrans de Sicile, et, grâce au concours actif de l'Étrurie, d'immenses convois descendirent le Tibre.
7 - Les consuls connurent alors par expérience tout ce qu'il y avait de solitude dans la cité malade, car ils ne purent trouver qu'un sénateur pour chaque légation, et, se virent forcés de lui adjoindre deux chevaliers.
8 - À part la maladie et la disette, rien, dans ces deux années, n'inquiéta Rome au-dedans ni au-dehors; mais, ces sujets de craintes une fois éloignés, reparurent les maux qui d'habitude tourmentaient la cité : la discorde intérieure et la guerre étrangère.

Les Romains reprennent la citadelle de Carventum
IV, 53
1 - Sous le consulat de Marcus Aemilius et de Gaius Valérius Potitus, les Èques commencèrent la guerre; des Volsques, sans l'aveu de leur nation, avaient pris les armes, et suivaient les Èques comme volontaires et à leur solde.
2 - Au bruit de leurs hostilités
car ils venaient de descendre sur le territoire des Latins et des Herniques -, le consul Valérius voulut faire une levée; mais, comme Marcus Ménénius, tribun du peuple, auteur d'un projet de loi agraire, s'opposait, et que, sous la protection de ce tribun, chacun refusait de prêter le serment,
3 - on annonce tout à coup que la citadelle de Carventum est au pouvoir des ennemis.
4 - Cet échec attira sur Ménénius la haine des patriciens, et donna aux autres tribuns, qu'on avait antérieurement décidés à s'opposer à la loi agraire, un plus juste motif de résister à leur collègue.
5 - En conséquence, comme la querelle durait déjà depuis longtemps, et que les consuls prenaient à témoin les dieux et les hommes "que tout ce que l'ennemi avait apporté déjà ou pourrait apporter de désastre et d'opprobre retomberait sur la tête de Ménénius, qui empêchait les levées;"
6 - et comme, d'autre part, Ménénius répliquait avec force "que si les injustes détenteurs du bien public consentaient à s'en départir, il ne retarderait plus la levée;", un décret intervint : les tribuns, pour mettre fin à ces débats,
7 - prononcèrent, de l'avis du collège, "qu'ils prêteraient secours à Gaius Valérius, consul, dans toutes les mesures de force et de rigueur qu'il prendrait, pour combattre l'opposition de leur collègue, contre tous ceux qui, à l'occasion de la levée, voudraient se soustraire à l'enrôlement."
8 - Lorsque, armé de ce décret, le consul eut saisi à la gorge quelques mutins qui en appelaient au tribun, les autres, effrayés, prêtèrent le serment.
9 - Conduite devant la forteresse de Carventum, l'armée, quoique désagréable au consul et le haïssant, combat, dès son arrivée, avec vigueur, renverse la garnison du haut des murailles, et reprend la citadelle : on fut servi dans ce coup de main par la négligence des pillards qui avaient quitté la garnison.
10 - Grâce aux pillages continuels dont les produits avaient été rassemblés en lieu sûr, on trouva quelque butin. Le consul le fit vendre à l'encan, et enjoignit aux questeurs d'en rapporter le prix au trésor, disant hautement que l'armée aurait part au butin quand elle ne se refuserait plus au service.
11 - La haine que le peuple et l'armée portaient au consul s'en accrut; aussi, lorsque, en vertu d'un sénatus-consulte, le consul fit son entrée dans la ville avec les honneurs de l'ovation, il fut assailli de ces chants à refrains alternés, grossière inspiration de la licence militaire.
12 - Dans ces mêmes chants où l'on attaquait le consul, on célébrait les louanges du tribun Ménénius : chaque fois que son nom était prononcé, la foule environnante répondait par des applaudissements et des acclamations aux cris des soldats.
13 - Et le sénat fut plus inquiet de ces démonstrations que des sarcasmes des soldats contre le consul, lesquels n'avaient rien de bien nouveau : on ne douta plus que Ménénius ne fut nommé tribun militaire, s'il briguait cet honneur; et afin de l'exclure, on ouvrit des comices consulaires.

Élection de trois questeurs plébéiens
IV, 54
1 - On créa consuls Gnaeus Cornélius Cossus et Lucius Furius Médullinus, celui-ci pour la seconde fois.
2 - Jamais le peuple ne s'était vu fermer avec plus de douleur les comices tribunitiens. Il montra sa colère et se vengea dans les comices pour l'élection des questeurs, où pour la première fois il choisit des questeurs parmi les plébéiens;
3 - de sorte que sur quatre nominations, un seul patricien, Gaius Fabius Ambustus trouva place; trois plébéiens, Quintus Silius, Publius Aelius, Publius Pupius furent préférés aux jeunes gens des plus illustres familles.
4 - Ces choix hardis furent, dit-on, imposés au peuple par les Icilius, de famille ennemie déclarée des patriciens, d'où étaient sortis cette année trois tribuns du peuple qui promettaient à l'avide ambition de la multitude une foule de choses magnifiques.
5 - Mais ils avaient juré de n'agir que si, dans l'élection des questeurs, la seule où le sénat eût permis la concurrence des plébéiens et des patriciens, le peuple avait assez de vigueur pour vouloir enfin ce qu'ils lui demandaient depuis si longtemps, et ce que les lois ne lui défendaient plus.
6 - Ce fut donc là une victoire importante pour les plébéiens : non qu'ils fissent cas de la questure, mais parce que c'était pour les hommes nouveaux un chemin ouvert au consulat et aux triomphes.
7 - Les patriciens, de leur côté, murmuraient, non du partage, mais de la perte de leurs honneurs. "S'il en est ainsi, disaient-ils, à quoi bon élever des enfants, qui, repoussés du rang de leurs ancêtres, verront des étrangers maîtres de leur dignité, et qui n'ayant plus d'autre ressource que de se faire saliens ou flamines, pour sacrifier au nom du peuple, demeureront dépouillés des commandements et des magistratures ?"
8 - Les esprits s'étaient aigris des deux côtés. Comme le peuple avait pris de l'audace et que la cause populaire était aux mains de trois chefs d'une immense célébrité, les patriciens, prévoyant que toutes les élections où le peuple avait son libre suffrage auraient le même résultat que celle des questeurs, demandaient les comices consulaires qui étaient fermés au peuple.
9 - Les Icilius, au contraire, voulaient une nomination de tribuns militaires, en disant que le peuple devait enfin avoir sa part des honneurs publics.


Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) IInstabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) III

   Sommaire   

1. Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques (445-434 avant Jésus-Christ)
2. Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) I
3. Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) II
4. Instabilité politique - Guerres contre les Volsques et les Èques (434-404 avant Jésus-Christ) III




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