| Article |  |
 |

Cependant Alexandre, après avoir confié à Abistaménès le commandement de la Cappadoce, s'était mis en marche avec toutes ses forces vers la Cilicie, et avait atteint l'endroit appelé le Camp de Cyrus. Cyrus y campa en effet, lorsqu'il conduisait son armée en Lydie, contre Crésus. Ce lieu est à cinquante stades de distance du passage par où l'on entre en Cilicie, et que les habitants ont nommé Pyles : ce sont des gorges étroites que la nature semble avoir faites à la ressemblance des fortifications élevées par la main des hommes. Arsamès, qui commandait en Cilicie, songeant à ce que lui avait conseillé Memnon, au commencement de la guerre, embrasse une résolution qui, moins tardive, eût pu être salutaire. I1 ravage la Cilicie par le fer et la flamme, pour n'y laisser à l'ennemi qu'un désert; il détruit tout ce qui peut être de quelque ressource; il veut abandonner stérile et nu le sol qu'il ne peut défendre. Mais il eût été bien plus utile d'occuper avec une forte garnison le défilé qui ferme l'entrée de la Cilicie, et de se saisir à temps des hauteurs qui dominent le passage. De là, il pouvait impunément arrêter ou écraser l'ennemi qui marchait à ses pieds. Au lieu de cela, il se contenta de laisser quelques hommes à la garde des défilés, et se retira lui-même, livrant à la destruction un pays qu'il eût dû en préserver. Aussi ceux qu'il avait laissés en arrière, se croyant trahis, ne voulurent même pas soutenir la présence de l'ennemi, quoiqu'ils eussent pu, moins nombreux encore, garder le passage. En effet, la Cilicie est enfermée tout entière par une chaîne non interrompue de montagnes roides et escarpées : cette chaîne, qui prend naissance au bord de la mer, s'en écarte en décrivant dans son cours tortueux une sorte de croissant, et revient aboutir, par son extrémité opposée, à une autre partie du rivage. C'est à l'endroit où, retirée dans l'intérieur, elle s'éloigne le plus de la mer, que s'ouvrent, à travers l'enchaînement des rocs, trois passages, tous âpres et étroits, et dont un seul donne entrée en Cilicie. Du côté de la mer, le terrain s'abaisse et s'étend dans une plaine que coupent de nombreux ruisseaux : deux fleuves célèbres y coulent, le Pyrame et le Cydnus. Le Cydnus n'est point remarquable par l'étendue, mais par la limpidité de ses eaux. En effet, descendant lentement du lieu où il a sa source, il se répand sur un lit de sable; aucun torrent ne vient, en s'y jetant, troubler la tranquillité de son cours; et, toujours pur, toujours frais à cause des épais ombrages qui bordent ses rives, il va jusqu'à la mer, semblable à ce qu'il était à sa source. Le temps avait détruit dans ce pays un grand nombre de monuments illustrés par les chants des poètes. On y montrait l'emplacement des villes de Thèbes et de Lyrnesse, la caverne de Typhon, la forêt de Coryce, où croît le safran, et bien d'autres curiosités dont le nom seul s'était conservé.
Ce fut donc par le défilé qu'on appelle les Pyles qu'Alexandre entra en Cilicie. On raconte qu'après avoir considéré cette position, il admira plus que jamais son heureuse fortune; il avouait que des pierres seules eussent suffi pour écraser son armée, s'il s'était trouvé des bras pour les rouler à son passage. La route pouvait à peine recevoir quatre hommes de front : les hauteurs la dominaient, et partout étroite, presque partout aussi elle était raboteuse et coupée par une infinité de ruisseaux sortant du pied des montagnes. Toutefois, craignant une attaque soudaine de l'ennemi caché dans quelque embuscade, il avait fait marcher en avant les Thraces armés à la légère pour reconnaître les chemins : une troupe d'archers avait aussi pris possession du sommet de la montagne; ils avaient l'arc tendu, étant bien avertis que ce n'était pas pour eux une marche, mais un combat. De cette manière, l'armée parvint jusqu'à la ville de Tarse, où les Perses venaient de mettre le feu à l'instant même, pour éviter que ses richesses ne tombassent aux mains de l'ennemi. Mais Parménion avait été envoyé à la hâte, avec un corps de troupes, pour arrêter l'incendie; et, lorsque Alexandre sut que l'arrivée des siens avait mis en fuite les Barbares, il entra dans la ville qu'il avait sauvée.
|