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Déjà les soldats grecs que Thimodès avait reçus des mains de Pharnabaze, cette troupe, la principale et presque l'unique espérance de Darius, étaient arrivés. Tous le pressaient vivement de retourner sur ses pas et de regagner les vastes plaines de la Mésopotamie. S'il désapprouvait ce conseil, qu'au moins il divisât ses innombrables bataillons, et n'exposât point à un seul des coups de la fortune toutes les forces de son empire. Ce conseil ne déplaisait pas tant au roi qu'à ses courtisans : à les entendre, la foi de ces mercenaires était douteuse, et, vendus à l'ennemi, leur trahison allait éclater. S'ils voulaient lui faire diviser ses troupes, c'était pour qu'eux-mêmes, opérant à part, pussent mieux livrer à Alexandre le poste qu'on leur aurait confié; le plus sûr était de les faire investir par l'armée entière, de les écraser, et d'en faire un exemple du châtiment réservé aux traîtres. Mais Darius était un prince doux et équitable : "Non, dit- il, jamais je ne commettrai un crime si odieux; jamais je ne ferai massacrer par mes soldats des hommes qui sont venus ici sur ma parole. Et qui désormais se fiera à moi parmi les nations étrangères, si le sang de tant de soldats souille mes mains? Personne ne doit payer de sa tête un avis imprudent : on ne trouverait plus de conseillers, s'il y avait un tel danger à l'être. Vous tous, enfin, chaque jour je vous réunis autour de moi en conseil, vous y émettez des opinions diverses, et vous ne voyez pas cependant que je tienne pour le plus fidèle celui dont l'avis a été le plus sage." Il fait donc dire aux Grecs qu'il les remercie de leurs bonnes intentions; mais que rétrograder serait livrer sans aucun doute son royaume à l'ennemi; que la réputation est tout à la guerre, et que celui qui se retire est censé fuir. Le moyen d'ailleurs de traîner la guerre en longueur? L'hiver approchait, et, dans un pays désert, tour à tour ravagé par son armée et par celle de l'ennemi, les vivres manqueraient bientôt à une si grande multitude. II ne pouvait, non plus, diviser ses troupes sans être infidèle à la coutume de ses ancêtres, qui avaient toujours exposé aux chances de la guerre toutes les forces de leur empire. Et que pouvait-il craindre, lorsque ce roi, naguère si terrible, et que l'absence de son ennemi remplissait d'une présomptueuse confiance, devenu tout à coup, à la nouvelle de son approche, circonspect de téméraire qu'il se montrait, s'était réfugié dans les gorges des montagnes; semblable à ces ignobles animaux, qui, au moindre bruit des passants, courent se cacher dans l'épaisseur des forêts? Déjà même, par une feinte maladie, il trompait l'attente de ses soldats : mais il ne lui permettrait pas d'éviter plus longtemps le combat; il irait, jusque dans le repaire où la frayeur les avait conduits, écraser ces timides ennemis. Il y avait dans ces paroles plus de jactance que de vérité.
Cependant Darius, après avoir envoyé à Damas, en Syrie, sous une légère escorte, son trésor et tout ce qu'il avait de plus précieux, fit marcher le reste de ses troupes sur la Cilicie. Il était suivi, selon la coutume du pays, de sa mère et de son épouse; ses filles, avec son jeune fils, accompagnaient aussi leur père. Le hasard voulut que, la même nuit, Alexandre arrivât dans les gorges par lesquelles on entre en Syrie, et Darius dans l'endroit qui porte le nom de Pyles Amaniques. Les Perses ne doutèrent point que les Macédoniens n'eussent abandonné Issus, dont ils étaient maîtres, pour prendre la fuite. Ils le crurent surtout, lorsque tombèrent entre leurs mains quelques soldats blessés et malades qui n'avaient pu suivre le gros de l'armée. Darius, à l'instigation de ses courtisans, chez qui respirait la férocité barbare, fit couper et brûler les mains à tous ces malheureux; puis, il ordonna de les promener dans son camp, pour qu'ils y prissent connaissance de ses forces, et qu'après avoir tout examiné à loisir, ils allassent rendre compte à leur roi de ce qu'ils avaient vu. Ayant donc levé son camp, il passe le fleuve Pinare, dans le dessein de s'attacher aux pas de l'ennemi, qu'il croyait en fuite. Mais, pendant ce temps, les prisonniers à qui il avait fait couper les mains, arrivent au camp des Macédoniens, et annoncent que Darius s'avance derrière eux avec toute la rapidité possible. À peine pouvait-on les croire. Alexandre envoie alors des éclaireurs le long de la côte, pour s'assurer si c'était Darius lui-même qui arrivait, ou si l'approche de quelqu'un de ses lieutenants n'avait été prise pour celle de l'armée entière. Mais, au moment où revenaient ces éclaireurs, on aperçut au loin une multitude considérable : bientôt des feux commencèrent à briller de tous côtés dans la campagne, et tout l'horizon sembla s'enflammer d'un vaste incendie, tant était grand l'espace qu'occupaient les tentes de cette armée sans ordre, et surtout encombrée de ses bêtes de somme. Alexandre donna l'ordre d'asseoir son camp au lieu même où il était, plein de joie de combattre comme il l'avait ardemment souhaité, au milieu de ces défilés.
Du reste, comme il arrive d'ordinaire aux approches d'une action décisive, sa confiance se tourna en inquiétude. Cette même fortune, dont la faveur lui avait donné tant de succès, il la redoutait maintenant, et non sans raison, après tout ce qu'elle avait fait pour lui. Il songeait combien elle est changeante; et c'était une seule nuit qui le séparait du moment où cette importante question serait décidée! Une autre pensée succédait à celle-là : la récompense était plus grande encore que le danger, et s'il était incertain de vaincre, du moins était-il assuré de mourir généreusement et avec une grande gloire. Il donna donc l'ordre à ses soldats de pourvoir aux besoins de leurs corps, et de se tenir ensuite prêts et sous les armes pour la troisième veille. Pour lui, il se transporta sur le sommet d'une haute montagne, à la lueur d'un grand nombre de torches, et il y offrit, selon l'usage national, un sacrifice aux divinités protectrices du lieu. Déjà, pour la troisième fois, la trompette avait donné le signal, et le soldat, d'après les injonctions du chef, était préparé à la marche et au combat : le commandement fut donné de s'avancer au pas accéléré; et le jour commençait à paraître, quand on arriva dans les gorges où l'on devait prendre position. Les coureurs rapportaient que Darius était à trente stades de distance. Alors Alexandre fait arrêter ses troupes, et, se revêtant lui-même de son armure, il les range en bataille.
Des paysans effrayés allèrent annoncer au camp des Perses l'arrivée de l'ennemi. Darius ne pouvait se résoudre à croire que ceux qu'il poursuivait en fuyards vinssent à sa rencontre. Ce fut donc parmi tous les siens une grande épouvante. Plus disposés à la marche qu'au combat, ils saisissaient leurs armes avec précipitation; mais l'empressement même avec lequel on les voyait courir de tous côtés et appeler aux armes leurs compagnons, ne faisait qu'ajouter à la frayeur. Les uns avaient gagné la crête des montagnes pour voir de là l'armée ennemie; la plupart bridaient leurs chevaux. Dans cette armée sans unité, et où l'on n'attendait pas le commandement d'un seul chef, ce n'était partout que trouble et confusion. Darius résolut, dès le principe, d'occuper les hauteurs avec une partie de ses troupes, et d'envelopper ainsi l'ennemi par devant et par derrière : d'autres devaient lui être opposées du côté de la mer qui couvrait son aile droite, afin de le presser de toutes parts. Il commanda, en outre, à vingt mille hommes d'avant-garde, accompagnés d'une troupe d'archers, de passer le Pinare qui coulait entre les deux camps, et de tenir tête à l'armée macédonienne; s'ils ne le pouvaient faire, ils avaient ordre de se retirer dans les montagnes, et de tourner secrètement les derniers rangs de l'ennemi. Ces dispositions étaient pleines de sagesse; mais la fortune, plus puissante que tous les calculs, les fit échouer. Les uns, saisis de crainte, n'osaient exécuter les ordres qu'ils avaient reçus; les autres les exécutaient en vain, parce que là où les parties chancellent, le tout est ébranlé.
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