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Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
Sommaire   

1. Alexandre répond à Darius et donne le royaume des Sidoniens à Abdalonyme. Amyntas est tué par les Perses. Plusieurs capitaines de Darius sont vaincus
2. Alexandre assiège les Tyriens qui n'avaient pas voulu le recevoir
3. Le difficile siège de Tyr est marqué par plusieurs événements militaires
4. La ville de Tyr, conquise, est l'objet d'un carnage puis incendiée
5. Darius tente vainement de faire la paix avec Alexandre - Les Grecs offrent une couronne d'or à ce dernier qui réduit de nombreuses provinces
6. Alexandre s'empare de Gaza et inflige de grands supplices à son gouverneur Bétis qui lui avait vigoureusement résisté
7. Voyage d'Alexandre à l'oracle de Jupiter Hammon et ses demandes
8. La construction en Egypte d'Alexandrie - Expéditions d'Alexandre
9. Darius arrive à Arbèle - Alexandre franchit le Tigre
10. Alexandre rassure ses soldats troublés par une éclipse de lune et met en fuit les Perses - La femme de Darius meurt en prison
11. Darius demande vainement la paix pour la troisième fois - Alexandre lui demande de se rendre ou de combattre
12. Les Macédoniens paniquent en apercevant l'armée perse en ordre de bataille, puis prennent les armes avec allégresse
13. Alexandre réfute les conseils de Parménion et Polyperchon
14. Discours d'Alexandre aux Grecs et de Darius aux Perses avant la bataille
15. Alexandre, victorieux de la sanglante bataille d'Arbèles, poursuit Darius vaincu
16.  Les Macédoniens provoquent la déroute des Perses très affaiblis
Article   
Alexandre assiège les Tyriens qui n'avaient pas voulu le recevoir
Darius, naguère le chef d'une si puissante armée, qui, plutôt en triomphateur qu'en combattant, avait livré bataille du haut d'un char, revoyait alors les mêmes lieux que tout à l'heure il avait presque couverts de ses innombrables soldats, mais déserts, mais transformés en une vaste solitude; et il les traversait en fuyant. La suite du roi était peu nombreuse : car tous n'avaient pas fui du même côté; et, faute de chevaux, ils ne pouvaient égaler en vitesse le roi qui relayait souvent. Bientôt il arriva à Onches, où il fut reçu par quatre mille Grecs : avec eux, il se dirigea sur l'Euphrate, n'espérant garder que ce qu'il déroberait à l'ennemi à force de vitesse.

Cependant, Alexandre ordonna à Parménion, qui avait recueilli le butin de Damas, de le garder soigneusement, ainsi que les prisonniers, et lui donna le gouvernement de la Célésyrie. Les Syriens, que les maux de la guerre n'avaient point encore assez domptés, refusaient de se soumettre à cette nouvelle domination; mais on les eut bientôt soumis, et ils obéirent aux ordres du vainqueur. L'île d'Arade se rendit aussi. Straton, roi de cette île, était alors maître de la côte et d'une assez grande étendue de pays dans l'intérieur des terres. Après avoir reçu sa soumission, Alexandre alla camper près de Marathos. Là, on lui remit une lettre de Darius : l'arrogance avec laquelle elle était écrite l'offensa vivement; ce qui le choqua surtout, ce fut de voir Darius prendre le titre de roi, sans daigner le joindre au nom d'Alexandre. Il exigeait plutôt qu'il ne demandait, que pour une somme d'argent égale à ce que pouvait en renfermer toute la Macédoine, on lui rendît sa mère, sa femme et ses enfants : quant à l'empire, ils le disputeraient, s'il le voulait, les armes à la main. S'il était capable de se rendre enfin à de plus sages avis, il n'avait qu'à se contenter de l'héritage de ses pères, et s'éloigner des frontières d'un empire étranger : à ce prix, il serait son allié, son ami : il était prêt à lui en donner sa parole et à recevoir la sienne. Alexandre lui répondit en ces termes : "Le roi Alexandre à Darius. Ce Darius, dont tu as pris le nom, a fait souffrir toute espèce de maux aux Grecs qui habitent la côte de l'Hellespont, et aux colonies grecques de l'Ionie; ensuite, il a passé la mer avec une armée immense, et porté la guerre au sein de la Grèce et de la Macédoine. Après lui, Xerxès est venu nous attaquer à la tête d'une foule innombrable de Barbares : vaincu dans une bataille navale, il laissa cependant Mardonius en Grèce, pour saccager, même absent, nos villes et brûler nos campagnes. Si Philippe, mon père, est mort assassiné, qui ne sait que ce fut par des hommes que vos agents avaient gagnés par l'espoir de riches trésors? Vous ne savez entreprendre que des guerres iniques, et, lorsque vous avez des armes, vous mettez cependant à prix les têtes de vos ennemis; c'est ainsi que toi-même, à la tête d'une si puissante armée, naguère encore tu as voulu acheter mille talents un assassin pour me frapper. Je ne fais donc que repousser la guerre, je ne l'apporte pas; et, grâce aux dieux, qui sont toujours pour la bonne cause, j'ai réduit sous mon obéissance une grande partie de l'Asie; toi-même, je t'ai vaincu en bataille rangée. Infidèle à mon égard, même aux lois de la guerre, tu n'aurais droit de rien obtenir de moi; cependant, si tu me viens trouver en suppliant, je te promets de te rendre ta mère, ta femme et tes enfants, sans rançon : car je sais en même temps vaincre et ménager les vaincus. Que si tu crains de te fier à nous, nous t'engageons notre parole que tu peux venir sans danger. Du reste, quand tu m'écriras, souviens-toi que tu écris à un roi et, qui plus est, à ton roi." Thersippe fut chargé de porter cette lettre.

Alexandre descendit ensuite en Phénicie, et prit possession de la ville de Byblos, qui lui fut livrée. De là, il se rendit à Sidon, ville célèbre par son ancienneté et par le renom de ses fondateurs. Straton y régnait sous la protection de Darius; mais, comme il se soumit plutôt par la volonté des habitants que par la sienne propre, il fut jugé indigne de garder le commandement, et Héphestion eut la permission de choisir pour roi celui des Sidoniens qu'il jugerait le plus digne de ce rang élevé. Les hôtes d'Héphestion étaient des jeunes gens distingués parmi leurs compatriotes : il leur fit offre de la couronne; mais ils refusèrent, alléguant que, d'après les lois du pays, nul ne pouvait occuper le rang suprême, s'il n'était issu du sang royal. Héphestion, admirant cette grandeur d'âme qui dédaignait ce que les autres poursuivent à travers le feu et la flamme : "Persistez dans ces nobles sentiments, leur dit-il, vous qui avez compris les premiers combien il est plus grand de refuser un royaume que de l'accepter. Au reste, désignez-moi quelqu'un du sang royal, qui se souvienne que c'est de vous qu'il tient la couronne." Ceux-ci voyant qu'un grand nombre de leurs concitoyens embrassaient cette haute espérance, et dans l'excès de leur ambition, courtisaient chacun des favoris d'Alexandre, déclarèrent que le plus digne de cet honneur était, suivant eux, un certain Abdalonyme, qui tenait par une longue suite d'aïeux au sang royal, mais était réduit, par indigence, à cultiver, pour un modique salaire, un jardin hors de la ville. La pauvreté, chez lui, comme chez beaucoup d'autres, était le fruit de la probité. Occupé de son travail de la journée, il n'avait point entendu le bruit des armes qui avait ébranlé toute l'Asie. Cependant, les jeunes gens, dont nous avons parlé, entrent tout à coup dans son jardin, avec les insignes de la royauté : il était occupé à le nettoyer, en sarclant les mauvaises herbes. Alors, le saluant du nom de roi, l'un d'eux lui dit : "Ces vêtements que tu vois dans mes mains doivent remplacer les haillons qui te couvrent. Purifie par le bain ton corps qu'ont sali de longues sueurs; prends les sentiments d'un roi, et, dans cette fortune dont tu es digne, porte la modération de ton âme. Quand tu seras assis sur le trône, arbitre de la vie et de la mort de tous les citoyens, garde-toi d'oublier l'état dans lequel tu reçois aujourd'hui la royauté, et qui te vaut même l'honneur de la recevoir." Il semblait à Abdalonyme que ce fût un songe; de temps en temps il leur demandait s'ils étaient bien dans leur bon sens, pour venir lui faire une si méchante raillerie. Mais lorsque, malgré sa résistance, on l'eut mis au bain et nettoyé, qu'on lui eut jeté sur les épaules un manteau enrichi de pourpre et d'or, et qu'on l'eut persuadé à force de serments, se croyant alors sérieusement roi, il se laissa conduire par eux au palais. Le bruit, comme c'est l'ordinaire, en courut promptement par toute la ville : un empressement favorable éclatait chez les uns, l'indignation chez les autres; il n'était pas un riche qui, auprès des amis d'Alexandre, ne fît un crime au nouveau roi de son humble condition et de sa pauvreté. Alexandre ordonna aussitôt qu'on le fît venir en sa présence et, après l'avoir longtemps considéré : "Ton extérieur, lui dit-il, ne dément pas ce qu'on dit de ta naissance; mais j'aimerais savoir si tu as supporté bien patiemment ton indigence. Plaise aux dieux, répondit-il, que je puisse du même esprit supporter la royauté! Mes bras suffisaient à mes besoins : je n'avais rien, et rien ne me manquait." Ces paroles lui firent concevoir une haute idée du caractère d'Abdalonyme; c'est pourquoi il lui fit donner, outre le mobilier royal de Straton, la plus grande partie du butin pris sur les Perses; il ajouta même à ses États tout le pays voisin de Sidon.

Cependant Amyntas, qui avait passé, comme nous l'avons dit, du parti d'Alexandre dans celui des Perses, arriva à Tripoli avec quatre mille Grecs qui, du champ de bataille, l'avaient accompagné dans sa fuite. Là, ayant fait embarquer ses troupes, il passa dans l'île de Chypre, et persuadé que, dans l'état présent des choses, chacun garderait, comme par droit légitime de possession, ce qu'il serait le premier à prendre, il résolut de se rendre en Égypte, également ennemi des deux rois, et s'abandonnant toujours aux caprices des circonstances. Afin d'encourager ses soldats à une aussi belle entreprise, il leur représente que Sabacès, gouverneur de l'Égypte, a péri dans la bataille; que la garnison des Perses est faible et sans chef; qu'ils seront reçus par les Égyptiens, toujours opposés à leurs gouverneurs, comme des alliés, non comme des ennemis. La nécessité les forçait à tout hasarder : car lorsque la fortune a trahi nos premières espérances, l'avenir semble toujours meilleur que le présent. Tous s'écrient donc d'une même voix, qu'il les conduise où il voudra. Amyntas jugea qu'il fallait profiter de cette disposition des esprits, pendant qu'ils étaient exaltés par l'espérance, et il entra aussitôt dans le port de Péluse, feignant d'être envoyé en avant par Darius. Maître de cette ville, il fait marcher ses troupes sur Memphis. À cette nouvelle, les Égyptiens, peuple léger et plus fait pour les révolutions que pour la guerre, quittent tous leurs bourgs et leurs villes, et accourent à l'envi pour détruire les garnisons des Perses. Ceux-ci, quoique effrayés, ne renoncèrent pas à l'espoir de conserver l'Égypte. Mais Amyntas les défit en un combat, et les renferma dans les murs de Memphis; puis, son camp établi, il mena ses soldats victorieux ravager la campagne; et les choses allaient, comme si l'ennemi eût tout livré à l'abandon.

Mazacès, malgré l'épouvante laissée au coeur de ses soldats par un combat malheureux, leur fit voir les Grecs dispersés et imprudemment aveuglés par la confiance de la victoire, et les détermina à sortir de la ville pour reprendre ce qu'ils avaient perdu. L'entreprise, sagement conçue, ne fut pas moins heureusement exécutée : tous, jusqu'aux derniers, périrent avec leur chef. Ainsi fut puni Amyntas, également coupable envers les deux rois, et n'ayant pas su rester plus fidèle au nouveau maître qu'il s'était donné qu'au premier qu'il avait quitté.

Les lieutenants de Darius qui avaient survécu à la bataille d'Issus, ayant réuni aux troupes qui les avaient suivis dans leur fuite, la jeunesse de Cappadoce et de Paphlagonie, cherchaient à recouvrer la Lydie. Antigone, lieutenant d'Alexandre, gouvernait la Lydie : bien qu'il eût envoyé au roi la plus grande partie des soldats qui formaient ses garnisons, il affronta les Barbares et conduisit ses troupes au combat. La fortune fut ce qu'elle était d'ordinaire pour les deux partis : on combattit sur trois points différents, et les Perses furent vaincus.

Au même temps, la flotte macédonienne, que l'on avait fait venir de la Grèce, rencontra Aristomène, chargé par Darius de reconquérir la côte de l'Hellespont, et le défit, en lui coulant à fond ou lui prenant tous ses vaisseaux. Pharnabaze, qui commandait la flotte perse, alla ensuite lever des contributions sur les Milésiens et mettre une garnison dans la ville de Chios; puis, avec cent vaisseaux, il marcha sur Andros et Syphnos; ces deux îles furent de même occupées par des garnisons et assujetties à un tribut.

La grandeur de cette guerre, que se faisaient, pour la possession de l'empire du monde, les plus puissants rois de l'Europe et de l'Asie, avait fait aussi lever en armes la Grèce et la Crète. Agis, roi de Lacédémone, avait réuni huit mille Grecs, qui de la Cilicie, d'où ils avaient fui, étaient rentrés dans leurs foyers, et, à leur tête, il allait déclarer la guerre à Antipater, gouverneur de la Macédoine. La Crète, entraînée tantôt dans un parti, tantôt dans l'autre, était tour à tour occupée par les garnisons des Spartiates ou des Macédoniens. Mais ce furent là des affaires d'une légère importance : une seule lutte, dont dépendait tout le reste, fixait les regards de la fortune.

Alexandre assiège les Tyriens qui n'avaient pas voulu le recevoir


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