 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
| Article |  |  |
 |
Alexandre fit, en ce lieu, une halte de deux jours, et, pour le suivant, donna l'ordre du départ. Mais, vers la première veille, la lune, s'éclipsant, commença par dérober l'éclat de son disque; puis, une sorte de voile de sang vint souiller sa lumière : inquiets déjà aux approches d'un si terrible hasard, les Macédoniens furent pénétrés d'une profonde impression religieuse, et en même temps de frayeur. C'était contre la volonté des dieux, disaient-ils, qu'on les entraînait aux extrémités de la terre : déjà les fleuves étaient inabordables et les astres ne prêtaient plus leur ancienne clarté; partout ils rencontraient des terres dévastées, partout des déserts : et pourquoi tant de sang? pour satisfaire la vanité d'un seul homme! Il dédaignait sa patrie, il désavouait son père Philippe, et, dans l'orgueil de ses pensées, aspirait au ciel! Une sédition allait éclater, lorsqu'Alexandre, toujours inaccessible à la crainte, commande aux chefs et aux principaux officiers de son armée de se rassembler en corps dans sa tente, et en même temps aux prêtres égyptiens, qu'il regardait comme très habiles dans la connaissance du ciel et des astres, de faire connaître leur opinion. Ceux-ci savaient bien que, dans le cours des temps, s'accomplit une suite marquée de révolutions, et que la lune s'éclipse lorsqu'elle passe sous la terre, ou qu'elle est cachée par le soleil; mais ce que le calcul leur a révélé, ils se gardent bien d'en faire part au vulgaire. À les entendre, le soleil est l'astre des Grecs, la lune celui des Perses : aussi, toutes les fois qu'elle s'éclipse, c'est pour les Perses un présage de ruine et de désolation; et ils citent d'anciens exemples de rois de cet empire, à qui la lune, en s'éclipsant, témoigna qu'ils combattaient avec les dieux contraires. Rien ne gouverne si puissamment les esprits de la multitude que la superstition : emportée, cruelle, inconstante en toute autre occasion, dès que de vaines idées de religion la dominent, elle obéit à ses prêtres bien mieux qu'à ses chefs. Aussi, la réponse des Égyptiens, à peine publiée dans l'armée, fit renaître les esprits abattus à l'espoir et à la confiance. Le roi, voyant qu'il fallait profiter de l'élan des esprits, leva le camp dès la seconde veille : à sa droite était le Tigre; à sa gauche, les montagnes que l'on appelle Gordyennes.
Il venait de se mettre en route, lorsqu'au point du jour ses coureurs lui annoncèrent que Darius approchait. Il fit alors préparer le soldat, ranger l'armée en ordre de bataille, et marcha à la tête. Mais ce n'étaient que les éclaireurs de l'ennemi, au nombre de mille environ, que l'on avait pris pour un corps d'armée considérable : car, lorsqu'on ne peut reconnaître la vérité, la crainte fait qu'on se livre à de fausses conjectures. Informé de la réalité, Alexandre, avec un petit nombre des siens, chargea cette troupe, qui se repliait sur le gros de l'armée, en tua plusieurs et en fit d'autres prisonniers. En même temps, il fit partir un détachement de cavalerie pour aller à la découverte, aussi bien que pour éteindre le feu que les Barbares avaient mis aux villages : car, dans leur fuite, ils avaient jeté à la hâte des matières embrasées sur les toits et sur les monceaux de blé, et la flamme, arrêtée en haut, n'avait point encore endommagé le bas. Aussi, lorsqu'on eut éteint le feu, on trouva une grande quantité de blé, et le reste commença de même à se rencontrer en abondance. Cette circonstance engagea encore les Macédoniens à poursuivre l'ennemi : brûlant et ravageant le pays, comme il le faisait, il fallait qu'ils se hâtassent pour prévenir l'incendie, qui leur ravirait tout. On se fit donc une raison de la nécessité : et Mazée, qui, auparavant, avait à loisir brûlé les villages, content désormais de fuir, laissa presque tout derrière lui sans ravage. Alexandre venait d'être informé que Darius n'était plus qu'à la distance de cent cinquante stades; pourvu plus qu'abondamment de vivres, il séjourna quatre jours dans le même endroit.
Une lettre de Darius fut interceptée, par laquelle il engageait les soldats grecs à tuer le roi, ou à le lui livrer. Alexandre songea un instant à lire publiquement cette lettre en tête de l'armée, ayant pleine confiance à l'attachement et à la fidélité des Grecs; mais Parménion l'en détourna : il ne fallait pas, disait-il, faire retentir aux oreilles des soldats de semblables promesses; le roi était exposé à la trahison du premier venu, et il n'y avait rien que ne se permît l'avarice. Alexandre suivit ce conseil, et se remit en marche.
Pendant la route, un des eunuques captifs qui accompagnaient l'épouse de Darius, lui vint dire qu'elle était défaillante et respirait à peine. Accablée par la fatigue d'une marche continuelle et le poids de ses chagrins, elle était tombée, et puis s'était éteinte entre les bras de sa belle-mère et des jeunes princesses ses filles : un autre messager vint apporter cette autre nouvelle. Le roi, comme si on lui eût annoncé la mort de sa propre mère, poussa de douloureux gémissements; et, versant des larmes telles que les eût versées Darius lui-même, il se transporta dans la tente où était la mère de Darius, assise auprès du corps de la princesse. Là, il sentit sa douleur se renouveler en voyant la malheureuse reine gisante sur la terre : ramenée par cette dernière infortune au souvenir de ses infortunes passes, elle tenait appuyées sur son sein les jeunes princesses, bien faites pour la consoler d'une douleur qui leur était commune, mais auxquelles elle devait elle-même ses consolations. Devant elle était son petit-fils, jeune enfant, d'autant plus à plaindre qu'il ne sentait pas encore un malheur dont la plus triste part était pour lui. On eût dit qu'Alexandre pleurait au milieu de ses parents, et qu'au lieu de donner des consolations, il en cherchait; du moins, il s'abstint de toute nourriture, et fit rendre au corps de la reine tous les honneurs qui lui appartenaient d'après la coutume des Perses, bien digne sans doute de recueillir encore aujourd'hui le fruit de tant de douceur et de continence. Il n'avait vu cette princesse qu'une fois : c'était le jour où elle fut prise; encore n'était-ce pas elle, c'était la mère de Darius qu'il venait visiter, et sa rare beauté n'excita point en lui l'aiguillon des désirs, mais celui de la gloire.
Cependant un des eunuques placés auprès de la reine, Tyriotès, avait profité de ce moment de trouble et de douleur pour s'échapper par une porte qui, s'ouvrant du côté opposé à l'ennemi, était gardée avec moins de vigilance : il parvint au camp de Darius, et, recueilli par les sentinelles, fut conduit, baigné de larmes et les vêtements déchirés, dans la tente royale. Dès que Darius l'aperçut, saisi de mille craintes à la fois et incertain de ce qu'il devait le plus redouter : "Ton aspect, lui dit-il, me présage je ne sais quel grand désastre mais garde-toi d'épargner les oreilles d'un infortuné, car j'ai appris à être malheureux; et c'est souvent une consolation dans la misère, de connaître son sort tout entier. Viens-tu, ainsi que je le soupçonne et crains de le dire, m'annoncer le déshonneur de ma famille, plus affreux pour moi, et sans doute aussi pour elle, que toute espèce de supplice?" Tyriotès lui répondit : "Rien de semblable n'est arrivé; tout ce que des sujets peuvent rendre d'honneurs à leurs reines, les captives l'ont reçu du vainqueur; mais ton épouse, à l'instant même, vient de cesser de vivre." On entendit alors dans tout le camp, non seulement des gémissements, mais des cris lamentables : Darius ne douta point qu'on ne l'eût assassinée, parce qu'elle n'avait pas voulu consentir à son déshonneur; et, dans l'égarement de sa douleur, il s'écriait : "Quel crime si grand ai-je donc commis Alexandre? qui, de tes parents, ai-je fait périr, pour que tu aies payé ma cruauté d'un tel retour? Tu me hais sans que j'aie provoqué ta haine. Mais j'accorde que tu me fasses une guerre juste : fallait-il t'attaquer à des femmes?" Tyriotès prit à témoin les dieux de la patrie, que la reine n'avait été victime d'aucun attentat, que même Alexandre avait gémi sur sa mort, et versé d'aussi abondantes larmes qu'en versait le roi lui- même.
Ces serments ne firent qu'éveiller l'inquiétude et le soupçon dans ce coeur violemment épris; tant de regrets pour une captive ne pouvaient venir, à ce qu'il se figurait, que des habitudes d'un amour criminel. Ayant donc fait sortir tout le monde, et ne gardant auprès de lui que Tyriotès, il lui dit, non plus en pleurant, mais en soupirant : "Sais-tu bien, Tyriotès, que ce serait en vain que tu voudrais me tromper? en un instant, les instruments de la torture seront prêts; mais, au nom des dieux, n'attends pas jusque-là, si tu as quelque respect pour ton roi : ce que je désire savoir, ce que j'ai honte de demander, jeune et victorieux l'a-t-il osé faire?" Tyriotès offrit son corps à toutes les tortures, appela tous les dieux en témoignage de ses paroles, persistant à affirmer que la reine avait été traitée avec décence et respect. Enfin, lorsque le roi fut convaincu que Tyriotès ne disait que la vérité, il se voila la tête et pleura longtemps. Puis, ses larmes coulant encore, il se découvrit le visage, et, les mains levées vers le ciel : "O Dieux de mon pays! s'écria-t-il, affermissez avant tout mon empire; mais si déjà mon arrêt est prononcé, faites, je vous en supplie, que l'Asie n'ait pas d'autre roi que cet ennemi si juste, ce vainqueur si généreux !
| Sommaire |  |  |
|
|