 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
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Après avoir deux fois demandé la paix en vain, Darius avait tourné toutes ses pensées vers la guerre; mais vaincu alors par la modération de son ennemi, il lui envoya dix députés, choisis entre ses parents, pour lui porter de nouvelles conditions. Alexandre assembla son conseil, et les fit introduire : Alors le plus âgé d'entre eux parla en ces termes : "Aucune nécessité ne force aujourd'hui Darius à te demander, la paix pour la troisième fois; ce sont ta justice et ta modération qui l'y obligent. Sa mère, son épouse, ses enfants sont tombés captifs en tes mains, et il ne s'en est aperçu que parce qu'il n'était pas au milieu d'eux. Aussi jaloux de l'honneur de celles qui vivent encore que le serait un père, tu leur donnes le nom de reines, tu permets qu'elles conservent l'appareil de leur ancienne fortune. Je vois sur ton visage ce que je voyais sur celui de Darius, quand tout à l'heure nous le quittâmes; et cependant il pleure une épouse, tu ne pleures qu'une ennemie. Déjà tu serais sur le champ de bataille, si les soins de sa sépulture ne te retardaient. Faut-il donc s'étonner qu'il demande la paix à qui lui porte des sentiments si amis? à quoi bon les armes entre gens qui n'ont plus de haine? Naguère il te proposait pour limite de ton empire le fleuve Halys, qui borne la Lydie; maintenant il t'offre tout le pays compris entre l'Hellespont et l'Euphrate pour dot de sa fille, qu'il te donne en mariage : son fils Ochus est en ton pouvoir, garde-le comme un gage de la paix et de sa bonne foi; rends-lui sa mère et ses deux jeunes filles : il te demande d'accepter pour leur triple rançon trente mille talents d'or." "Si je ne connaissais la modération de ton âme, je ne te dirais pas que c'est ici le moment où tu devrais non seulement accorder la paix, mais t'empresser de la saisir. Regarde ce que tu as laissé derrière toi; considère ensuite ce qui te reste à parcourir! C'est une chose dangereuse, qu'un trop grand empire; il est difficile de retenir ce qu'on ne peut embrasser. Ne vois-tu pas comment les navires qui dépassent la mesure ordinaire sont impossibles à gouverner?
Peut-être Darius n'a-t-il tant perdu, que parce qu'une trop vaste puissance expose à de grands dommages. Il est des conquêtes plus faciles à faire qu'à garder : nos mains elles-mêmes ne saisissent-elles pas bien plus aisément qu'elles ne retiennent? La mort de l'épouse de Darius suffit pour t'avertir que déjà ta clémence peut moins qu'elle ne pouvait naguère." Alexandre fit sortir les députés de sa tente, et interrogea l'opinion de son conseil. Il y eut un long silence; personne n'osait s'expliquer, faute de connaître la pensée du roi. Enfin, Parménion rappela l'avis qu'il avait donné, de rendre les prisonniers, lorsqu'il était question de les racheter près de Damas; on aurait pu tirer une somme d'argent considérable de cette multitude dont la garde occupait les bras d'une foule de braves. Maintenant, plus que jamais, il était d'avis que l'on échangeât contre trente mille talents d'or une vieille femme et deux jeunes filles, qui ne servaient qu'à embarrasser la marche de l'armée. Le roi pouvait gagner un riche empire par un traité, sans recourir à la guerre; personne, avant lui, n'avait possédé les contrées entre l'Ister et l'Euphrate, séparées par de si vastes espaces. II devait ramener plutôt ses regards vers la Macédoine, que de les porter sur la Bactriane et sur l'Inde. Ce discours déplut au roi.
Dès que Parménion eut fini de parler : "Et moi aussi, dit-il, j'aimerais mieux l'argent que la gloire, si j'étais Parménion; mais je suis Alexandre, et la pauvreté n'est pas ce que je crains : je n'ai point oublié que je suis roi, et non pas marchand. Je n'ai rien à vendre, et ce n'est certes pas ma fortune dont je veux trafiquer. S'il faut que je rende les prisonniers, j'aurai plus de gloire à les livrer à titre de don, qu'à les renvoyer à prix d'argent." Ayant ensuite fait rentrer les envoyés de Darius, il leur répondit en ces termes : "Allez dire à Darius, qu'en me montrant clément et généreux; je n'ai rien fait pour son amitié, mais tout par penchant de ma nature. Je ne sais point faire la guerre à des prisonniers ni à des femmes : il faut être armé pour être mon ennemi. Si encore il me demandait la paix de bonne foi, je verrais peut-être à la lui accorder; mais lorsque, tantôt par ses lettres, il excite mes soldats à la trahison; tantôt, par son or, il essaye d'armer contre moi le bras de mes amis, je ne puis que le poursuivre à toute outrance, non plus comme un ennemi loyal, mais comme un assassin et un empoisonneur. Quant aux conditions de paix que vous m'apportez, si je les acceptais, je lui donnerais la victoire." "Il m'accorde généreusement ce qui est en deçà de l'Euphrate : où donc me parlez-vous aujourd'hui au-delà de l'Euphrate, il me semble; ce qu'il prétend m'offrir pour dot, mon camp en a dépassé la limite. Chassez-moi d'abord d'ici pour que je sache que ce que vous me cédez vous appartient. Avec la même libéralité, il me donne sa fille, comme si j'ignorais qu'il devait la marier à quelqu'un de ses esclaves! Grand honneur, en effet, que de me préférer pour gendre à Mazée! Allez donc, et annoncez à votre roi que ce qu'il a perdu, comme ce qu'il possède encore, est le prix de la guerre : par elle seront fixées les limites des deux empires, et chacun de nous aura en partage ce que la journée de demain lui donnera."
Les envoyés répondirent que, puisqu'il était résolu à la guerre, il agissait franchement en ne les abusant pas par l'espoir de la paix; qu'ils lui demandaient de les renvoyer au plus tôt vers leur roi : lui aussi avait à se préparer à la guerre. Rentrés au camp, ils y annoncèrent qu'il fallait livrer bataille.
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