 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
| Article |  |  |
 |
Il avait alors devant les yeux le tableau tout entier de la lutte qui allait s'engager; hommes et chevaux brillaient de leurs éclatantes armures; et l'activité des chefs, parcourant leurs rangs à cheval, témoignait avec quel soin tout se préparait chez l'ennemi. Mille choses insignifiantes pour la plupart, les voix confuses des hommes, le hennissement des chevaux, l'éclat que jetaient les armes, troublaient son esprit, tourmenté par l'attente. Soit donc qu'il ne sût à quoi s'arrêter, soit qu'il voulût éprouver ses compagnons, il appelle son conseil, et lui demande ce qu'il y a de mieux à faire. Parménion, de tous ses généraux le plus habile dans les pratiques de la guerre, était d'avis d'une surprise, non d'une bataille en règle. On pouvait, à la faveur des ténèbres, tomber sur les ennemis : différents entre eux de moeurs et de langage, troublés par le sommeil et par l'aspect inattendu du danger, comment pourraient-ils se rallier au milieu du désordre de la nuit? Pendant le jour, au contraire, la première chose qui s'offrirait aux regards seraient les faces terribles des Scythes et des Bactriens, avec leur poil hérissé, leurs longues chevelures, et les énormes proportions de leur corps gigantesque; et l'on sait que de vains et frivoles objets font plus d'impression sur l'esprit du soldat, que des motifs réels d'épouvante. Ne pouvait-il se faire aussi qu'une si grande multitude enveloppât une armée moins nombreuse? Ce n'était plus dans les gorges étroites de la Cilicie et dans les sentiers inaccessibles des montagnes, c'était dans une plaine vaste et ouverte que l'on aurait à combattre. Presque tous appuyaient l'avis de Parménion, et Polypercon soutenait fermement que la victoire y était attachée. Le roi se tourna vers lui, car il avait naguère parlé plus sévèrement qu'il n'eût voulu à Parménion, et craignait de le réprimander une seconde fois : "Ce stratagème que tu me conseilles, lui dit-il, serait bon pour des filous et des voleurs, car leur unique voeu est d'échapper aux regards. Pour moi, je ne permettrai pas que l'absence de Darius, ou l'avantage d'un défilé, ou une surprise nocturne viennent toujours porter atteinte à ma gloire : je suis décidé à attaquer l'ennemi ouvertement et en plein jour; j'aime mieux avoir à me plaindre de ma fortune, qu'à rougir de ma victoire. Je sais d'ailleurs, par mes rapports, que les Barbares font bonne garde et se tiennent sous les armes de manière à ne pouvoir être surpris. Ainsi donc, préparez-vous à la bataille." Après les avoir animés de la sorte, il les envoya prendre du repos.
Darius, imaginant que l'ennemi ferait ce qu'avait proposé Parménion, avait ordonné que les chevaux restassent bridés, qu'une grande partie de l'armée demeurât en armes, et que la garde du camp se fît avec la plus attentive vigilance : une ligne de feux éclairait son camp dans toute son étendue. Lui-même, accompagné de ses généraux et de ses proches, allait de rang en rang, parmi les corps qui étaient sous les armes; invoquant le soleil sous son nom de Mithra, ainsi que le feu éternel et sacré, il les priait d'inspirer à ses soldats un courage digne de leur ancienne gloire et des exemples de leurs ancêtres. Et certes, ajoutait-il, s'il était possible à l'esprit de l'homme de s'assurer en présage l'assistance divine, les dieux étaient pour eux : c'étaient eux qui, naguère, avaient répandu parmi les Macédoniens une soudaine épouvante : encore égarés par la crainte, on les voyait courir çà et là et jeter leurs armes; digne châtiment de leur folie, que leur infligeaient les divinités protectrices de l'empire des Perses. Leur chef lui-même n'était pas plus sensé qu'eux : semblable aux bêtes sauvages, il ne voyait que la proie, objet de ses désirs, et se jetait au-devant de sa perte qui était en avant de cette proie.
Du côté des Macédoniens ne régnait pas une moins inquiète vigilance : la nuit se passa dans les alarmes, tout comme si elle eût été choisie pour le combat. Alexandre, dont l'âme n'avait jamais éprouvé de transes aussi vives, fit venir Aristander pour adresser au ciel des voeux et des prières. Celui-ci, vêtu d'une robe blanche, portant à la main des branches de verveine, la tête voilée, disait les prières que le roi répétait, pour se rendre favorables Jupiter, Minerve et la Victoire. Le sacrifice achevé selon les rites, il retourna dans sa tente pour s'y reposer le reste de la nuit. Mais il lui était impossible de trouver le sommeil, ni de supporter le repos : tantôt il se proposait de faire descendre son armée du haut de la colline, contre l'aile droite des Perses, tantôt d'attaquer de front; d'autres fois il hésitait s'il ne ferait pas mieux de se porter sur la gauche de l'ennemi. Enfin son corps, appesanti par la fatigue de l'esprit, tomba dans un profond sommeil.
Déjà il faisait jour, et les chefs s'étaient rassemblés pour recevoir ses ordres, surpris du silence inaccoutumé qui régnait autour de sa tente : car c'était lui qui, d'ordinaire, les faisait appeler, et parfois gourmandait leur lenteur. Ils s'étonnaient que la pensée même de cette journée décisive ne le tînt pas éveillé : ils allaient jusqu'à croire qu'il ne dormait pas, mais qu'il était engourdi par la peur. Cependant aucun des gardes de sa personne n'osait entrer dans sa tente, et pourtant les moments pressaient; et, sans l'ordre du chef, les soldats ne pouvaient ni s'armer, ni former les rangs. Après avoir longtemps attendu, Parménion se décida de lui-même à leur faire prendre de la nourriture. Il n'y avait plus un instant à perdre. Parménion entre alors dans la tente, appelle plusieurs fois le roi, et, ne pouvant se faire entendre, le touche pour l'éveiller. "Il fait grand jour, lui dit-il, l'armée ennemie s'avance en ordre de bataille, et la tienne attend encore tes ordres pour s'armer. Où est donc l'énergie ordinaire de ton âme? c'est toi qui, tous les jours, éveilles tes gardes." "Et crois-tu, répondit Alexandre, que j'aie pu m'endormir avant de décharger mon esprit de l'inquiétude qui empêchait mon repos?" Puis, il fit donner avec le clairon le signal du combat. Et comme Parménion continuait à s'étonner qu'il eût dormi d'un si tranquille sommeil : "Il n'y a rien là de surprenant, reprit-il : lorsque Darius brûlait les campagnes, ruinait les villages, détruisait tous les moyens de subsistance, alors je n'étais pas maître de moi; mais qu'ai-je à craindre aujourd'hui, qu'il vient me présenter la bataille? Par Hercule! il a rempli le plus cher de mes voeux. Mais plus tard ma pensée vous sera mieux expliquée. Allez maintenant chacun vers la troupe qu'il commande : je serai près de vous tout à l'heure, et vous ferai part de mes volontés..." Ce n'était que rarement et sur les instances de ses amis, lorsqu'il y avait à craindre quelque grand danger, qu'il se couvrait de son armure; cette fois, il la prit, et s'avança ensuite vers ses soldats. Jamais ils n'avaient vu à leur roi pareille allégresse l'assurance qui régnait sur son visage était pour eux un gage assuré de la victoire.
À son commandement, les palissades furent abattues, les troupes sortirent, et il commença à former son ordre de bataille. À l'aile droite fut placé le corps de cavalerie appelé "agema", que commandait Clitus : il y joignit les escadrons de Philotas, et, pour appuyer son flanc, les autres généraux de cavalerie. Le dernier corps était celui de Méléagre, que suivait la phalange. Après la phalange étaient les Argyraspides : ils marchaient sous les ordres de Nicanor, fils de Parménion. À la réserve se trouvait Côènos avec sa troupe, et, derrière lui, les Orestiens et les Lyncestiens. Polypercon était ensuite à la tête des troupes étrangères, placées sous le commandement supérieur d'Amyntas. Philagrus conduisait les Balacres, dont on avait naguère accepté l'alliance. Telle était la disposition de l'aile droite. À l'aile gauche, Cratère conduisait la cavalerie du Péloponnèse et de l'Achaïe, renforcée de celle des Locriens et des Maliens : les chevaux thessaliens fermaient la marche sous les ordres de Philippe. L'infanterie se trouvait couverte par la cavalerie. Ainsi se présentait l'aile gauche. Mais, pour éviter d'être enveloppé par le nombre, Alexandre avait placé à l'arrière-garde un corps considérable; il jeta aussi sur les ailes quelques troupes de renfort, les disposant, non de front, mais de flanc, de manière que si l'ennemi essayait d'investir son corps de bataille, elles fussent prêtes à lui tenir tête. C'était là que se trouvaient les Agriens sous le commandement d'Attale, et, avec eux, les archers crétois. Les derniers rangs étaient disposés le dos tourné au front de bataille, pour que l'armée présentât une ligne de défense circulaire. On y voyait les Illyriens en même temps que la troupe des mercenaires. Les Thraces s'y trouvaient aussi avec leurs légères armures; et telle était la facilité que cette armée ainsi rangée avait à se mouvoir, que les dernières files de soldats, au moment où on les voudrait envelopper, pouvaient faire volte face et présenter leur front à l'ennemi. De cette façon, ni les premiers rangs n'étaient mieux défendus que les flancs, ni les flancs mieux que l'arrière.
Ces dispositions faites, il ordonna que, si les Barbares lançaient leurs chars armés de faux, en poussant des cris, ses soldats ouvrissent leurs rangs et n'opposassent que le silence à leur course impétueuse; nul doute qu'ils passeraient sans faire aucun mal, s'ils ne rencontraient rien sur leur chemin. Si, au contraire, ces chars se précipitaient sans bruit, c'était à eux de jeter l'épouvante par leurs cris, et de diriger des deux côtés leurs traits contre les chevaux effarouchés. Ceux qui commandaient les ailes reçurent l'ordre de s'étendre assez pour qu'il ne fût pas possible d'investir leurs escadrons trop serrés, mais sans laisser toutefois le centre dégarni. Les bagages et les prisonniers, parmi lesquels se trouvaient la mère et les enfants de Darius, furent laissés sur une colline, à peu de distance du champ de bataille, confiés à la garde d'un petit nombre de soldats. L'aile gauche, comme à l'ordinaire, était sous les ordres de Parménion : le roi se tenait à la droite.
Les deux armées n'étaient pas encore à la portée du trait, quand un transfuge, nommé Bion, accourant en toute hâte, vint annoncer au roi que Darius avait dressé des chausse-trapes le long de la route par où il supposait que se lancerait la cavalerie ennemie; et l'endroit avait été marqué par des signes reconnaissables, pour que les siens pussent éviter le piège. Alexandre commanda que l'on s'assurât du transfuge, et appela près de lui ses généraux : il leur fit part de ce qu'il venait d'apprendre, leur recommandant de se détourner de l'endroit indiqué et d'avertir du péril toute la cavalerie. Cependant sa voix ne pouvait se faire entendre d'une armée si considérable : le bruit qui retentissait des deux côtés assourdissait les oreilles : mais, à la vue de tous, il courait à cheval de côté et d'autre pour adresser la parole aux chefs et à ceux des soldats qui se trouvaient le plus près de lui.
| Sommaire |  |  |
|
|