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"Après avoir parcouru tant de pays dans l'espérance de la victoire pour laquelle ils allaient combattre, il ne leur restait plus, disait-il, que ce hasard à courir. Il leur rappelait et les bords du Granique, et les montagnes de la Cilicie, et la Syrie, et l'Égypte conquises sur leur passage, gages précieux d'espérance et de gloire. Si les Perses, arrêtés dans leur fuite, allaient livrer bataille, c'était qu'ils ne pouvaient plus fuir : depuis trois jours, pâles de crainte et ployant sous le fardeau de leurs armes, ils demeuraient immobiles : la plus sûre preuve de leur désespoir était qu'ils brûlaient les villes et les campagnes; ils avouaient par là que tout ce qu'ils ne détruisaient pas était à l'ennemi. Qu'ils se gardassent seulement de craindre ces vains noms de nations inconnues; de quelle importance était-il pour le succès de la guerre que ces Barbares s'appelassent Scythes ou Cadusiens? S'ils n'étaient point connus, c'est qu'ils ne méritaient pas de l'être; jamais le courage ne restait ignoré. Des lâches arrachés de leurs retraites pouvaient-ils apporter au combat autre chose que leurs noms? Les Macédoniens, au contraire, avaient gagné par leur bravoure que des guerriers comme eux ne fussent ignorés en aucun coin de l'univers. Qu'ils jetassent les yeux sur cette multitude sans ordre : l'un ne portait avec lui qu'un javelot, l'autre une fronde pour lancer des pierres; un très petit nombre avait une armure complète. Ainsi, d'un côté, il y avait plus d'hommes; de l'autre, plus de soldats. Et il ne leur demandait pas de se battre vaillamment, si lui-même ne leur donnait l'exemple de la vaillance; ils le verraient combattre en tête des premiers rangs : ses cicatrices, qui étaient pour son corps autant d'ornements, en répondaient pour lui. Ils savaient d'ailleurs que presque seul il s'exceptait du partage commun du butin; c'était à enrichir et à parer ses soldats qu'il consacrait les fruits de la victoire. C'était là ce qu'il avait à dire à des gens de coeur; que s'il s'en trouvait parmi eux qui ne fussent pas de ce nombre, voici comment il leur parlerait : ils étaient arrivés au point qu'il ne leur était plus possible de fuir. Après avoir parcouru de si vastes espaces de terre, et laissé derrière eux tant de fleuves, tant de montagnes, il n'y avait plus pour eux de retour dans leur patrie et au sein de leurs pénates que le fer à la main." Ainsi furent animés et ses capitaines et ceux des soldats qui étaient à portée de sa voix.
Darius était à l'aile gauche de son armée, entouré d'une troupe nombreuse, élite de sa cavalerie et de son infanterie. Il méprisait le petit nombre de l'ennemi, persuadé qu'en étendant ses ailes il avait dégarni son corps de bataille. Monté sur un char, du haut duquel il tournait à droite et à gauche ses regards et ses mains vers les bataillons qui l'environnaient, il leur parla en ces termes : "Maîtres naguère des contrées que baigne d'un côté l'Océan et que l'Hellespont borne de l'autre, ce n'est déjà plus pour la gloire que vous avez à combattre, mais pour votre existence, et pour un bien qui vous est plus cher encore, pour la liberté. Ce jour va affermir ou renverser le plus grand empire qu'ait jamais vu aucun âge. Sur les bords du Granique nous n'avons opposé à l'ennemi que la moindre partie de nos forces. Vaincus en Cilicie, la Syrie nous offrait une retraite; les grands boulevards de cet empire, le Tigre et l'Euphrate, nous restaient. Aujourd'hui les choses en sont à ce point, que, si nous sommes repoussés, la fuite même ne nous est plus permise : derrière nous, une guerre si longue a tout épuisé; les villes n'ont plus d'habitants, les campagnes plus de laboureurs. Nos femmes aussi et nos enfants suivent cette armée, proie réservée à l'ennemi, si nous ne couvrons de nos corps ces gages de notre tendresse."
"Pour ma part, vous le voyez, j'ai rassemblé une armée telle, que cette plaine immense a peine à la contenir; j'ai fourni des armes et des chevaux; j'ai pourvu à ce que les vivres ne manquassent pas à une si grande multitude; enfin j'ai choisi un terrain où mon armée pût se déployer. Le reste dépend de vous : osez seulement vaincre, et méprisez le renom de votre ennemi, la plus faible de toutes les armes contre des gens de coeur. Ce que vous avez craint jusqu'ici comme du courage, n'est que de la témérité : le premier feu jeté, vous ne trouverez plus que de la faiblesse, comme chez certains animaux, dès qu'ils ont lancé leur dard. Il fallait ces vastes plaines pour mettre en évidence leur petit nombre, que les montagnes de la Cilicie nous avaient dérobé; vous voyez comme leurs rangs sont clairs, leurs ailes étendues, leur centre faible et dégarni : les derniers rangs, le dos tourné, semblent déjà prêts à fuir. En vérité, ce serait assez du pied de nos chevaux pour les écraser, alors même que je ne lancerais contre eux que mes chars armés de taux. Et, songez-y bien, victorieux en ce combat, nous sortons victorieux de toute la guerre. Nulle part, en effet, le chemin ne leur est libre pour fuir : l'Euphrate d'un côté, le Tigre de l'autre, leur ferment le passage. Tout ce qui auparavant était pour eux, leur est désormais contraire. Notre armée est légère et facile à mouvoir; la leur, surchargée de butin. Nous les égorgerons au milieu de nos dépouilles qui les embarrassent, et qui seront à la fois pour nous la cause et le prix de la victoire. Que s'il en est parmi vous qui s'effrayent du nom de cette nation, qu'ils songent bien que nous avons devant nous les armes des Macédoniens, non les Macédoniens eux-mêmes. Des flots de sang n'ont-ils pas coulé de part et d'autre? et la perte n'est-elle pas toujours plus sensible du côté du petit nombre? Car enfin, cet Alexandre, quelque grand qu'il puisse paraître à des âmes timides et lâches, ce n'est qu'un homme, et, si vous m'en croyez, un homme téméraire et insensé, plus heureux jusqu'ici de notre peur que de sa vaillance. Mais rien ne peut durer sans avoir pour fondement la raison; et si le bonheur semble d'abord sourire à la témérité, il ne l'accompagne pas jusqu'au bout. Les choses humaines d'ailleurs, dans leur rapide cours, sont sujettes à mille changements, et jamais la fortune n'accorde franchement ses faveurs. Peut-être était-ce la volonté des dieux, que l'empire des Perses, élevé par leurs mains au faîte de la puissance à travers deux cent trente années de prospérités, fût ébranlé plutôt qu'abattu par une violente secousse, et que nous fussions ainsi avertis de la fragilité humaine, trop facilement oubliée au sein du bonheur. Naguère c'était nous qui allions porter nos armes en Grèce; aujourd'hui la guerre est apportée chez nous, et nous la repoussons : ainsi tour à tour Grecs et Perses, nous sommes ballottés par les jeux de la fortune. Apparemment l'empire que nous nous disputons est trop grand pour être le partage d'une seule nation. Au reste, quand l'espérance ne nous soutiendrait pas, la nécessité devrait aiguillonner nos courages. Nous voilà aux dernières extrémités. Ma mère, mes deux filles, Ochus, ce jeune prince né pour hériter de l'empire, tous ces rejetons de la race royale, tous ces chefs qui sont autant de rois, l'ennemi les tient dans les fers : sauf l'espoir que j'ai encore en vous, je suis captif dans la meilleure partie de moi-même." "Arrachez de l'esclavage le plus pur de mon sang; rendez-moi ces objets chéris pour lesquels je ne refuse pas de mourir, ma mère et mes enfants : car, mon épouse, je l'ai perdue dans cette prison. Voyez-les tous tendre vers vous leurs mains, implorer les dieux de vos pères, réclamer votre secours, votre compassion, votre fidélité, pour que vous les délivriez de la servitude, des entraves et d'une existence précaire. Pensez-vous qu'ils se voient volontiers les esclaves de ceux dont ils dédaignent d'être les rois? Voici que l'armée ennemie s'avance; mais plus j'approche du moment décisif, moins je puis être content de ce que je vous ai dit. Par tous les dieux de notre patrie, par le feu éternel que l'on porte devant nous sur des autels, par l'éclat du soleil, qui se lève au sein de nos États, par la mémoire immortelle de Cyrus, qui, le premier, déposséda les Mèdes et les Lydiens de l'empire pour le donner à la Perse, sauvez notre nom, sauvez notre nation du dernier opprobre! Marchez pleins d'ardeur et de confiance, afin de transmettre à vos descendants la gloire que vous avez reçue de vos ancêtres. Votre liberté, toutes vos ressources, tout l'espoir de votre avenir sont aujourd'hui dans vos mains. On évite la mort en sachant la mépriser : le plus timide est toujours celui qu'elle atteint. Moi-même, ce n'est pas seulement pour obéir à la coutume de nos pères, c'est aussi pour qu'on puisse m'apercevoir, que je suis monté sur ce char : et je consens à ce que vous m'imitiez, que je vous donne l'exemple du courage ou celui de la lâcheté."
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