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Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV

Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.

   Article   

Déjà la Syrie tout entière, déjà la Phénicie elle-même, à l'exception de Tyr, étaient au pouvoir des Macédoniens; et le roi avait assis son camp sur la terre ferme, dont la ville n'est séparée que par un étroit bras de mer. Tyr, la plus célèbre et la plus grande des villes de la Syrie et de la Phénicie, paraissait plus disposée à accepter l'alliance d'Alexandre que sa domination. Aussi les députés tyriens lui avaient-ils apporté en don une couronne d'or; et des vivres avaient été envoyés de la ville au camp avec la profusion d'une généreuse hospitalité. Alexandre commanda que l'on reçût ces présents comme un gage d'amitié; et, parlant avec bonté aux envoyés, il leur dit qu'il voulait offrir un sacrifice à Hercule, celui des dieux que les Tyriens honoraient par-dessus tous les autres. Les rois de Macédoine, ajouta-t-il, rapportaient à ce dieu leur origine, et c'était la voix même d'un oracle qui lui avait ordonné ce sacrifice. Les députés répondirent qu'il y avait un temple d'Hercule hors de la ville, dans l'endroit appelé Palaetyros; le roi pourrait y sacrifier au dieu selon le rite consacré. Alexandre, qui savait peu d'ailleurs maîtriser sa colère, ne put alors la retenir. "Ainsi, leur dit-il, confiants en votre position, parce que vous habitez une île, vous méprisez cette armée de terre; mais je vous ferai bientôt voir que vous appartenez au continent. Sachez donc que j'entrerai dans votre ville, ou que je la prendrai d'assaut.

Comme ils se retiraient avec cette réponse, on leur conseilla d'ouvrir leurs portes au roi, que la Syrie et la Phénicie n'avaient pas hésité à recevoir. Mais ils se fiaient à la position de leur ville, et ils se décidèrent à soutenir le siège. Tyr, en effet, est séparée du continent par un détroit de quatre stades, exposé surtout au souffle de l'Africus, qui fait rouler sur le rivage les flots amoncelés de la haute mer. Nul obstacle, plus que ce vent, n'était fait pour contrarier les ouvrages par lesquels les Macédoniens se préparaient à joindre l'île au continent : car à peine une jetée peut-elle se construire dans une mer tranquille et unie; mais, quand les vagues sont soulevées par l'Africus, leur choc va renverser les premiers matériaux entassés; et il n'est point de digue si solide que ne minent les eaux; en se faisant jour à travers les jointures, et en se répandant par-dessus tout l'ouvrage, si le vent souffle avec plus de violence.

À cette difficulté s'en joignait une autre non moins grande : les murs et les tours de la ville étaient entourés d'une mer très profonde; ni les machines ne pouvaient jouer, si ce n'est de loin et sur des vaisseaux; ni les échelles ne pouvaient s'appliquer aux murailles : le mur qui descendait à pic dans les eaux interdisait toute approche par terre; et pour des vais- seaux, le roi n'en avait pas; et quand il en eût fait approcher, ballottés et incertains dans leurs manoeuvres, les projectiles de l'ennemi pouvaient les repousser. Au milieu de ces circonstances, un événement peu important vint accroître la confiance des Tyriens. Des députés carthaginois étaient venus alors, selon la coutume de leur pays, célébrer un sacrifice annuel : Carthage, en effet, colonie de Tyr, a toujours porté à la mère patrie un respect filial. Ces députés exhortèrent les Tyriens à soutenir le siège avec courage : Carthage leur enverrait bientôt des secours; car, en ces temps, elle couvrait presque toute la mer de ses flottes. La guerre fut donc décidée : les machines furent dressées sur les murs et sur les tours, des armes distribuées aux jeunes gens, et les ouvriers, qui étaient en grand nombre dans la ville, répartis dans les ateliers. Tout retentit des préparatifs de la guerre : on fabriquait en même temps des mains de fer, appelées harpons, pour les lancer sur les ouvrages de l'ennemi, des grappins, et une foule d'autres instruments imaginés pour la défense des villes. Mais, quand on eut placé sur les fourneaux le fer qu'il fallait forger, et que les soufflets eurent été mis en mouvement pour allumer le feu, on assure que sous les flammes mêmes furent vus des ruisseaux de sang, présage que les Tyriens interprétèrent comme effrayant pour leurs ennemis.

Du côté des Macédoniens, des soldats, au moment où ils rompaient leur pain, en virent aussi sortir des gouttes de sang. Le roi en conçut de l'épouvante, et Aristander, le plus habile des devins, déclara que si le sang eût coulé du dehors, c'eût été de mauvais augure pour les Macédoniens; mais qu'ayant coulé du dedans, il annonçait la perte de la ville qu'ils avaient résolu d'assiéger. Cependant Alexandre voyait sa flotte éloignée, et sentait combien un long siège entraverait ses autres desseins. Il envoya donc aux Tyriens des hérauts pour les engager à la paix; mais ceux-ci, au mépris du droit des gens, les mirent à mort, et les précipitèrent dans la mer : ce lâche assassinat outra Alexandre, et dès lors il résolut le siège de la ville. Mais il fallait, avant tout, jeter une chaussée qui la joignit au continent. Un violent désespoir s'empara des soldats à la vue de cette profonde mer, qu'à peine la puissance divine était capable de combler. Où trouver des pierres assez grosses, des arbres assez grands? Il faudrait épuiser des contrées entières pour convertir en chaussée un pareil abîme; la mer était toujours agitée dans ce détroit, et, plus elle roulait ses flots à l'étroit entre l'île et le continent, plus elle était furieuse. Alexandre, qui avait appris à manier l'esprit du soldat, publia que, pendant son sommeil, Hercule lui était apparu, lui tendant la main, et que, conduit par ce dieu, qui lui ouvrait les portes, il s'était vu entrer dans la ville. Poursuivant son discours, il leur représente ses hérauts assassinés, le droit des gens violé, une seule ville osant les arrêter dans leur course victorieuse. Il charge ensuite les chefs de gourmander, chacun de son côté, ses soldats; et, lorsque tous eurent été assez aiguillonnés, on commença les travaux. On avait sous la main un amas considérable de pierres, fourni par l'ancienne Tyr; le bois nécessaire pour construire les radeaux et les tours était apporté du mont Liban. Déjà l'ouvrage s'élevait du fond de la mer à une certaine hauteur, sans cependant se trouver encore à fleur d'eau, et, à mesure que la chaussée s'éloignait du rivage, la mer, devenant plus profonde, absorbait en plus grande quantité les matériaux que l'on y jetait. Alors les Tyriens, s'avançant sur de légers bâtiments, se mirent à reprocher, avec dérision, à ces soldats si fameux par leurs exploits, de porter des fardeaux sur leur dos, comme des bêtes de somme; ils leur demandaient aussi, si leur Alexandre était plus puissant que Neptune? Ces invectives ne faisaient qu'enflammer l'activité du soldat.

Bientôt les travaux montèrent un peu au-dessus de l'eau; en même temps la jetée s'élargissait et s'approchait de la ville; et les Tyriens reconnurent toute la grandeur de cet ouvrage, dont les progrès leur avaient d'abord échappé. Leurs barques entourèrent alors la chaussée, dont les parties étaient encore mal jointes, et ils chargèrent de traits ceux qui se trouvaient à la défense des travaux. Maîtres de porter en avant ou en arrière leurs légers bâtiments, ils en blessèrent impunément un grand nombre sans courir aucun risque, et les forcèrent d'abandonner les travaux pour veiller à leur propre sûreté. Mais Alexandre fit tendre des peaux et des voiles autour des ouvriers, pour les mettre à l'abri du trait; en outre, il fit élever, à la pointe de la chaussée, deux tours d'où l'on pût tirer sur les barques qui s'approcheraient. De leur côté, les Tyriens gagnent le rivage, en se dérobant à la vue de l'ennemi, et débarquent des soldats, qui égorgent les hommes occupés à porter des pierres. Sur le Liban aussi, des paysans arabes attaquèrent les Macédoniens en désordre, leur tuèrent trente hommes, et leur firent un moindre nombre de prisonniers.

Alexandre répond à Darius et donne le royaume des Sidoniens à Abdalonyme. Amyntas est tué par les Perses. Plusieurs capitaines de Darius sont vaincusLe difficile siège de Tyr est marqué par plusieurs événements militaires

   Sommaire   

1. Alexandre répond à Darius et donne le royaume des Sidoniens à Abdalonyme. Amyntas est tué par les Perses. Plusieurs capitaines de Darius sont vaincus
2. Alexandre assiège les Tyriens qui n'avaient pas voulu le recevoir
3. Le difficile siège de Tyr est marqué par plusieurs événements militaires
4. La ville de Tyr, conquise, est l'objet d'un carnage puis incendiée
5. Darius tente vainement de faire la paix avec Alexandre - Les Grecs offrent une couronne d'or à ce dernier qui réduit de nombreuses provinces
6. Alexandre s'empare de Gaza et inflige de grands supplices à son gouverneur Bétis qui lui avait vigoureusement résisté
7. Voyage d'Alexandre à l'oracle de Jupiter Hammon et ses demandes
8. La construction en Egypte d'Alexandrie - Expéditions d'Alexandre
9. Darius arrive à Arbèle - Alexandre franchit le Tigre
10. Alexandre rassure ses soldats troublés par une éclipse de lune et met en fuit les Perses - La femme de Darius meurt en prison
11. Darius demande vainement la paix pour la troisième fois - Alexandre lui demande de se rendre ou de combattre
12. Les Macédoniens paniquent en apercevant l'armée perse en ordre de bataille, puis prennent les armes avec allégresse
13. Alexandre réfute les conseils de Parménion et Polyperchon
14. Discours d'Alexandre aux Grecs et de Darius aux Perses avant la bataille
15. Alexandre, victorieux de la sanglante bataille d'Arbèles, poursuit Darius vaincu
16.  Les Macédoniens provoquent la déroute des Perses très affaiblis




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