 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
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Cette circonstance força Alexandre de diviser ses troupes. Voulant éviter de paraître enchaîné au siège d'une seule ville, il laissa la conduite des travaux à Perdiccas et à Cratère, et se rendit lui-même, avec quelques troupes légères, en Arabie. Pendant ce temps, les Tyriens ayant armé un vaisseau d'une grandeur extraordinaire, le chargèrent du côté de la poupe, de pierres et de sable, de manière à tenir la proue beaucoup au-dessus de l'eau, l'enduisirent de bitume et de soufre, et le firent avancer à force de rames. Le vent, qui soufflait avec force, enfle les voiles, et en peu d'instants le bâtiment va donner contre la chaussée : alors, mettant le feu à la proue, les rameurs sautèrent dans des barques, qui, préparées pour cet objet, les avaient suivis. Le vaisseau, embrasé, commença à répandre au loin l'incendie, et avant qu'on pût les combattre, les flammes avaient gagné les tours et les autres ouvrages placés en tête de la jetée. Les hommes de l'équipage, montés sur leurs petits bâtiments, lancent en même temps sur les travaux des torches et tout ce qui peut nourrir l'incendie. Déjà les tours des Macédoniens, et même leurs plus hauts échafaudages, avaient pris feu, et les soldats postés dans les tours avaient péri par les flammes, ou, jetant leurs armes, s'étaient élancés à la mer. Les Tyriens, qui aimaient mieux les faire prisonniers que de les tuer, leur déchiraient les mains pendant qu'ils nageaient, avec des perches et des bâtons, jusqu'à ce que, les voyant épuisés, ils pussent les recueillir sans danger dans leurs embarcations. Du reste, l'incendie ne causa pas seul la ruine des ouvrages; le hasard voulut que ce même jour un vent violent poussât contre la chaussée la mer soulevée dans ses profondeurs; le battement redoublé des flots en relâcha les jointures, et l'eau, se faisant jour à travers les pierres, rompit l'ouvrage par le milieu. Lorsque se furent ainsi écroulés les monceaux de pierres sur lesquels la terre avait été jetée, et qui la soutenaient, tout fut en un instant englouti, et de ce travail gigantesque à peine restait-il quelques vestiges, lorsque Alexandre revint d'Arabie.
On vit alors ce qui arrive toujours dans les circonstances fâcheuses : les chefs rejetaient la faute, les uns sur les autres, lorsque avec bien plus de raison ils pouvaient s'en prendre tous à la violence de la mer. Le roi entreprit aussitôt l'oeuvre d'une nouvelle jetée; et cette fois il l'opposa, non de flanc, mais de front au vent : elle devait ainsi protéger les autres travaux, cachés, pour ainsi dire, sous son ombre; il donna aussi à la chaussée plus de largeur, afin que les tours élevées au milieu fussent hors de la portée du trait. Des arbres entiers, avec leurs grandes branches, étaient jetés dans la mer, et ensuite chargés de pierres : sur ce premier entassement, on jetait de nouveaux arbres; on y amassait alors de la terre, et après un dernier amoncellement de pierres et d'arbres, on était parvenu à faire en quelque sorte une construction d'une seule pièce. Les Tyriens, de leur côté, travaillaient à imaginer et à mettre en oeuvre tout ce qui pouvait empêcher la digue. Leur principale ressource était des plongeurs qui descendaient sous l'eau loin de la vue des ennemis, et se glissaient secrètement jusque sous la chaussée : avec des faux, ils attiraient à eux les branches d'arbres qui débordaient, et qui, en venant, entraînaient à leur suite, dans la mer, la plus grande partie des matériaux : alors ils n'avaient pas de peine à ébranler les souches et les troncs soulagés de ce fardeau, et l'ouvrage, qui tout entier reposait sur ces pièces de bois, perdant leur appui, s'engloutissait avec elles.
Alexandre, malade d'esprit, était incertain s'il continuerait l'entreprise, ou se retirerait, lorsque sa flotte arriva de Chypre, et qu'en même temps Cléandre lui amena les troupes grecques nouvellement débarquées en Asie. Il partagea en deux ailes ses cent quatre-vingt-dix vaisseaux. Pnytagoras, roi de Chypre, eut avec Cratère le commandement de la gauche; Alexandre se plaça à la droite, monté sur la galère royale à cinq rangs de rames. Les Tyriens, quoiqu'ils eussent une flotte, n'osaient engager un combat naval, et se bornèrent à couvrir leurs murailles avec trois vaisseaux : le roi les attaqua et les coula à fond.
Le lendemain, ayant fait approcher sa flotte des murailles, il les battit de tous côtés avec ses machines, et principalement à coups de bélier; mais les Tyriens réparaient promptement les brèches avec des pierres, et ils commencèrent même à élever, autour de la place un mur intérieur pour leur servir de défense, si le premier venait à manquer. Cependant le mal s'aggravait et les menaçait de toutes parts : les traits partis de la chaussée venaient les atteindre; la flotte enveloppait leurs murailles; ils souffraient à la fois les désastres d'un combat de terre et de mer. En effet, les Macédoniens avaient attaché deux à deux leurs galères à quatre rangs de rames, de manière que les proues se touchassent et que les poupes fussent le plus possible éloignées les unes des autres : cet intervalle entre les poupes était rempli par des antennes et des poutres fortement attachées, sur lesquelles on avait établi des ponts destinés à recevoir des soldats. Les galères, ainsi disposées, étaient poussées vers la ville; et le soldat, à couvert derrière les proues, faisait pleuvoir en toute sûreté ses traits sur l'ennemi. On était au milieu de la nuit; le roi donna l'ordre à la flotte, rangée comme nous l'avons dit, d'investir les murs. Déjà les vaisseaux s'approchaient de tous côtés de la ville, et les Tyriens étaient plongés dans le désespoir, quand tout à coup d'épais nuages couvrirent le ciel, et tout ce qui s'échappait de clarté s'éteignit au milieu d'un vaste brouillard. Alors la mer frémissante commença peu à peu à se soulever; bientôt, agitée par un vent plus violent, elle enfla ses vagues, et poussa les navires les uns contre les autres. Les liens qui attachaient les galères entre elles se rompent, les planchers qu'elles soutenaient s'écroulent et entraînent à leur suite les soldats dans l'abîme, avec un fracas épouvantable. Il n'y avait nul moyen, en effet, au milieu de l'élément ainsi déchaîné, de gouverner les vaisseaux serrés les uns contre les autres : le soldat gênait les manoeuvres du matelot, le rameur embarrassait le soldat; et, comme il arrive en pareil cas, les habiles obéissaient aux ignorants : car les pilotes, accoutumés à commander dans d'autres temps, exécutaient alors, par crainte de la mort, les ordres qu'on leur donnait. Enfin la mer, obstinément battue par les rames, céda aux matelots, qui semblaient lui arracher les navires; et, la plupart endommagés, on les ramena vers le rivage.
Au même temps arrivèrent trente députés de Carthage, apportant aux assiégés des consolations plutôt que des secours. Ils annonçaient que leur patrie avait chez elle les embarras de la guerre; réduite à combattre, non plus pour l'empire, mais pour sa propre existence. Les Syracusains désolaient alors l'Afrique, et ils avaient placé leur camp non loin des murs de Carthage. Cependant les Tyriens, quoique privés d'une si grande espérance, ne perdirent pas courage; ils firent transporter à Carthage leurs femmes et leurs enfants, se sentant plus forts contre tout ce qui pouvait leur arriver, une fois que la plus chère partie d'eux-mêmes serait hors du partage de leurs périls. Un citoyen déclara en pleine assemblée qu'il avait vu en songe Apollon, un des dieux les plus religieusement honorés à Tyr, abandonnant la ville, et la chaussée que les Macédoniens avaient jetée sur la mer changée en un bois touffu. C'était peu de chose que le témoignage de cet homme; mais, comme la crainte disposait les esprits à croire ce qu'il y avait de plus fâcheux, on attacha la statue du dieu avec une chaîne d'or, dont l'extrémité fut fixée à l'autel d'Hercule, sous la protection duquel Tyr était placée : on croyait ainsi, par la main d'Hercule, retenir Apollon. C'étaient les Carthaginois qui avaient apporté cette statue de Syracuse, et qui en avaient fait hommage à la mère patrie : toujours attentifs à orner Tyr, aussi bien que Carthage, des riches dépouilles des villes qu'ils avaient prises. On proposa aussi de reprendre une coutume religieuse tombée en oubli depuis des siècles, et que je ne saurais croire agréable aux dieux : c'était d'immoler à Saturne un enfant de condition libre. Ce sacrifice, ou plus exactement ce sacrilège, importé chez les Carthaginois par leurs fondateurs, resta, dit-on, en usage parmi eux, jusqu'au temps où la ville fut détruite; et sans l'opposition des vieillards, dont le conseil décidait de tout, une cruelle superstition eût triomphé de l'humanité. Cependant la nécessité, plus puissante que tous les calculs, outre les moyens de défense ordinaires, leur en suggéra de nouveaux.
Ainsi, pour incommoder les vaisseaux qui s'approcheraient des murailles, ils avaient attaché à de fortes poutres des grappins et des harpons, et lorsque les machines avaient mis ces poutres en mouvement, lâchant tout à coup les câbles, ils les lançaient sur l'ennemi. En même temps les crocs et les faux, dont elles étaient garnies, mettaient en pièces les assiégeants, ou même leurs navires. Ils imaginèrent aussi de faire rougir à force de feu des boucliers d'airain; puis, les remplissant de sable brûlant et de fange bouillante, ils les faisaient rouler du haut de leurs murailles. Il n'y avait point de fléau plus redoutable; car une fois que le sable enflammé avait pénétré la cuirasse et atteint le corps, il n'était aucun moyen de s'en délivrer, et tout ce qu'il touchait, il le brûlait. Jetant leurs armes et déchirant tout ce qui pouvait les garantir, les Macédoniens restaient, sans défense, exposés aux blessures, et la plupart étaient enlevés par les grappins et les harpons que lançaient les machines de l'ennemi.
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