 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
| Article |  |  |
 |
À peu près vers le même temps arriva une lettre de Darius, écrite enfin comme à un roi. Il proposait en mariage à Alexandre sa fille Statira : "elle aurait pour dot tout le pays situé entre l'Hellespont et le fleuve Halys; pour lui, il se contenterait désormais des contrées qui regardent l'Orient. Que si, par hasard, le roi hésitait à accepter ce qui lui était offert, il devait se souvenir que la fortune ne reste jamais longtemps au même point, et que les hommes, quelque brillante que soit leur prospérité, sont toujours plus enviés qu'heureux. Il craignait bien que, semblable aux oiseaux emportés vers les astres par leur légèreté naturelle, il ne s'abandonnât à un vain et puéril sentiment d'orgueil. Rien n'était plus difficile que de porter, dans un si jeune âge, le poids d'une si grande fortune. Lui-même, d'ailleurs, avait encore des débris considérables de sa puissance : on ne pourrait pas toujours le surprendre dans des défilés. Alexandre avait à passer l'Euphrate, le Tigre, l'Araxe et l'Hydaspe, ces grands boulevards de l'empire des Perses; il lui faudrait paraître dans des plaines où il aurait à rougir du petit nombre de ses soldats.
Et la Médie, l'Hyrcanie, la Bactriane, les Indiens, voisins de l'Océan, quand y pénétrerait-il ? sans parler des Sogdiens, des Arachosiens et des autres peuples qui habitent près du Caucase et du Tanaïs; il vieillirait à parcourir, même sans combattre, une aussi grande étendue de pays. Que, du reste, il cessât de le provoquer, car il n'arriverait que trop tôt pour sa perte." Alexandre répondit à ceux qui avaient apporté la lettre, "que Darius lui promettait ce qui ne lui appartenait pas; qu'il voulait partager ce qu'il avait perdu en entier. La dot qu'il lui offrait, c'était la Lydie, l'Ionie, l'Éolide et la côte de l'Hellespont, prix déjà assuré de sa victoire. D'ailleurs, c'était aux vainqueurs de dicter la loi, aux vaincus de l'accepter. Si Darius, seul au monde, ignorait leur position respective, il pouvait s'en éclaircir promptement par une bataille. Pour lui, quand il avait passé la mer, ce n'était pas la Cilicie ou la Lydie, faible prix d'une si grande guerre; c'était Persépolis même, la capitale de l'empire; c'était la Bactriane, Ecbatane et les contrées les plus reculées de l'Orient qu'il se proposait de ranger sous ses lois. Partout où Darius pourrait fuir, il pourrait bien le poursuivre. Qu'il cessât de chercher à l'épouvanter avec des fleuves, lorsqu'il savait qu'il avait traversé des mers."
Voilà en quels termes s'étaient écrit les deux rois. Cependant les Rhodiens venaient de mettre au pouvoir d'Alexandre leur ville et leurs ports. Ce prince avait confié le gouvernement de la Cilicie à Socratès, et à Philotas celui du pays qui environne Tyr. Parménion remit la Célésyrie sous les ordres d'Andromachus, afin de prendre part au reste de la guerre. Après avoir commandé à Héphestion de suivre avec la flotte les côtes de la Phénicie, le roi se rendit à Gaza, à la tête de toutes ses forces.
C'était le temps de la solennité des jeux Isthmiques, qui se célébraient en présence de toute la Grèce assemblée. Au milieu de cette réunion, les Grecs, selon leur génie toujours changeant avec les circonstances, décrétèrent que quinze députés seraient envoyés au roi, pour lui offrir, en reconnaissance de tout ce qu'il avait fait pour le salut et la liberté de la Grèce, une couronne d'or, présent destiné à la victoire. Quelques jours auparavant, ces mêmes Grecs prêtaient l'oreille à tous les bruits de l'incertaine renommée, décidés à suivre le parti où la fortune entraînerait leurs esprits flottants.
Alexandre, cependant, n'était pas seul à parcourir les villes qui refusaient de reconnaître son empire; ses généraux, capitaines habiles, avaient aussi, presque partout, fait pour lui des conquêtes : Calas avait soumis la Paphlagonie, Antigone la Lycaonie; Balacrus, après avoir vaincu Idarnès, l'un des lieutenants de Darius, avait pris Milet; Amphotère et Hégéloque, avec une flotte de soixante voiles, avaient fait passer sous la domination d'Alexandre les îles situées entre l'Achaïe et l'Asie. Maîtres de Ténédos, ils avaient résolu de s'emparer de Chios, où la population les appelait; mais Pharnabaze, lieutenant de Darius, fit saisir les partisans des Macédoniens, et livra de nouveau la ville, avec une faible garnison, à Apollonidès et à Athanagoras, qui lui étaient dévoués. Les généraux d'Alexandre poursuivaient néanmoins le siège, comptant moins sur leurs forces que sur les dispositions des assiégés. Leur espoir ne fut point trompé : une rixe élevée entre Apollonidès et les chefs de la garnison, leur fournit l'occasion de se jeter dans la ville et à peine une porte brisée eut-elle ouvert le passage aux troupes macédoniennes, que les assiégés, fidèles à leurs anciens projets de défection, se joignent à Amphotère et à Hégéloque, égorgent les soldats perses, et livrent enchaînés Pharnabaze avec Apollonidès et Athanagoras. Ils remirent en même temps au vainqueur douze trirèmes avec leurs soldats et leurs rameurs, trente bâtiments légers, sans équipages ou montés par des pirates, et trois mille Grecs au service des Perses. Ces soldats furent distribués dans les troupes macédoniennes pour les recruter, les pirates furent punis de mort, et les rameurs prisonniers ajoutés à ceux de la flotte.
Le hasard voulut qu'Aristonicus, tyran de Méthymne, ignorant ce qui venait de se passer à Chios, vint à la première veille se présenter à l'entrée du port avec quelques bâtiments de pirates. Les gardes lui ayant demandé qui il était, il leur dit qu'il était Aristonicus, et venait trouver Pharnabaze. Ceux-ci lui répondirent que Pharnabaze reposait en ce moment, et qu'on ne pouvait lui parler; qu'au surplus, en qualité d'hôte et d'ami, l'entrée du port lui était permise, et que le lendemain il serait libre de voir Pharnabaze. Aristonicus ne fit aucune difficulté d'entrer le premier, et les pirates suivirent leur chef; mais, tandis qu'ils amarrent leurs vaisseaux sur le quai, les gardes ferment la passe du port, et éveillent ceux de leurs compagnons qui se trouvent près d'eux; puis, sans qu'aucun de ces pirates. osât faire la moindre résistance, ils furent tous chargés de chaînes. On les livra ensuite à Amphotère et à Hégéloque. De là, les Macédoniens passèrent à Mytilène, que l'Athénien Charès avait prise depuis peu et occupait avec une garnison de deux mille Perses; mais, n'étant pas en état de soutenir un siège, il leur livra la ville, à condition qu'il aurait la vie sauve, et se retira à Imbros. Les Macédoniens firent grâce à la garnison, qui s'était rendue.
| Sommaire |  |  |
|
|