 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
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Darius, désespérant de la paix qu'il avait cru pouvoir obtenir par ses lettres et ses envoyés, ne songea plus qu'à réparer ses forces et à renouveler activement la guerre. Il assigne donc un rendez-vous aux chefs de son armée dans la province de Babylone, et donne ordre à Bessus, gouverneur de la Bactriane, de le rejoindre avec le plus de soldats qu'il lui sera possible de rassembler. Les Bactriens sont de tous ces peuples d'Asie les plus courageux; leurs esprits farouches dédaignent le luxe des Perses : voisins de la belliqueuse nation des Scythes, et accoutumés à vivre de rapines, ils errent continuellement les armes à la main. Mais Bessus, soupçonné de perfidie, bien convaincu du moins de ne se contenter qu'avec peine du second rang, était, pour le roi, un objet de crainte : il aspirait à la royauté, et l'on redoutait en lui la trahison, qui seule pouvait l'y conduire.
Cependant Alexandre, malgré tous ses soins à rechercher en quel pays s'était retiré Darius, ne pouvait le découvrir : c'est l'usage des Perses de garder avec une merveilleuse fidélité les secrets de leurs rois; ni la crainte, ni l'espérance ne sauraient leur arracher un mot qui trahisse ce qui doit être caché; un ancien règlement de leurs rois avait prescrit le silence sous peine de la vie. L'indiscrétion est plus sévèrement punie chez eux qu'aucun crime; et ils regardent comme incapable d'accomplir rien de grand, l'homme à qui il est pénible de se taire, c'est-à-dire de faire ce que la nature nous a rendu le plus facile. Alexandre, dans une ignorance complète de ce qui se passait du côté de l'ennemi, s'occupait d'assiéger la ville de Gaza. Elle avait pour gouverneur Bétis, homme plein de dévouement pour son roi; avec une faible garnison, il défendait une grande étendue d'ouvrages. Alexandre, après avoir reconnu l'emplacement, ordonna que l'on creusât des mines; le sol, naturellement mou et léger, se prêtait sans peine à des travaux souterrains, car la mer voisine y jette une grande quantité de sable, et il n'y avait ni pierres ni cailloux qui empêchassent de pousser les galeries.
Ayant donc commencé l'ouvrage d'un côté que les assiégés ne pouvaient apercevoir, pour en détourner leur attention il fit approcher les tours des murailles. Mais ce même terrain était peu favorable au transport des tours; le sable en s'affaissant retardait l'agilité des roues, et les planchers se brisaient; aussi l'ennemi blessa-t-il impunément beaucoup de soldats, trouvant autant de peine à retirer leurs tours qu'à les faire avancer. Alexandre donna le signal de la retraite, et commanda pour le lendemain l'investissement de la place. Au lever du soleil, avant de mettre en mouvement son armée, il implorait le secours des dieux et leur offrait un sacrifice, selon l'usage de sa patrie : tout à coup un corbeau, traversant l'air, laissa échapper de ses serres une motte de terre qui tomba sur la tête du roi et se réduisit en poudre; après quoi, l'oiseau alla se percher sur la tour la plus voisine. Cette tour étant enduite de soufre et de bitume, les ailes du corbeau s'y attachèrent, et, tandis qu'il faisait de vains efforts pour se dégager, il fut pris par ceux qui se trouvaient là. La chose parut mériter que l'on consultât les devins; l'esprit du roi même n'était pas exempt de cette faiblesse superstitieuse. Aristander, dont les prédictions avaient le plus de crédit, déclara que cet augure annonçait, il est vrai, la ruine de la ville, mais qu'il était à craindre que le roi ne fût blessé : il lui conseilla donc de ne rien entreprendre en ce jour. Ce prince, quelque impatient qu'il fût de voir une seule ville lui interdire un tranquille accès en Égypte, obéit néanmoins au devin, et donna le signal de la retraite. Le courage des assiégés s'en accrut : sortis de leurs murailles, ils chargent l'ennemi, qui se retire, croyant trouver dans son hésitation une occasion de succès. Mais ils engagèrent plus vivement le combat qu'ils ne le soutinrent; car aussitôt qu'ils virent se retourner les enseignes macédoniennes, ils s'arrêtèrent. Déjà le cri des combattants était parvenu jusqu'au roi.
Ne songeant plus alors au danger dont on l'a menacé, il prend pourtant, à la prière de ses amis, sa cuirasse, qu'il ne revêtait que rarement, et se porte aux premiers rangs. En le voyant, un Arabe, soldat de Darius, conçoit une pensée plus haute que sa fortune, et, cachant son épée derrière son bouclier, il vient, comme transfuge, se jeter aux genoux du roi. Alexandre lui ordonna de se relever et de prendre rang parmi ses soldats. Mais le Barbare, faisant rapidement passer son épée dans sa main droite, la dirige contre la tête du roi, qui, par un léger mouvement de corps, évite le coup, et abat, du tranchant de son glaive, le bras du Barbare qui portait à vide. Il se croyait dès lors libre du péril qu'on lui avait prédit pour cette journée; mais sans doute la destinée est inévitable : car, au moment où, emporté par son ardeur, il combat aux premiers rangs, une flèche vient percer sa cuirasse et s'enfoncer dans son épaule, d'où elle est arrachée par Philippe, son médecin. Le sang jaillit de la blessure avec abondance; tous en furent effrayés : jamais ils n'avaient vu un trait pénétrer si avant à travers la cuirasse. Pour lui, sans changer même de couleur, il ordonna que l'on arrêtât le sang et que l'on bandât la plaie. Longtemps on le vit encore aux premiers rangs, soit qu'il dissimulât sa souffrance, soit qu'il la maîtrisât; mais le sang, retenu d'abord par le pansement, recommença à couler avec plus d'abondance, et la blessure qui, dans les premiers moments, avait été sans douleur, s'enfla avec le sang qui se refroidissait. Bientôt ses forces l'abandonnèrent; ses genoux se dérobèrent sous lui; ceux qui l'entouraient le prirent dans leurs bras et le reportèrent au camp, pendant que Bétis, qui le croyait tué, rentrait dans la ville, triomphant de sa victoire.
Mais Alexandre, sans attendre que sa blessure fût entièrement guérie, fit construire une chaussée d'une élévation égale à celle des remparts, et, sur plusieurs points, attaquer les murs par la mine. De leur côté, les assiégés ajoutèrent à l'ancienne hauteur des murailles des fortifications nouvelles; mais, avec cela encore, ils ne pouvaient atteindre aussi haut que les tours placées sur la chaussée; de sorte que l'intérieur même de la ville était exposé aux traits des assiégeants. Ce qui mit le comble à la détresse de la place, fut la chute d'un pan de mur abattu par la mine, et dont les débris ouvrirent un passage à l'ennemi. Le roi lui-même marchait en tête des premiers drapeaux; comme il s'avançait avec trop peu de précaution, il fut atteint d'une pierre à la jambe : cependant, appuyé sur un javelot, car sa première blessure n'était pas encore cicatrisée, il ne laissa pas de combattre aux rangs les plus avancés, outré de colère d'avoir été blessé deux fois au siège de cette ville. Bétis, après avoir combattu en héros et reçu un grand nombre de blessures, avait été abandonné par les siens : il n'en continuait pas moins à se défendre avec courage, ayant ses armes teintes tout à la fois de son sang et de celui de ses ennemis. Mais comme de toutes parts les traits étaient dirigés contre lui seul, ses forces ne tardèrent pas à s'épuiser, et il tomba vivant au pouvoir de l'ennemi. On l'amena vers le roi : ce jeune prince, qui, en d'autres occasions, sut admirer le courage jusque chez ses ennemis, se livra alors aux transports d'une joie extraordinaire :
"Tu ne mourras pas, Bétis, comme tu le voulais, lui dit-il; mais tout ce qu'on peut inventer contre un captif, attends-toi à le souffrir." Celui-ci, regardant le roi d'un visage tranquille et qui semblait même le braver, ne répondit pas un seul mot à ses menaces. Alors Alexandre : "Voyez-vous, s'écria-t-il, comme il est obstiné à se taire? A-t-il fléchi le genou? A-t-il prononcé une seule parole de soumission? Je saurai bien pourtant vaincre ce silence, et si je ne le lui fais rompre d'une autre manière, ce sera du moins par des gémissements." Sa colère s'était tournée en rage, et déjà sa nouvelle fortune subissait l'influence des moeurs étrangères : on le vit, quand son ennemi respirait encore, lui faire traverser les talons par des courroies, et, attaché à un char, le faire traîner par des chevaux autour de la ville. Il se glorifiait d'imiter ainsi, dans sa vengeance, Achille, l'auteur de sa race. Il périt environ dix mille Perses et Arabes : la victoire coûta aussi beaucoup de sang aux Macédoniens. Au reste, ce siège est devenu célèbre, moins par l'importance de la ville, que par le double danger que courut le roi. Pressé alors de passer en Égypte, il envoya Amyntas en Macédoine, avec dix galères, pour y lever de nouvelles troupes; car les victoires même affaiblissaient son armée, et il avait moins de confiance aux soldats des peuples vaincus qu'à ceux de sa propre nation.
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