 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
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Les Égyptiens, depuis longtemps ennemis de la puissance des Perses, qu'ils accusaient de les gouverner d'une manière avare et tyrannique, avaient relevé leur courage à l'espérance de l'arrivée d'Alexandre. On les avait vus recevoir avec enthousiasme le transfuge Amyntas, se présentant chez eux avec une autorité toute précaire. Aussi le peuple était-il accouru en foule à Péluse, par où l'on croyait que le roi devait entrer. Il y avait sept jours qu'il était parti de Gaza, lorsqu'il arriva dans la partie de l'Égypte que l'on appelle aujourd'hui le Camp d'Alexandre. Il commanda alors à son infanterie de gagner Péluse par terre, et lui-même, avec une élite de troupes légères, s'embarqua sur le Nil. Les Perses, qu'effrayait déjà la défection des Égyptiens, n'attendirent pas son arrivée. Il approchait de Memphis, lorsque Mazacès, à qui Darius avait laissé le commandement de la place vint lui remettre huit cents talents, avec tout l'ameublement royal. De Memphis, continuant sa route sur le Nil, il pénétra dans l'intérieur de l'Égypte; et, après avoir tout réglé sans rien changer aux coutumes nationales des Égyptiens, il forma le projet d'aller trouver l'oracle de Jupiter Hammon. Il fallait s'avancer dans des chemins à peine praticables pour une troupe peu nombreuse et sans équipages : la terre, pas plus que le ciel, n'y fournit d'eau; partout s'étendent des sables stériles, qui, échauffés par les feux du soleil, rendent le sol brillant pour les pieds du voyageur, et causent une chaleur insupportable. Ce n'est pas seulement contre les ardeurs et la sécheresse du pays que l'on trouve à combattre; il faut lutter encore contre un sable épais, qui, dans son extrême profondeur, se dérobant sous les pieds, ne permet qu'à grand-peine de se frayer un chemin.
Les Égyptiens exagéraient encore ces difficultés. Mais un vif désir pressait Alexandre d'aller trouver Jupiter, qu'il croyait ou voulait que l'on crût l'auteur de sa naissance, ne se contentant déjà plus d'avoir atteint le faîte des grandeurs humaines. Prenant donc avec lui ceux dont il avait résolu de se faire accompagner, il descendit le long du fleuve jusqu'au lac Maréotis, où des députés de Cyrène lui apportèrent des présents, lui demandant, avec la paix, la faveur de visiter leurs villes. Alexandre accueillit leurs présents, fit alliance avec eux, et poursuivit l'accomplissement de son projet. Le premier et le second jour la fatigue parut supportable : on n'était point encore engagé dans ces solitudes si vastes et si nues, et pourtant déjà la terre était stérile et morte. Mais lorsque se découvrirent à leurs regards ces plaines couvertes de profonds amas de sable, il leur sembla être lancés sur la pleine mer, et leurs yeux cherchaient de tous côtés la terre. Nul arbre, nulle trace de culture; l'eau même qu'ils avaient chargée dans des outres sur le dos de leur chameaux commençait à leur manquer, et il n'y en avait point à trouver sur ce sol aride et brûlant. Ajoutez à cela que les feux du soleil avaient tout embrasé : leurs bouches étaient sèches et brûlantes, lorsque tout à coup, soit hasard, soit bienfait des dieux, des nuages s'amoncelèrent et vinrent cacher le soleil; précieux soulagement pour des hommes que fatiguait la chaleur, alors même que l'eau eût continué à manquer. Mais bientôt les vents orageux firent tomber une pluie abondante, et chacun se mit, de son côté, à la recueillir, plusieurs même la bouche ouverte, dans l'impatience que leur causait la soif.
Quatre jours se passèrent au milieu de ces vastes solitudes. Déjà ils n'étaient plus qu'à peu de distance du siège de l'oracle, lorsque soudain une troupe de corbeaux vint se placer au-devant de leur marche, précédant d'un vol paisible les premières enseignes : tantôt ils s'abattaient sur la terre, quand l'armée s'avançait d'un pas plus lent; tantôt ils reprenaient leur vol, comme pour la devancer et lui montrer sa route. Enfin l'on arriva au temple du dieu. Chose incroyable! ce temple, situé au milieu de déserts immenses, est caché par des arbres qui l'environnent de toutes parts, et dont l'ombre touffue laisse à peine un passage aux rayons du soleil. Des sources nombreuses y répandent de côté et d'autre leurs eaux vives, qui nourrissent la fraîcheur des bois. La température de l'air y est aussi admirable : c'est la douce tiédeur du printemps régnant dans toutes les parties de l'année avec une salubrité toujours la même. Les habitants de ce lieu sont voisins des Éthiopiens, du côté de l'orient; au midi, ils regardent les Arabes, appelés Troglodytes, dont le pays s'étend jusqu'à la mer Rouge; à leur limite occidentale, se trouvent d'autres Éthiopiens, qui portent le nom de Simues; au nord, les Nasamobiens, nation des Syrtes, qui se fait un gain de la dépouille des vaisseaux : sans cesse ils assiègent la côte, et vont, au milieu des bas-fonds qui leur sont connus, chercher les bâtiments que la mer y a laissés en se retirant. Les habitants du bois, que l'on nomme Hammoniens, vivent dans des cabanes dispersées; le milieu du bois leur sert de citadelle : il est entouré d'une triple muraille.
La première enceinte renfermait le palais de leurs anciens tyrans; dans la seconde séjournent leurs femmes avec leurs enfants et leurs concubines; c'est aussi là que réside l'oracle du dieu : les derniers remparts étaient occupés par les gardes et les hommes de guerre. Il y a encore un autre bois d'Hammon : au milieu se trouve une fontaine, que l'on appelle l'eau du soleil : le matin, elle coule tiède; à midi, lorsque la chaleur a le plus de force, elle est froide; à l'approche du soir, elle s'échauffe; devient bouillante au milieu de la nuit; et, à mesure que les ténèbres font place au jour, elle perd de sa chaleur nocturne, jusqu'à ce que, le matin, elle retourne, en décroissant, à sa tiédeur accoutumée. Ce que l'on y adore comme un dieu n'a point la figure que les artistes prêtent d'ordinaire aux divinités; la forme en est semblable à un nombril : c'est une émeraude entourée de pierres précieuses. Lorsqu'on vient le consulter, les prêtres le portent dans un vaisseau d'or, des deux côtés duquel pendent un nombre considérable de coupes d'argent : derrière eux marchent des matrones et des vierges chantant un hymne grossier de leur pays, par lequel elles croient rendre Jupiter propice et en obtenir une réponse infaillible.
À ce moment, comme le roi s'approchait, le plus âgé des prêtres le salua du nom de fils : c'était, assurait-il, Jupiter, son père, qui le lui donnait. Alexandre répondit qu'il acceptait et qu'il avouait ce nom; il avait oublié sa condition humaine. Ensuite, il demanda si son père lui destinait, dans ses décrets, l'empire de l'univers. Le prêtre, fidèle à son rôle de flatteur, lui annonça qu'il serait le maître de toute la terre. Poursuivant ses questions, il s'informa si tous les meurtriers de son père avaient été punis. Le prêtre lui dit que son père ne pouvait être victime d'aucun attentat : que pour les assassins de Philippe, tous avaient subi leur châtiment; et il ajouta qu'il serait invincible jusqu'au moment où il irait prendre sa place parmi les dieux. Un sacrifice fut ensuite célébré et des présents offerts au dieu et aux prêtres; puis Alexandre permit à ses amis de consulter à leur tour Jupiter. La seule question qu'ils lui adressèrent fut s'il les autorisait à rendre à leur roi les honneurs divins. L'interprète sacré leur répondit que cela plairait aussi à Jupiter.
Une appréciation sincère et raisonnable de la bonne foi de l'oracle eût sans doute fait reconnaître la fausseté de ses réponses; mais quand la fortune a conduit les hommes à ne plus croire qu'en elle, elle les rend avides de gloire plutôt que capables de la supporter. On le vit donc souffrir qu'on l'appelât fils de Jupiter, l'ordonner même; et tandis qu'il prétendait, par ce titre, augmenter l'éclat de ses exploits, il ne fit que le ternir. De leur côté, les Macédoniens, accoutumés à vivre sous l'autorité monarchique, mais à l'ombre d'une liberté plus grande que celle des autres nations, se révoltèrent contre ses prétentions à la divinité, et plus hautement peut-être qu'il ne convenait à ses intérêts et aux leurs. Mais laissons ces choses, pour en parler en leur place. Je poursuis maintenant mon récit.
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