 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IV
Ce livre commence par la nomination d'Abdalonyme au poste de gouverneur de la Célésyrie et s'achève par le déroute des Perses après la bataille d'Arbèles.
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Darius, en apprenant que l'ennemi était passé d'Égypte en Afrique, avait hésité s'il s'arrêterait aux environs de la Mésopotamie, ou s'il gagnerait l'intérieur de ses États; il comptait que sa présence déciderait bien plus puissamment à prendre une part active à la guerre les nations éloignées qu'il avait peine à mettre en mouvement par l'entremise de ses satrapes. Mais quand, sur des témoignages dignes de foi, la renommée eut publié qu'Alexandre le poursuivrait avec toutes ses forces en quelque pays qu'il se retirât, n'ignorant plus dès lors à quel infatigable ennemi il avait affaire, il ordonna que les secours des nations lointaines de son empire se rassemblassent tous dans la province de Babylone. Les Bactriens, les Scythes et les peuples de l'Inde s'y rendirent : les troupes des autres contrées étaient déjà venues se ranger sous ses ordres. Cependant, comme l'armée se trouvait presque deux fois plus nombreuse qu'elle ne l'avait été en Cilicie, les armes manquaient à un grand nombre, et l'on n'épargnait aucun soin pour leur en procurer. Les cavaliers et les chevaux étaient couverts de lames de fer qui se tenaient les unes aux autres; à ceux qui, auparavant, n'avaient reçu que des javelots pour toute armure, on donna de plus des boucliers et des épées : on distribua aux fantassins des troupeaux de chevaux à dompter, pour en accroître la force de la cavalerie; et ce qui, dans l'opinion de Darius, devait frapper l'ennemi d'une extrême épouvante, deux cents chariots armés de faux, l'unique ressource de ces peuples, furent placés à la suite de l'armée. De l'extrémité du timon sortaient des piques garnies de fer : les deux côtés du joug étaient chacun armés de trois lames d'épée, et entre les raies des roues des pointes de dards se montraient en plus grand nombre; enfin, des faux, les unes attachées au haut du cercle des roues, les autres abaissées vers la terre, devaient couper tout ce que les chevaux, impétueusement lancés, rencontreraient sur leur passage.
Ayant ainsi achevé d'équiper et d'armer ses troupes, il les fit partir de Babylone. À sa droite était le Tigre, fleuve célèbre; l'Euphrate défendait sa gauche : l'armée couvrait dans sa marche les plaines de la Mésopotamie. Il venait de passer le Tigre, lorsqu'il apprit que l'ennemi n'était pas loin : aussitôt il envoya en avant Satropatès, commandant de sa cavalerie, avec mille hommes de troupes choisies. Il en donna six mille à Mazée, l'un de ses lieutenants, pour interdire aux Macédoniens le passage du fleuve; en même temps, il lui commanda de ravager et d'incendier le pays que devait traverser Alexandre. Il espérait vaincre par la famine un ennemi qui n'avait rien que ce que lui procurait le pillage : pour lui, soit par terre, soit par les eaux du Tigre, les vivres lui arrivaient en abondance. Déjà il avait atteint le bourg d'Arbèles, qu'il devait rendre fameux par sa défaite : là, ayant laissé la plus grande partie de ses provisions et de ses bagages, il jeta un pont sur la rivière de Lycus, et, comme naguère au passage de l'Euphrate, mit cinq jours à la faire traverser à son armée. S'étant ensuite avancé à la distance d'environ quatre-vingts stades, il campa sur les bords d'une autre rivière appelée Boumélus. Le pays était fait pour qu'une armée pût s'y déployer : c'était une plaine vaste et bonne à la cavalerie; pas un arbrisseau, pas un buisson n'y embarrassent le sol; l'horizon y est vaste et peut atteindre aux objets les plus éloignés. Darius voulut encore que l'on rasât les moindres hauteurs qui pourraient s'y rencontrer, et que la surface en fût nivelée dans toute son étendue.
On vint rapporter à Alexandre le nombre des soldats de cette armée, autant que de loin on avait pu le reconnaître, et l'on eut de la peine à lui persuader qu'après la perte de tant de milliers d'hommes, Darius eût pu remettre sur pied des forces plus considérables. Au reste, méprisant tous les dangers, et surtout le nombre, il arriva sur l'Euphrate, après onze journées de marche. Des ponts y furent jetés, et il le fit traverser d'abord à sa cavalerie, puis à la phalange, sans que Mazée, qui s'était avancé avec six mille hommes pour empêcher son passage, osât courir les risques d'un combat. Ayant ensuite donné quelques jours à ses soldats, non pour se reposer, mais pour remettre leurs esprits, il se mit en toute hâte à la poursuite de l'ennemi : il craignait de lui laisser gagner l'intérieur de l'empire, où il faudrait le suivre à travers des pays déserts et sans nulle ressource. Il s'avance donc en quatre jours jusqu'au Tigre, laissant Arbèles derrière lui. Toute la contrée au-delà du fleuve fumait encore des suites récentes de l'incendie : c'était Mazée qui brûlait, en ennemi, chaque endroit où il passait. Au premier moment, l'obscurité répandue par la fumée, et qui cachait le jour, fit craindre à Alexandre quelque embûche : il s'arrêta; puis, lorsque les éclaireurs, qu'il avait envoyés en avant, lui eurent rapporté qu'il n'y avait aucun danger, il détacha quelques cavaliers pour aller sonder le lit du fleuve. Les chevaux eurent d'abord de l'eau jusqu'au poitrail; bientôt, quand ils furent au milieu du courant, elle leur monta jusqu'au cou. Il n'est d'ailleurs, dans les contrées de l'Orient, aucun fleuve dont le cours soit aussi impétueux : outre les eaux d'un grand nombre de torrents, il roule encore avec lui des pierres; et c'est de la rapidité avec laquelle il coule, que lui est venu le nom de Tigre : car, dans la langue des Perses, Tigris veut dire une flèche.
L'infanterie, divisée comme en deux ailes, et couverte, des deux côtés, par la cavalerie, pénétra sans peine jusqu'au lit du fleuve, en portant ses armes élevées au-dessus de la tête. Le roi, qui, le premier d'entre les fantassins, aborda sur l'autre rive, montrait de sa main le gué à ceux de ses soldats auxquels sa voix ne pouvait parvenir; mais il leur était difficile d'assurer leur pas, tantôt rencontrant des pierres glissantes, qui se dérobaient sous leurs pieds, tantôt entraînés par la rapidité du courant. La plus grande fatigue était pour ceux qui portaient les bagages sur leurs épaules : incapables de se conduire eux-mêmes, ces fardeaux embarrassants les entraînaient dans des tourbillons rapides; et, pendant que chacun d'eux s'attache à ressaisir ce qu'il a perdu, ils étaient plus occupés de lutter entre eux que contre le fleuve : la plupart même furent heurtés par les amas de bagages qui flottaient çà, et là. Le roi leur criait de se contenter de sauver leurs armes; qu'il leur rendrait le reste. Mais il n'y avait ni conseil, ni commandement qui pût leur parvenir : la crainte leur fermait les oreilles, sans compter les clameurs dont, en perdant pied, ils s'étourdissaient les uns les autres. Enfin, ils parvinrent à sortir du fleuve à l'endroit où le courant plus doux rendait le gué facile, et l'on n'eut à regretter que quelques bagages. L'armée pouvait être anéantie, si l'on eût osé la vaincre; mais la fortune constante du roi détourna de là l'ennemi. Ainsi, à la vue de tant de milliers d'hommes d'infanterie et de cavalerie qui couvraient l'autre rive, il avait passé le Granique; ainsi, dans les gorges étroites de la Cilicie, il avait triomphé d'une si grande multitude d'ennemis. On peut aussi en mettre un peu moins sur le compte de l'audace, trait dominant de son caractère, quand on songe que jamais il n'y eut lieu de se demander s'il avait agi témérairement. Mazée, qui, sans aucun doute, eût écrasé l'armée macédonienne en désordre, s'il fût venu la surprendre à l'instant du passage, ne mit en mouvement sa cavalerie que lorsque l'ennemi était déjà, tout en armes, sur le rivage; encore se borna-t-il à détacher mille chevaux. Alexandre en reconnut et en méprisa bientôt le petit nombre; et il les fit charger à bride abattue par Ariston, le chef des cavaliers péoniens. Alors s'engagea un combat de cavalerie, glorieux pour les Macédoniens et en particulier pour Ariston : il blessa d'un coup de lance dans la gorge Satropatès, le commandant des escadrons perses, le poursuivit, fuyant au milieu des rangs ennemis, le renversa de son cheval, et, comme il résistait encore, lui coupa la tête, et revint, couvert de gloire, la déposer aux pieds du roi.
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