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Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre V
Ce livre commence par l'annexion d'Arbèles et de Babylone et s'achève par la mort de Darius.
Sommaire   

1. Entré en Médie, Alexandre se rend maître d'Arbèles et de Babylone
2. Alexandre récompense les soldats, reçoit la ville de Suse avec les trésors des rois de Perse, et console Sisigambis
3. Après avoir vaincu le pays des Uxiens, Alexandre libère le gouverneur Médatès et ceux qui s'étaient rendus - Ariobarzanès l'empêche de rentrer en Perse
4. Alexandre défait l'armée des Perses et Ariobarzanès est tué au combat
5. Alexandre libère quatre mille prisonniers grecs, en se rendant à Persépolis
6. Alexandre avance dans la Perse après avoir pillé Persépolis et subjugue les Mardes
7. Alexandre fait brûler le palais des rois de Perse et entreprend de poursuivre Darius
8. Discours de Darius à ses soldats pour les exhorter au combat
9. Troubles après la trahison de Nabarzanès assisté de Bessus
10. Bessus et Nabarzanès cachent leurs intentions de tuer ou trahir Darius
11. Darius refuse le secours des Grecs et préfère mourir
12. Bessus s'empare de Darius, après l'avoir trompé, et envisage d'amener son captif à Alexandre
13. Bessus et les autres parricides, menacés par Alexandre, abandonnent Darius après l'avoir percé de coups
Article   
Alexandre récompense les soldats, reçoit la ville de Suse avec les trésors des rois de Perse, et console Sisigambis
Si je voulais rapporter à leur époque chacune des choses qui, pendant ce temps, s'accomplirent par les ordres et sous les auspices d'Alexandre, soit en Grèce, soit dans l'Illyrie et la Thrace, il me faudrait interrompre le fil des affaires d'Asie. Mais en offrir le spectacle complet jusqu'à la fuite et à la mort de Darius, et les rapprocher dans mon récit, comme elles se tiennent dans l'ordre des temps, paraîtra, sans doute, bien plus convenable. Je commencerai donc par raconter, avant tout, ce qui se rattache à la bataille d'Arbèles.

Darius arriva dans cette ville vers le milieu de la nuit : la fortune y avait rassemblé, dans leur fuite, une grande partie de ses amis et de ses soldats. Il les convoqua, et leur dit qu'il ne doutait pas qu'Alexandre n'allât chercher les villes les plus populeuses et les campagnes où tout croissait en abondance. C'était vers ce butin si riche et si facile que se tournaient ses regards et ceux de ses soldats. "Dans l'état présent de ma fortune, ajouta-t-il, ce sera là mon salut : j'irai, avec une troupe légère, gagner les déserts. Les extrémités de mon empire n'ont point été entamées : j'y trouverai sans peine des forces pour renouveler la guerre. Que cette avide nation s'empare de tous mes trésors, qu'elle se gorge de cet or dont elle est, depuis si longtemps, affamée, c'est une proie qu'elle me prépare. L'expérience m'a appris que de riches ameublements, des concubines, des troupes d'eunuques ne sont autre chose que des embarras et des fardeaux. Quand Alexandre les traînera à sa suite, il sera vaincu par la même cause qui, auparavant, lui a donné la victoire.

Ce discours semblait à tous l'expression du désespoir : ils voyaient Babylone, cette ville si opulente, livrée à l'ennemi; bientôt Suse, bientôt les autres cités, l'ornement de l'empire et le sujet de la guerre, allaient être aux mains du vainqueur. Mais Darius continua, en leur remontrant que, dans l'adversité, il faut s'attacher, non à ce qui est beau en paroles, mais utile en réalité; que c'est avec le fer, non avec l'or, avec des hommes, non avec des maisons et des villes, que se fait la guerre : tout vient à qui a des soldats. C'était ainsi que ses ancêtres, au premier temps de l'empire, en butte à l'adversité, avaient promptement relevé leur fortune. Soit que ses exhortations eussent raffermi les courages, soit qu'en ordonnant il eût été mieux écouté qu'en conseillant, il passa les frontières de la Médie.

Peu de temps après, Arbèles fut livrée à Alexandre avec l'ameublement royal et les riches trésors qu'elle renfermait. On y trouva quatre mille talents, ainsi que des vêtements précieux : c'était dans cette place, comme nous l'avons dit plus haut, que toutes les richesses de l'armée avaient été entassées. Mais bientôt survinrent des maladies causées par l'odeur des cadavres qui couvraient au loin la campagne, et il fallut lever le camp en toute hâte. Dans leur marche, les Macédoniens laissaient à gauche l'Arabie, contrée célèbre par l'abondance de ses parfums : cette route était en plaines. Les terres qui s'étendent entre le Tigre et l'Euphrate sont si fertiles et si grasses, que l'on empêche, dit-on, les troupeaux d'y paître, de peur que la réplétion ne les tue. La cause de cette fertilité est dans l'infiltration des eaux des deux fleuves, qui pénètrent le sol en presque toute son étendue, et y entretiennent une humidité qui l'engraisse. Quant aux fleuves eux-mêmes, ils descendent l'un et l'autre des montagnes d'Arménie; puis, laissant entre eux un vaste intervalle, ils poursuivent chacun leur course séparée. On a évalué à deux mille cinq cents stades leur plus grande distance au pied des montagnes d'Arménie. Lorsque ensuite ils commencent à baigner les campagnes de la Médie et le territoire des Gordiens, on les voit se rapprocher peu à peu, et plus ils avancent dans leur cours, plus se resserre l'espace qui les sépare. C'est dans les plaines, que les habitants appellent du nom de Mésopotamie, qu'ils deviennent le plus voisins l'un de l'autre; des deux côtés ils forment la limite de cette province. Enfin, traversant le pays des Babyloniens, ils vont se jeter dans la mer Rouge. Alexandre, après quatre journées de marche, arriva sous les murs de la ville de Mennis. Là, se trouve une caverne d'où s'échappe à gros flots une source de bitume; et l'on a pensé que c'est de ce bitume que furent enduits les murs de Babylone, ouvrage d'une construction gigantesque.

Comme Alexandre marchait vers cette grande cité, Mazée, qui s'y était réfugié au sortir du champ de bataille, vint en suppliant à sa rencontre, avec ses enfants déjà grands, pour lui remettre la ville et sa personne. Sa venue fut agréable au roi : car c'eût été une grande affaire que le siège d'une place aussi bien fortifiée. Il comptait d'ailleurs qu'un homme de cette distinction, brave, et qui, dans la dernière bataille, s'était encore couvert de gloire, en entraînerait d'autres à se soumettre par son exemple. Il le reçut donc avec bonté, lui et ses enfants; du reste, comme si l'on eût marché au combat, il rangea ses troupes en bataillon carré pour entrer dans la ville, et se mit à leur tête. Une grande partie des habitants de Babylone garnissait les murailles, curieuse de voir son nouveau roi; une foule plus considérable encore était sortie à sa rencontre. De ce nombre était Bagophanès, gardien de la citadelle et des trésors de Darius, qui, pour ne pas le céder en empressement à Mazée, avait fait joncher toute la route de fleurs et de couronnes, et dresser, de chaque côté, des autels d'argent, où fumaient, avec l'encens, mille autres parfums. À sa suite étaient de riches présents : des troupeaux de bétail et de chevaux, des lions et des léopards enfermés dans des cages; puis les mages chantant leurs hymnes nationaux. Derrière eux venaient les Chaldéens, et, outre les poètes de Babylone, les musiciens même avec la lyre de leur pays. L'office de ceux-ci est de chanter la louange des rois; celui des Chaldéens, d'expliquer le cours des astres et les révolutions périodiques des saisons. La marche était fermée par des cavaliers babyloniens, parés, ainsi que leurs chevaux, avec plus de luxe que de magnificence. Le roi, entouré de ses gardes, voulut que la foule du peuple se rangeât à la suite de son infanterie; il entra dans la ville, monté sur un char, et se rendit lui-même au palais. Le lendemain, il fit la revue du riche ameublement de Darius et de tous ses trésors.

La beauté de la ville et son ancienneté attirèrent, comme elles le méritaient, l'attention d'Alexandre et de toute l'armée. Elle avait été fondée par Sémiramis, et non, comme on l'a cru, par Bélus, dont le palais se montre encore. Le mur qui en forme l'enceinte, bâti de briques, et enduit de bitume, a trente-deux pieds d'épaisseur; des chars attelés de quatre chevaux peuvent, dit-on, s'y rencontrer et y passer sans danger. La hauteur est de cent coudées au-dessus du sol; les tours sont de dix pieds plus élevées que le mur. L'enceinte tout entière embrasse une étendue de trois cent soixante-huit stades, et, s'il faut en croire la renommée, l'on en bâtissait un stade par jour. Les édifices ne touchent point aux murailles, ils en sont éloignés de la distance d'environ un arpent. La ville même n'est pas entièrement occupée par les maisons; il n'y a que quatre-vingt-dix stades qui soient habités, et encore les bâtiments ne sont-ils pas tous contigus, sans doute parce qu'on a jugé plus sûr de les disperser; le reste du terrain est cultivé et ensemencé, afin qu'en cas d'attaque du dehors, le sol même de la ville fournisse des aliments à la population.

L'Euphrate la traverse, retenu dans son lit par des quais d'un travail immense. Mais, ce qui surpasse tous ces ouvrages, ce sont de vastes cavernes creusées profondément pour recevoir les grandes crues du fleuve : car, lorsque sa hauteur vient à excéder celle des quais, il entraînerait les maisons dans son cours, si des souterrains et des lacs ne s'ouvraient pour le recevoir. Ces bassins sont construits en briques cuites, et partout enduits de bitume. Un pont de pierre, élevé sur le fleuve, unit les deux côtés de la ville : c'est encore une des merveilles de l'Orient. L'Euphrate, en effet, roule une masse énorme de limon, et alors même que, pour asseoir des fondations, ce limon a été enlevé dans toute sa profondeur, on a peine à trouver un terrain solide pour recevoir les travaux. Des sables viennent en outre s'amonceler chaque jour, et, s'attachant aux piles du pont, retardent le cours du fleuve, qui, ainsi retenu, vient les battre avec bien plus de force que s'il coulait en liberté.

On y voit aussi une citadelle qui a vingt stades de circuit; les fondations des tours descendent à trente pieds sous terre; le rempart en a quatre-vingts de hauteur. Au-dessus de la citadelle sont ces jardins suspendus, merveille devenue célèbre par les récits des Grecs; ils égalent en élévation le sommet des murailles, et doivent un grand charme à une foule d'arbres élevés et à leurs ombrages. Les piliers qui soutiennent tout l'ouvrage sont construits en pierre : au dessus de ces piliers est un lit de pierres carrées fait pour recevoir la terre que l'on y entasse à une grande profondeur, ainsi que l'eau dont elle est arrosée. Et telle est la force des arbres qui croissent sur ce sol créé par l'art, qu'ils ont à leur base jusqu'à huit coudées de circonférence, s'élancent à cinquante pieds de hauteur, et sont aussi riches en fruits que s'ils étaient nourris par leur terre maternelle. D'ordinaire le temps, dans son cours, détruit, en les minant sourdement, les travaux des hommes et jusqu'aux oeuvres de la nature; ici, au contraire, cette construction gigantesque, pressée par les racines de tant d'arbres et surchargée du poids d'une si vaste forêt, dure sans avoir souffert aucun dommage : c'est que vingt larges murailles la soutiennent, séparées les unes des autres par un intervalle de onze pieds, de telle sorte que, dans le lointain, on dirait des bois qui couronnent la montagne où ils sont nés. La tradition rapporte qu'un roi de Syrie, qui régnait à Babylone, entreprit ce monument par tendresse pour son épouse, qui, sans cesse regrettant l'ombrage des bois et des forêts dans ce pays de plaines, obtint de lui d'imiter, par ce genre de travail, les agréments de la nature.

Le roi s'arrêta à Babylone plus longtemps qu'en nul autre lieu, et nul autre ne fut plus nuisible à la discipline militaire. Rien de plus corrompu que les moeurs de cette ville; rien de plus fait pour exciter les sens par l'attrait immodéré des voluptés. Les parents et les maris permettent que leurs filles et leurs épouses se prostituent à leurs hôtes, pourvu qu'on leur paye leur déshonneur. Les joies des festins sont, dans toute la Perse, la passion favorite des rois et des grands; les Babyloniens surtout se livrent sans réserve au vin et aux désordres qui suivent l'ivresse. Les femmes, en assistant à ces repas, ont d'abord un extérieur modeste; bientôt après, elles dépouillent les habits qui voilent le haut de leur corps, et, peu à peu, en viennent à oublier toute pudeur : on les voit alors (que les chastes oreilles ne s'en offensent point) rejeter leurs derniers vêtements; et ce ne sont pas des courtisanes qui se déshonorent ainsi, ce sont des femmes de distinction et des jeunes filles, pour qui c'est un devoir de politesse, que cette prostitution publique de leurs charmes.

Plongée pendant trente-quatre jours au milieu de pareilles débauches, cette armée, victorieuse de l'Asie, se fût trouvée sans doute trop faible contre les périls qui lui restaient à braver, si elle eût alors rencontré l'ennemi. Mais pour que le dommage fût moins sensible, des recrues, de temps en temps, venaient la renouveler. Amyntas, fils d'Androménus, était arrivé avec six mille hommes d'infanterie macédonienne qu'envoyait Antipater; il avait amené en même temps cinq cents cavaliers de la même nation, et six cents autres, venus de la Thrace, ainsi que trois mille cinq cents fantassins; enfin quatre mille mercenaires avaient été levés dans le Péloponnèse, avec trois cent quatre-vingts chevaux. Le même Amyntas avait conduit au camp cinquante jeunes gens des premières familles de Macédoine, destinés à la garde particulière du roi; ce sont eux qui le servent à table, qui lui présentent ses chevaux aux jours de bataille, qui l'accompagnent à la chasse, qui se succèdent pour veiller pendant son sommeil; et c'est dans ces fonctions qu'ils se forment et s'exercent aux premiers emplois d'officiers et de capitaines.

Cependant Alexandre mit sous les ordres d'Agathon la citadelle de Babylone, avec sept cents Macédoniens et trois cents mercenaires. Ménétés et Apollodore eurent le commandement de la Babylonie et de la Cilicie : il leur laissa deux mille fantassins et mille talents, avec l'ordre de lever des recrues. Il nomma le transfuge Mazée satrape de la province de Babylone, et emmena à sa suite Bagophanès, qui avait rendu la citadelle; l'Arménie fut confiée à Mithrènès, par qui avait été livrée la ville de Sardes. Ensuite, sur l'argent qui lui avait été remis à Babylone, il distribua six cents deniers à chaque cavalier macédonien; les cavaliers étrangers en reçurent cinq cents; et l'on régla à deux cents la part des soldats d'infanterie.

Alexandre récompense les soldats, reçoit la ville de Suse avec les trésors des rois de Perse, et console Sisigambis


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