 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre V
Ce livre commence par l'annexion d'Arbèles et de Babylone et s'achève par la mort de Darius.
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Cependant Bessus et Nabarzanès, dans leur ardent désir de régner, songent à consommer le crime qu'ils ont dès longtemps médité : tant que Darius vivrait, ils savaient qu'ils ne pourraient prétendre à une si haute fortune. Chez ces peuples, en effet, la majesté des rois est sacrée : les Barbares se rallient au nom seul de la royauté, et les respects que l'on payait au monarque dans sa prospérité le suivent dans l'infortune. Ce qui donnait de l'audace aux deux traîtres, c'était le pays qu'ils commandaient, aussi riche en armes et en soldats, aussi puissant en étendue qu'aucune des contrées de l'empire des Perses : il forme le tiers de l'Asie, et la jeunesse qu'il renferme égalait en nombre les armées que Darius avait perdues. Aussi Bessus et Nabarzanès méprisaient-ils, à l'égal de ce prince, Alexandre lui-même : s'ils étaient une fois maîtres du pays, ils y trouveraient de quoi réparer les forces de l'empire. Après avoir tout considéré, le projet auquel ils s'arrêtèrent fut de se saisir de Darius, au moyen des soldats bactriens dont l'obéissance passive leur était assurée, et d'envoyer ensuite un messager vers Alexandre pour l'informer qu'ils gardaient le roi vivant entre leurs mains. Si, comme ils le craignaient, leur trahison était mal accueillie, ils tueraient Darius, et gagneraient la Bactriane avec les troupes qui leur appartenaient. Cependant s'emparer de Darius au grand jour était impossible parmi tant de milliers de Perses prêts à voler à son secours : il y avait aussi à craindre la fidélité des Grecs.
Ce qu'ils ne pouvaient gagner par la force, ils se décidèrent donc à l'obtenir par la ruse : ils voulaient feindre un grand repentir de leur défection, et se justifier auprès du roi du trouble qu'ils avaient causé. En même temps, des émissaires sont envoyés pour pratiquer les esprits des Perses. Tour à tour on emploie la crainte ou l'espérance pour remuer le soldat. "Ils vont, leur dit-on, placer volontairement leur tête sous les ruines de l'empire; ils se laissent traîner à leur perte, lorsque la Bactriane leur est ouverte et leur offre des dons, une opulence telle qu'ils ne la peuvent imaginer."
Au milieu de toutes ces menées, Artabaze vient les trouver, soit par l'ordre du roi, soit de son propre mouvement, et leur annonce que Darius est calmé, et que le même rang leur est toujours assuré dans la faveur du roi. Les traîtres versent alors des larmes : ils essayent de se justifier; ils supplient Artabaze de prendre leur défense et de porter au roi leurs prières. Ainsi se passa la nuit. Au lever du jour, Bessus et Nabarzanès, avec leurs soldats bactriens, se présentèrent à l'entrée de la tente royale, cachant leurs projets criminels sous le prétexte des devoirs accoutumés de l'obéissance. Darius donna le signal de partir, et, comme à l'ordinaire, monta sur son char. Nabarzanès et les autres parricides, se prosternant à terre, n'eurent pas honte d'adorer celui que, quelques instants après, ils allaient tenir dans les fers; ils allèrent jusqu'à verser des larmes de repentir : tant la dissimulation est facile au coeur de l'homme! Les prières, les supplications qu'ils y joignirent touchèrent l'âme naturellement douce et confiante de Darius; il crut à leurs protestations, il pleura même avec eux. Mais ils n'en éprouvèrent pas plus de remords de leur projet criminel, quoiqu'ils vissent quel prince et quel homme ils trompaient! Pour lui, sans crainte du péril qui le menaçait, il ne songeait qu'à fuir en toute hâte les mains d'Alexandre, qu'il croyait seules avoir à redouter.
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