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Cependant Patron, chef des troupes grecques, avait ordonné aux siens de se couvrir de leurs armes, qui, auparavant, étaient transportées avec les bagages, et d'être prêts et attentifs à tous ses commandements. Lui-même suivait le char du roi, épiant l'occasion de lui parler, car il avait pénétré les projets criminels de Bessus; mais Bessus, qui craignait précisément cela, gardait le roi plutôt qu'il ne l'accompagnait, et ne s'écartait pas du char. Patron hésita longtemps, et se retint plus d'une fois de parler : incertain entre le devoir et la crainte, il regardait le roi. Darius tourna enfin les yeux de son côté, et lui fit demander par l'eunuque Bubacès, l'un de ceux qui suivaient de plus près le char, s'il avait quelque chose à lui dire. Patron répondit qu'il désirait lui parler, mais sans témoins. On le fit approcher, et sans se servir d'interprète, car Darius entendait bien la langue grecque : "Roi, lui dit-il, de cinquante mille Grecs que nous étions, nous ne restons plus qu'un petit nombre d'hommes, compagnons de toutes les vicissitudes de ta fortune; malheureux comme nous te voyons, nous sommes pour toi les mêmes que nous le fûmes au temps de ta splendeur. Quelque séjour que tu choisisses, nous l'adopterons pour notre patrie, pour nos foyers domestiques. Tes adversités comme tes prospérités nous ont inséparablement attachés à toi. C'est au nom de cette fidélité inaltérable que je te conjure et te supplie de placer ta tente au milieu de notre camp, de permettre que nous soyons les gardiens de ta personne. La Grèce est perdue pour nous; nous n'avons pas de Bactriane qui nous soit ouverte; toute notre espérance est en toi; plût aux dieux que nous pussions la placer aussi en d'autres! Il ne m'appartient pas d'en dire davantage. Mais, étranger comme je le suis, je ne solliciterais pas la garde de ta personne, si je croyais qu'elle pût être confiée à d'autres mains."
Bessus n'entendait point la langue grecque, mais le cri de sa conscience lui disait que Patron l'avait dénoncé; et le rapport d'un interprète ne lui laissa plus de doute. Darius, cependant, sans témoigner le moindre effroi sur son visage, demanda à Patron les motifs du conseil qu'il lui donnait. Celui-ci, ne croyant plus qu'il fût permis de différer : "Bessus, dit-il, et Nabarzanès conspirent contre toi : tout à l'heure, peut-être, c'en est fait de ta fortune et de ta vie. Ce jour doit être le dernier pour toi ou pour les traîtres." Patron venait de mériter l'insigne gloire de sauver le roi. Ceux-là sans doute en riront, qui se persuadent que les choses humaines roulent aveuglément au gré du hasard; pour moi, je suis convaincu que, d'après un ordre éternellement établi et un enchaînement de causes cachées et fixées longtemps d'avance, chacun fournit immuablement le cours de sa destinée. Ce qu'il y a de certain, c'est que Darius répondit "que, tout assuré qu'il était du dévouement des soldats grecs, il ne se séparerait jamais de ceux de sa nation; il lui en coûtait plus de condamner que de se laisser tromper; et, quoi que le sort lui réservât, il aimait mieux le souffrir au milieu des siens que de se faire transfuge. Il mourrait encore trop tard, si ses soldats ne voulaient plus qu'il vécût." Patron, désespérant de sauver le roi, retourna vers les troupes qu'il commandait, résolu de tout braver pour garder sa foi.
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