 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre V
Ce livre commence par l'annexion d'Arbèles et de Babylone et s'achève par la mort de Darius.
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Après avoir pris toutes ces mesures, il entra dans la région dite satrapie de Sittacène, terre fertile, riche en productions et abondante en ressources de tout genre. Aussi le roi y fit-il un assez long séjour; et, pour éviter que l'oisiveté n'amollît les courages, il nomma des juges et ouvrit une lice où se disputeraient les prix de la valeur guerrière. Les neuf qui seraient désignés comme les plus vaillants devaient chacun obtenir le commandement de mille soldats : on donnait à ces chefs le nom de chiliarques; et c'était la première fois que les troupes étaient ainsi divisées, car jusque-là les cohortes avaient été de cinq cents hommes, et l'on n'en avait point encore fait le prix du courage. Les soldats s'étaient rassemblés en foule pour assister à cette noble lutte, témoins à la fois des actions de chaque combattant, et juges de ceux qui devaient décerner la victoire. Que les palmes, en effet, fussent justement ou injustement distribuées, il était impossible qu'on l'ignorât. Le premier qui fut récompensé pour son courage fut le vieil Adarrhias, qui, sous les murs d'Halicarnasse, s'était distingué en ranimant le combat, que les jeunes gens abandonnaient; Antigénès fut nommé après lui; Philotas d'Augée obtint le troisième prix; le quatrième fut donné à Amyntas; les deux suivants à Antigone et à Lyncestès Amyntas; le septième à Théodote, et le dernier à Hellanicus.
Alexandre fit aussi, dans la discipline militaire, de nombreux et utiles changements à ce qu'avaient établi ses prédécesseurs. Avant lui, la cavalerie était en corps séparés, nation par nation; il fit disparaître cette distinction, et les chefs ne furent plus ceux du pays, mais ceux de son choix. Lorsqu'il voulait lever le camp, c'était la trompette qui donnait le signal, et souvent, au milieu du frémissement tumultueux qui s'élevait, les sons ne pouvaient guère s'en faire entendre; désormais, il établit qu'au-dessus de la tente royale s'élèverait une perche que l'on pût partout apercevoir, et du haut de laquelle apparaîtrait un signal visible à tous les regards, du feu pendant la nuit, de la fumée pendant le jour.
Comme il approchait de Suse, Abulitès, gouverneur de la province, soit par l'ordre de Darius, afin de retenir Alexandre par l'appât du butin, soit de son propre mouvement, envoya son fils au-devant de lui, avec la promesse de lui remettre la ville. Le roi accueillit ce jeune homme avec bienveillance, et, guidé par lui, arriva sur les bords du fleuve Choaspis, qui passe pour rouler une eau délicieuse. Ce fut là qu'Abulitès vint lui-même à sa rencontre avec des présents d'une magnificence royale. Dans le nombre étaient des dromadaires d'une agilité merveilleuse, et douze éléphants que Darius avait fait venir de l'Inde, non plus destinés, comme on l'avait espéré, à effrayer les Macédoniens, mais à accroître leur puissance, par un de ces jeux de la fortune, qui transportait au vainqueur ce qui avait fait la force du vaincu. Entré dans Suse, Alexandre tira des trésors de cette ville une somme d'argent presque incroyable : elle montait à cinquante mille talents, non pas monnayés, mais en lingots. Une longue suite de rois avaient amassé d'âge en âge ces trésors, qu'ils croyaient transmettre à leurs enfants et à leur postérité, et une heure avait suffi pour les faire passer aux mains d'un monarque étranger.
Il s'assit ensuite sur le trône des rois de Perse, qui se trouva beaucoup trop élevé pour sa taille : ses pieds ne pouvaient toucher à la dernière marche, et il fallut qu'un de ses jeunes pages lui apportât une table pour les soutenir. Un eunuque, qui avait appartenu à Darius, soupira à ce spectacle, et Alexandre, qui s'en aperçut, lui demanda la cause de sa tristesse. Celui-ci répondit que Darius prenait ordinairement ses repas sur cette table, et qu'il n'avait pu voir, sans verser des larmes, tomber en jouet ce meuble sacré. Le roi sentit quelque honte d'outrager les dieux de l'hospitalité; et déjà il ordonnait de retirer la table, lorsque Philotas lui dit : "Garde-toi de le faire, prince, et prends au contraire pour un heureux présage d'avoir sous tes pieds la table qui a servi aux repas de ton ennemi."
Le roi, avant de se porter sur les frontières de la Perse, laissa Archélaüs à Suse avec une garnison de trois mille hommes; le commandement de la citadelle fut confié à Xénophile, et ceux qui la gardèrent sous ses ordres furent des Macédoniens affaiblis par l'âge. Callicratès fut commis à la surveillance des trésors, et Abulitès reprit le titre de satrape de la Susiane. Ce fut aussi dans cette ville qu'Alexandre laissa la mère et les enfants de Darius. Des habillements macédoniens et une grande quantité d'étoffes de pourpre lui avaient été envoyés en présent de la Macédoine; il les fit offrir à Sisigambis avec les ouvrières qui les avaient fabriquées, car il lui rendait toute espèce d'honneur; il avait même pour elle la tendresse d'un fils. Il lui fit dire en même temps que, si ce vêtement lui plaisait, elle accoutumât ses petites-filles à en faire de semblables, et leur enseignât à les donner en présent. Les larmes qu'elle répandit en entendant ces mots témoignèrent son aversion pour une pareille tâche : c'est, en effet, pour les femmes persanes le comble de la honte que de travailler à la laine.
Ceux qui avaient porté les présents viennent annoncer au roi le chagrin de Sisigambis; il crut lui devoir des excuses et des consolations. Il se rendit donc auprès d'elle, et lui dit : "Ma mère, ce vêtement que je porte n'est pas seulement un présent de mes soeurs, mais aussi leur ouvrage : nos usages m'ont trompé. Garde-toi, je t'en supplie, de prendre mon ignorance pour une injure. Ce que j'ai su des coutumes de ta nation, j'ose croire que je l'ai assez exactement observé. Je sais que chez vous il est défendu à un fils de s'asseoir en présence de sa mère avant qu'elle le lui ait permis : toutes les fois que je me suis approché de toi, je suis resté debout, jusqu'à ce que tu me fisses signe de m'asseoir. Souvent tu as voulu m'honorer en te prosternant à mes pieds, je m'y suis opposé; et ce nom chéri de mère, que je dois à Olympias, je te le donne."
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