 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre V
Ce livre commence par l'annexion d'Arbèles et de Babylone et s'achève par la mort de Darius.
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Alexandre consola ainsi Sisigambis; puis, en quatre journées de marche, il arriva sur les bords du Tigre, fleuve que les habitants appellent Pasitigris. Sa source est dans les montagnes des Uxiens, et pendant cinquante stades, couvert de bois sur ses deux rives, il roule en se précipitant au milieu des rochers. Il est reçu ensuite dans des plaines, qu'il traverse d'un cours plus tranquille, assez profond déjà pour porter des bâtiments; et après avoir parcouru six cents stades d'un sol uni, il va mêler doucement ses eaux à celles du golfe Persique. Alexandre passa ce fleuve, et avec neuf mille hommes d'infanterie, les mercenaires grecs et agriens, et trois mille Thraces, il entra dans le pays des Uxiens. Cette province est voisine de Suse, et s'étend jusqu'à l'entrée de la Perse, ne laissant entre elle et la Susiane qu'un étroit passage. Médatès y commandait, homme rare sans doute, puisqu'il était résolu à tout braver pour garder sa foi. Mais des gens qui connaissaient le pays enseignèrent à Alexandre un chemin caché, qui, par des sentiers détournés s'éloignait de la ville, et d'où, avec un petit nombre de soldats armés à la légère, il dominerait les têtes des ennemis. On approuva la proposition, et on les prit pour guides; quinze cents mercenaires et environ mille Agriens furent donnés au préfet Tauron, avec l'ordre de se mettre en route après le coucher du soleil.
Le roi lui-même leva son camp à la troisième veille, franchit les défilés vers la pointe du jour, et après avoir fait couper du bois pour en fabriquer des claies et des mantelets, à l'abri desquels les tours pussent avancer hors des traits ennemis, il commença le siège de la ville. De tous côtés, le terrain était escarpé, hérissé de pierres et de cailloux. Les assiégeants, assaillis par une grêle de coups dans leur pénible lutte contre l'ennemi et plus encore contre les difficultés du sol, avançaient toutefois; leur roi était parmi eux, aux premiers rangs; il leur demandait si, vainqueurs de tant de villes, ils ne rougissaient pas de s'arrêter au siège d'un fort aussi chétif et aussi méprisable. Déjà il devenait le but des traits de l'ennemi, lorsque ses soldats, qui n'avaient pu lui persuader de quitter ce poste, firent la tortue avec leurs boucliers, pour le mettre à couvert. Enfin Tauron se montra avec sa troupe au-dessus de la citadelle; à son aspect, les Perses commencèrent à chanceler, et les Macédoniens à se porter au combat avec plus d'ardeur. Les assiégés étaient menacés d'un double péril, et l'on ne pouvait arrêter l'élan de l'ennemi; quelques-uns eurent le courage de mourir, le plus grand nombre prit la fuite : la citadelle devint leur asile. Trente députés en sortirent pour implorer la clémence du roi, et rapportèrent la triste réponse qu'il n'y avait point de pardon à espérer.
Tremblants alors, dans la crainte des supplices, ils envoient à Sisigambis, mère de Darius, par un chemin détourné et inconnu aux ennemis, quelques-uns d'entre eux pour la prier de fléchir le courroux d'Alexandre. Ils savaient que ce prince la chérissait et l'honorait comme une mère, et Médatès, marié à sa nièce, se trouvait ainsi proche parent de Darius. Longtemps Sisigambis repoussa leurs prières : dans l'état présent de sa fortune, il ne lui convenait pas, disait-elle, d'intercéder pour eux : elle craignait de lasser l'indulgence du vainqueur, et elle songeait plus souvent qu'elle était captive, qu'elle ne se souvenait d'avoir été reine. Vaincue à la fin, elle écrivit à Alexandre, le suppliant, avant tout, de lui pardonner le rôle même de suppliante : elle implorait sa clémence, sinon pour elle-même, au moins pour ces infortunés; elle lui demandait la vie, et rien de plus, en faveur d'un parent qu'elle aimait, et qui ne se présentait plus les armes à la main, mais à genoux devant lui. Un seul mot suffira pour témoigner tout ce qu'Alexandre montra alors de modération et de clémence : non seulement il pardonna à Médatès, mais il accorda aux prisonniers, comme à ceux qui s'étaient rendus, la liberté avec exemption d'impôt; la ville fut épargnée, et les habitants eurent la permission de cultiver leurs terres sans payer aucun tribut. La mère de Darius n'eût pas obtenu davantage de son fils victorieux.
Ayant achevé de soumettre le pays des Uxiens, il le réunit à la satrapie de la Susiane; puis, partageant ses troupes avec Parménion, il lui ordonna de suivre la plaine, tandis qu'avec des troupes légères il gagna lui-même le sommet des montagnes, dont la chaîne s'étend sans interruption jusqu'au sein de la Perse. Il ravagea toute cette contrée, et, le troisième jour, il entra dans la Perse, le cinquième dans les gorges que l'on appelle les Portes de Suse. Ariobarzanès y avait pris position avec vingt-cinq mille hommes d'infanterie; du haut de ces rochers, partout escarpés et taillés à pic, les Barbares, hors de la portée du trait, se tenaient à dessein immobiles et comme frappés de crainte : ils attendaient que l'armée ennemie se fût engagée dans les passages les plus étroits.
La voyant s'avancer sans s'inquiéter de leur présence, ils se mettent alors à faire rouler sur la pente des montagnes des roches d'une grandeur démesurée, et qui, presque toutes, heurtant contre des saillies qu'elles trouvaient sur leur passage, allaient tomber avec plus de force, et écrasaient non pas seulement des individus, mais des bataillons entiers. De toutes parts pleuvaient aussi des pierres lancées avec la fronde, ainsi que des flèches; ce n'était pas là le plus douloureux pour ces braves, c'était de périr sans vengeance, pris au piège comme des bêtes fauves. Leur colère se tournait en rage; et, pour parvenir jusqu'à l'ennemi, on les voyait saisir la pointe des rochers et s'efforcer de grimper en se soutenant les uns les autres : mais ces rochers même, embrassés par tant de mains, se détachaient et s'en allaient retomber sur ceux qui les avaient ébranlés. Ils ne pouvaient donc ni s'arrêter, ni gravir les hauteurs, ni même se mettre à couvert sous la tortue, rempart inutile contre les masses énormes qu'on roulait sur eux. La honte d'avoir témérairement engagé son armée dans ces défilés venait se mêler à l'affliction du roi. Invincible jusqu'à ce jour, il n'avait rien tenté sans succès : il avait pénétré impunément dans les gorges de la Cilicie; il s'était frayé, le long de la mer, une route nouvelle en Pamphylie, et voilà que sa fortune, arrêtée dans son cours, commençait à hésiter! Nulle ressource pour lui, que de retourner sur ses pas. Il donna donc le signal de la retraite, fit marcher ses troupes les rangs serrés et leurs boucliers rassemblés au-dessus de leurs têtes, et l'on sortit ainsi du défilé. Le chemin que l'on fit en arrière fut de trente stades.
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