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Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre V

Ce livre commence par l'annexion d'Arbèles et de Babylone et s'achève par la mort de Darius.

   Article   

Ayant alors assis son camp dans la plaine, il se mit à délibérer sur ce qu'il avait à faire, et à consulter même les devins, par un sentiment de superstition. Mais que pouvait en cette circonstance lui prédire Aristander, le plus accrédité de ses devins? Renonçant donc à des sacrifices hors de saison, il fait assembler tous ceux qui connaissent le pays. On lui montrait un chemin sûr et sans obstacle à travers la Médie; mais il rougissait à l'idée de laisser ses soldats sans sépulture : car, d'après un usage immémorial, il n'y avait point à la guerre de devoir plus sacré que celui d'inhumer les morts. Les prisonniers naguère tombés entre ses mains sont appelés : l'un d'entre eux parlait également la langue grecque et celle des Perses; il lui affirme que vainement prétendrait-il conduire son armée dans la Perse par la crête des montagnes : ce ne sont que des sentiers de forêts à peine praticables à un seul homme; tout y est couvert de feuillage, tout y est fermé par les branches entrelacées des arbres. La Perse, en effet, est fermée d'un côté par une suite non interrompue de montagnes qui ont seize cents stades de longueur et cent soixante-dix de largeur. Cette chaîne s'étend depuis le Caucase jusqu'au golfe Persique; et là, où elle vient finir, la mer présente une autre barrière. Au pied de ces monts est une plaine spacieuse, terre fertile et couverte au loin de villes et de villages. Le fleuve Araxe, qui traverse ces campagnes, porte dans le Médus les eaux d'un grand nombre de torrents : le Médus, moins étendu dans son cours que son affluent, va se rendre dans la mer, du côté du midi. Nul fleuve n'est plus favorable que celui-là à faire croître le gazon; il revêt de fleurs toutes les terres qu'il arrose. Des platanes et des peupliers couvrent aussi ses rives; et, à voir de loin les forêts qui le bordent, on les prendrait pour la suite de celles des montagnes. Le Médus, en effet, coule dans un lit profondément encaissé, et, par-dessus les arbres qui l'ombragent, s'élèvent encore des collines, couronnées elles-mêmes d'une riche verdure, qu'elles doivent à l'humidité qui pénètre leurs racines. Il n'est pas dans toute l'Asie de pays plus salubre : le climat y est tempéré; d'un côté, cette longue chaîne de montagnes, par l'épaisseur de ses ombrages, modère les ardeurs du soleil; de l'autre est la mer, dont le voisinage entretient dans les terres une douce chaleur.

Après que le prisonnier eut donné ces renseignements, le roi lui demanda si c'étaient choses qu'il eût ouï dire, ou qu'il eût vues de ses propres yeux? Il répondit qu'il avait été pâtre, et avait parcouru tous ces chemins; que deux fois il avait été fait prisonnier, la première fois par les Perses, en Lycie, et la seconde fois par lui-même. Alors revint en l'esprit du roi la réponse d'un oracle, qui lui avait annoncé qu'un Lycien lui servirait de guide pour entrer en Perse. Promettant donc à cet homme tout ce qu'exigeait la nécessité du moment, et ce qu'en même temps permettait sa condition, il le fit armer à la macédonienne, et lui demanda un chemin qui le menât sûrement à son but; quelque pénible et dangereux qu'il fût, il saurait y passer avec quelques hommes, à moins qu'il n'imaginât que là où il était allé chercher des pâturages, Alexandre ne pût aller chercher une gloire et un nom immortels. Le prisonnier insistait sur les difficultés du chemin, surtout pour des hommes armés : "Je me porte garant, dit le roi, qu'aucun de ceux qui me suivent ne refusera d'aller où tu nous conduiras."

Il laissa donc Cratère à la garde du camp, avec l'infanterie qu'il commandait d'ordinaire, les troupes sous les ordres de Méléagre, et mille archers à cheval. Ses ordres étaient de laisser au camp toute l'étendue de ses lignes, et d'allumer même à dessein un plus grand nombre de feux, pour mieux persuader aux Barbares que le roi s'y trouvait. Si, du reste, Ariobarzanès était informé de sa marche à travers les sentiers des montagnes, et qu'il essayât de détacher une partie de ses troupes pour lui fermer le passage, Cratère devait l'effrayer et le tenir occupé d'un danger plus pressant; si, au contraire, le roi trompait l'ennemi et qu'il parvînt à se saisir des bois, aussitôt que Cratère entendrait les cris d'alarme des Barbares à la poursuite du roi, il devait sur-le-champ se jeter dans le passage dont ils avaient été chassés la veille; il le trouverait libre, puisque que l'ennemi serait attiré à sa poursuite.

On était à la troisième veille, lorsque, dans le plus profond silence, et sans que la trompette même donnât le signal, Alexandre se mit en marche vers les sentiers dont la route lui avait été indiquée; toute sa troupe était légèrement armée et avait reçu l'ordre de prendre des vivres pour trois jours. Mais outre l'obstacle que leur présentaient des roches sans chemin tracé, et si escarpées que leur pied y glissait incessamment, la neige amoncelée par le vent fatiguait leur marche; ils s'y engloutissaient, comme s'ils fussent tombés dans des fossés, et leurs compagnons, en leur portant secours, étaient plutôt entraînés avec eux, qu'ils ne parvenaient à les retirer. La nuit, un pays inconnu, un guide dont la fidélité ne leur était point garantie, tout cela venait encore augmenter leur crainte; si cet homme échappait à ses gardes, ils pouvaient être surpris comme des bêtes sauvages; c'était de la loyauté ou de la vie même d'un prisonnier que dépendait le salut du roi et le leur.

Enfin ils atteignirent le sommet de la montagne : à droite était un chemin qui conduisait au camp même d'Ariobarzanès. Là, il laissa Philotas et Côènos, avec Amyntas et Polypercon, ayant quelques troupes légères sous leurs ordres; et, comme il se trouvait de la cavalerie parmi leur infanterie, il leur recommanda de choisir l'endroit où le terrain était le plus gras et le plus fertile en pâturages, et de s'avancer pas à pas : des guides leur furent donnés parmi les prisonniers. Pour lui, accompagné de ses écuyers et de l'escadron appelé agèma, il suivit, avec une peine extrême, un sentier roide, mais beaucoup plus éloigné des postes ennemis. Le jour était à son milieu, et les soldats, fatigués, avaient besoin de repos; il leur restait à parcourir autant de chemin qu'ils en avaient déjà fait, mais moins escarpé et moins difficile. Leur ayant donc fait prendre de la nourriture et du repos, il se leva à la seconde veille, et poursuivit sa route sans beaucoup de peine.

Cependant, à l'endroit où la pente de la montagne va insensiblement en s'abaissant, un ravin profond, que des torrents avaient creusé en y amassant leurs eaux, coupait le chemin. Avec cela, les branches des arbres, entrelacées les unes dans les autres, et serrées étroitement, leur opposaient comme une haie sans fin. Un vif désespoir saisit alors les coeurs, et à peine pouvaient-ils se défendre de verser des larmes. L'obscurité surtout les épouvantait; le peu de clarté que laissaient échapper les étoiles leur était dérobé par la masse épaisse du feuillage; leurs oreilles mêmes ne leur étaient d'aucun secours; le vent ébranlait les forêts, et les branches, en s'entrechoquant, faisaient plus de bruit que son souffle n'avait de violence. Enfin le jour, longtemps attendu, vint diminuer les objets que la nuit avait rendus plus effrayants : la fondrière pouvait être tournée par un léger circuit, et chacun commençait à devenir son propre guide.

Ils gravissent donc une hauteur : arrivés au sommet, ils découvrent un poste ennemi; saisissant aussitôt leurs armes, ils se montrent à l'improviste aux Barbares étonnés, et taillent en pièces le peu qui osent résister. Les gémissements des mourants, le désordre des fuyards qui sont venus rejoindre le gros de la troupe, effrayent ceux même que les Macédoniens n'ont pas atteints; et, sans risquer le combat, ils prennent la fuite. Le bruit en parvient au camp où commandait Cratère : il fait alors avancer ses soldats pour occuper le défilé par où ils avaient échoué la veille; tandis que Philotas, avec Polypercon, Amyntas et Côènos, arrivant par l'autre chemin qu'ils avaient reçu l'ordre de suivre, viennent apporter aux Barbares une nouvelle frayeur. Ainsi, de toutes parts, brillaient à leurs yeux les armes macédoniennes, et le danger se multipliait autour d'eux; mais ils n'en livrèrent pas moins un combat mémorable. Sans doute l'aiguillon de la nécessité se fait sentir à la lâcheté même, et souvent l'espérance naît du désespoir. Sans armes, ils se jetaient sur des hommes armés, et, les entraînant par terre, par le poids énorme de leurs corps, ils les perçaient la plupart de leurs propres traits. Cependant Ariobarzanès, accompagné d'environ quarante chevaux et de cinq mille fantassins, se fit jour à travers l'armée macédonienne, non sans qu'il en coûtât beaucoup de sang aux siens et aux ennemis : il voulait, en toute hâte, occuper Persépolis, capitale de la province. Mais les troupes qui gardaient la ville lui en fermèrent les portes; et, poursuivi de près par l'ennemi, il périt dans un nouveau combat avec tous les compagnons de sa fuite. Cratère arrivait au même instant avec son armée, qu'il avait conduite à marches forcées.

Après avoir vaincu le pays des Uxiens, Alexandre libère le gouverneur Médatès et ceux qui s'étaient rendus - Ariobarzanès l'empêche de rentrer en PerseAlexandre libère quatre mille prisonniers grecs, en se rendant à Persépolis

   Sommaire   

1. Entré en Médie, Alexandre se rend maître d'Arbèles et de Babylone
2. Alexandre récompense les soldats, reçoit la ville de Suse avec les trésors des rois de Perse, et console Sisigambis
3. Après avoir vaincu le pays des Uxiens, Alexandre libère le gouverneur Médatès et ceux qui s'étaient rendus - Ariobarzanès l'empêche de rentrer en Perse
4. Alexandre défait l'armée des Perses et Ariobarzanès est tué au combat
5. Alexandre libère quatre mille prisonniers grecs, en se rendant à Persépolis
6. Alexandre avance dans la Perse après avoir pillé Persépolis et subjugue les Mardes
7. Alexandre fait brûler le palais des rois de Perse et entreprend de poursuivre Darius
8. Discours de Darius à ses soldats pour les exhorter au combat
9. Troubles après la trahison de Nabarzanès assisté de Bessus
10. Bessus et Nabarzanès cachent leurs intentions de tuer ou trahir Darius
11. Darius refuse le secours des Grecs et préfère mourir
12. Bessus s'empare de Darius, après l'avoir trompé, et envisage d'amener son captif à Alexandre
13. Bessus et les autres parricides, menacés par Alexandre, abandonnent Darius après l'avoir percé de coups




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