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Le roi plaça son camp à l'endroit même où il venait de battre les Perses. Quoiqu'en effet les Barbares, partout en déroute, lui eussent laissé la victoire, des fossés profonds et des précipices creusés en plusieurs endroits coupaient le chemin; il fallait s'avancer pas à pas et avec précaution, dans la crainte, non plus des pièges de l'ennemi, mais de ceux des lieux mêmes. Comme il était en marche, une lettre lui fut remise de la part de Tiridate, gardien du trésor royal : elle lui annonçait que ceux qui se trouvaient dans la ville, informés de son arrivée, voulaient mettre les trésors au pillage; livrés à l'abandon, c'était à lui de venir s'en emparer en toute hâte : la route était facile, quoique traversée par l'Araxe. De toutes les qualités d'Alexandre, aucune n'a mérité plus d'éloges que sa promptitude. Laissant son infanterie en arrière, il marcha toute la nuit avec sa cavalerie, et, malgré les fatigues d'une si longue route, il arriva, au point du jour, sur les bords de l'Araxe. Quelques villages se trouvaient dans les environs : il les fit démolir, et, avec les matériaux qu'ils lui fournirent, et des piles de pierres, un pont fut bien vite jeté.
Déjà on était près de la ville, lorsqu'une troupe de malheureux, rare et mémorable exemple des rigueurs de la fortune, vint à la rencontre du roi. C'étaient des prisonniers grecs, au nombre d'environ quatre mille, à qui les Perses avaient fait subir différentes sortes de supplices : aux uns, ils avaient coupé les pieds; aux autres, les mains et les oreilles; et, marqués avec un fer chaud, de caractères barbares, ils les avaient réservés pour s'en faire un long objet de raillerie. Maintenant qu'à leur tour ils se voyaient passés sous une domination étrangère, ils les avaient laissés aller au-devant du roi. On eût cru voir des spectres extraordinaires, et non des hommes; rien ne se pouvait reconnaître en eux que la voix : aussi firent-ils couler plus de larmes qu'ils n'en avaient versé eux-mêmes. Car, au milieu des jeux capricieux de la fortune dont chacun d'eux avait été victime, lorsque l'on contemplait les supplices tous semblables et pourtant divers dont ils portaient la trace, on ne savait décider quel était le plus misérable.
Mais lorsqu'ils s'écrièrent tous ensemble que Jupiter, vengeur de la Grèce, avait enfin ouvert les yeux, il n'y eut personne dans l'armée qui ne crût avoir sa part de leurs souffrances. Le roi, après avoir essuyé les larmes qu'il avait versées, les exhorta à prendre courage, ajoutant qu'ils reverraient leur patrie et leurs épouses; puis, il alla camper à deux stades de la ville. Cependant les Grecs étaient sortis du camp pour délibérer sur ce qu'ils demanderaient de préférence au roi; comme les uns voulaient solliciter des établissements en Asie, les autres retourner dans leurs familles, on rapporte qu'Euctémon de Cymé leur parla de la sorte :
"Eh quoi! dit-il, nous qui tout à l'heure rougissions de sortir des ténèbres de notre prison pour implorer des secours, voilà que maintenant nous ne craignons plus d'étaler les supplices, sujets de honte pour nous plus encore peut-être que de douleur, et que nous allons, comme un joyeux spectacle, les montrer à la Grèce! Cependant le meilleur moyen de supporter la misère est de la cacher; et il n'est pas de patrie qui convienne mieux à des infortunés que la solitude et l'oubli de leur situation première : car, sachez-le bien, espérer beaucoup de la compassion dès siens, c'est ignorer combien les larmes se sèchent vite. On ne peut chérir fidèlement l'être en qui l'on trouve un objet de dégoût : l'infortune aime à se plaindre, et la prospérité est dédaigneuse. En s'occupant de la fortune d'autrui, chacun prend conseil de la sienne; et nous-mêmes, sans notre triste égalité de malheur, qui sait si nous ne fussions pas devenus, avec le temps, des objets de dégoût les uns pour les autres? Le moyen que l'homme heureux ne recherche pas l'homme heureux? Je vous en conjure, étrangers depuis si longtemps à la vie, cherchons un lieu où nous puissions ensevelir ces membres mutilés, où l'exil cache à jamais nos horribles cicatrices."
"Notre retour à coup sûr sera bien agréable pour nos femmes que nous avons épousées jeunes encore! Nos enfants, brillants de jeunesse et de prospérité, s'empresseront-ils de reconnaître leurs pères dans ces hommes usés par les cachots? Et combien d'entre nous sont capables de parcourir tant de contrées? Loin de l'Europe, relégués au fond de l'Orient, vieux, faibles, privés de la plupart de nos membres, nous supporterons ce qui a fatigué des soldats victorieux! Et ces femmes, que le sort et la nécessité nous ont unies, seule consolation de notre captivité; ces enfants, encore en bas âge, faudra-t-il les traîner avec nous, ou les abandonner? Arrivant avec eux, personne ne voudra nous reconnaître; et nous nous hâterions d'abandonner ces gages chéris, qui appartiennent aujourd'hui à notre tendresse, incertains de trouver ceux que nous irions chercher? Non, il faut nous cacher parmi ceux qui ne nous ont connus que malheureux." Ainsi parla Euthymon.
L'Athénien Théétète prit la parole pour lui répondre : "Selon lui, un homme sensible ne mesurerait jamais son affection sur l'aspect que lui offrirait le corps de ses parents, lorsque, surtout, c'était la cruauté de l'ennemi, non la nature, qui les avait frappés de cette disgrâce : c'était se rendre digne de toute espèce de maux, que de rougir des coups du sort; et l'on ne pouvait porter sur l'espèce humaine un si triste arrêt, et désespérer de la pitié, que parce qu'on la refuserait soi-même aux autres. Les dieux, plus favorables qu'ils n'auraient jamais osé le souhaiter, leur offraient patrie, femmes, enfants, tout ce que les hommes mettent au même prix que la vie, ou qu'ils rachètent par la mort. Pourquoi donc ne s'élanceraient-ils pas hors de cette prison? L'air de la patrie était tout autre, le ciel tout autre : leurs moeurs, leur religion, leur langue faisaient envie aux Barbares même; tous ces avantages de la nature, ils allaient volontairement y renoncer, lorsque la privation qu'ils en éprouvaient était leur plus grand malheur. Pour lui, bien certainement, il irait retrouver sa patrie et ses pénates, et profiterait de la faveur signalée que leur accordait le roi; et s'il en était quelques-uns que retenaient une union et des enfants que l'esclavage les avait forcés de reconnaître, ceux qui aimaient la patrie avant tout sauraient bien en faire le sacrifice."
Un petit nombre fut de cet avis; les autres cédèrent à l'habitude, plus puissante que la nature. Ils convinrent de demander au roi qu'il leur assignât un lieu pour s'établir. Cent députés furent choisis à cet effet. Alexandre, s'imaginant qu'ils venaient lui demander ce qu'il pensait faire pour eux : "J'ai commandé, leur dit-il, qu'on vous fournît des montures pour vous transporter, et que l'on vous donnât à chacun mille deniers. Lorsque vous serez de retour en Grèce, je saurai faire que personne, sauf vos infirmités, ne puisse trouver sa situation meilleure que la vôtre." Baignés de larmes, ils regardaient la terre, et n'osaient ni lever les yeux ni parler; à la fin, le roi voulant connaître la cause de leur tristesse, Euctémon lui répondit dans le même sens qu'il avait parlé à l'assemblée. Alexandre, touché de leur misère, compatit aussi à la honte qu'ils en éprouvaient, et leur fit distribuer à chacun trois mille deniers; on y ajouta dix habits, des troupeaux et du blé, pour les mettre en état d'ensemencer et de cultiver les terres qui leur seraient assignées.
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