 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre V
Ce livre commence par l'annexion d'Arbèles et de Babylone et s'achève par la mort de Darius.
| Article |  |  |
 |
Darius avait déjà atteint Ecbatane, capitale de la Médie; cette ville appartient aujourd'hui aux Parthes, et, pendant l'été, elle est la résidence de leurs rois. Il voulait de là passer à Bactres; mais, craignant d'être gagné de vitesse par Alexandre, il changea d'avis et de route. Alexandre était à quinze cents stades derrière lui, mais nul espace ne lui semblait désormais assez long contre la rapidité de sa marche. Aussi se tenait-il prêt à combattre plutôt qu'à fuir; trente mille fantassins le suivaient, et, parmi eux, quatre mille Grecs, dont la fidélité resta jusqu'au bout inébranlable. Il avait un corps de frondeurs et d'archers montant à ce même nombre, et avec eux trois mille trois cents hommes de cavalerie, en grande partie composée de Bactriens : Bessus, gouverneur de la Bactriane, les commandait.
Avec cette armée, Darius s'écarta un peu de la route militaire, en faisant marcher en avant les valets et les gardiens des bagages. Ensuite, convoquant son conseil : "Si la fortune, leur dit-il, m'avait associé à des lâches, préférant la vie, quelle qu'elle puisse être, à une mort honorable, je me tairais, au lieu de m'épuiser en vains discours; mais je n'ai mis qu'à une trop sûre épreuve votre courage et votre dévouement, et je dois bien plutôt m'efforcer de me rendre digne de pareils amis, que de mettre en doute si vous êtes encore semblables à vous-mêmes. Parmi tant de milliers d'hommes qui m'obéissaient, vous seuls m'avez suivi, alors que j'étais deux fois vaincu, deux fois réduit à fuir. Grâce à votre fidélité et à votre constance, je puis encore croire que je suis roi. Des traîtres et des transfuges règnent dans mes villes, non, assurément, qu'on les juge dignes de tant d'honneur, mais pour que leurs récompenses soient un appât qui vous tente.
"Cependant, vous avez mieux aimé suivre ma fortune que celle du vainqueur, bien dignes sans doute, si vous ne l'êtes par moi, d'être récompensés par les dieux; et les dieux ne sauraient manquer de le faire. Il n'y aura point de si sourde postérité, de si ingrate histoire, qui, dans sa juste admiration, ne vous élève jusqu'aux cieux. Aussi, quand j'aurais songé à fuir, ce qui est bien loin de ma pensée, votre courage m'eût donné la confiance de marcher au-devant de l'ennemi. Jusques à quand, en effet, serai-je exilé au sein de mon empire, et fuirai je à travers mes provinces devant un roi étranger, lorsque, en tentant la fortune des combats, je puis ou réparer mes pertes, ou trouver une mort honorable? à moins toutefois qu'il vaille mieux attendre le bon plaisir du vainqueur, et, à l'exemple de Mazée et de Mithrénès, recevoir de sa main le commandement précaire d'une province, si encore il daigne consulter son honneur plutôt que sa colère. Me préservent les dieux de me voir enlever ou rendre par grâce ce diadème qui orne mon front. Non, jamais vivant je ne perdrai cet empire, et mon règne ne finira qu'avec ma vie."
"Si ces sentiments, si cette résolution sont les vôtres, notre liberté nous est à tous assurée; aucun de vous ne sera forcé de subir les dédains ni de soutenir les regards insolents des Macédoniens. Chacun saura de son propre bras venger ou finir tant de maux. Je puis bien m'offrir pour exemple des vicissitudes de la fortune, et j'ai quelque droit à attendre d'elle un retour moins sévère. Mais si les dieux n'ont plus de faveurs pour les guerres justes et légitimes, du moins une mort honorable sera toujours permise à des gens de coeur. Par les hauts faits de mes ancêtres, qui ont régné avec tant de gloire sur tout l'Orient; par ces vaillants hommes auxquels la Macédoine venait jadis apporter ses tributs; par toutes ces flottes envoyées contre la Grèce; par les trophées de tant de rois, je vous supplie, je vous conjure de prendre des sentiments dignes de votre noble origine, dignes de votre nation : avec la même fermeté de coeur que vous avez montrée dans vos épreuves passées, supportez celles que le sort peut vous réserver dans l'avenir. Pour moi, du moins, je saurai ennoblir à jamais mon nom par une victoire éclatante ou par un combat glorieux."
| Sommaire |  |  |
|
|