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Il y avait parmi les officiers de l'armée un certain Bolon, brave, mais tout à fait étranger aux arts de la paix et aux habitudes de la vie civile; vieux soldat, qui, des derniers rangs, s'était élevé au poste qu'il occupait alors. Comme les autres gardaient le silence, emporté par une audace brutale, il se mit à les haranguer : "Combien de fois, leur rappelait-il, chacun d'eux n'avait-il pas été chassé du logement qu'il s'était choisi, pour faire place à la lie des esclaves de Philotas, mieux traités que ses compagnons d'armes! Ses chariots, chargés d'or et d'argent, remplissaient des rues tout entières, et aucun de ses camarades ne pouvait trouver place dans le voisinage de sa demeure; mais des sentinelles, chargées de faire respecter son sommeil, écartaient au loin tout le monde, pour empêcher que le bruit, ou, pour mieux dire, le silence de leurs entretiens à voix basse, ne vînt à éveiller cette femmelette. Il prodiguait les railleries à ses grossiers compatriotes, et les appelait des Phrygiens et des Paphlagoniens. Né en Macédoine, il ne rougissait pas d'entendre par interprète ceux qui lui parlaient sa langue maternelle. Pourquoi voulait-il que l'on consultât l'oracle d'Hammon? lui qui avait accusé Jupiter d'imposture, lorsqu'il reconnaissait Alexandre pour son fils; et cela dans la crainte qu'on ne se révoltât d'un titre offert par les dieux! Quand il s'agissait de conspirer contre les jours de son roi et de son ami, il n'avait pas consulté Jupiter : maintenant il parlait d'envoyer vers l'oracle, pour laisser le temps à son père, qui commandait en Médie, de se mettre en mouvement, et, avec les trésors commis à sa garde, d'entraîner à partager son crime tout ce qu'il y avait de scélérats dans l'armée. C'est nous, oui nous-mêmes, ajouta-t-il, qui allons envoyer vers l'oracle, non pour demander à Jupiter ce que nous savons de la bouche du roi, mais pour lui offrir nos actions de grâces, et lui porter nos voeux pour la conservation du meilleur des rois."
À ces paroles, tous les esprits s'enflammèrent, et le premier cri partit des gardes de la personne du roi, demandant de déchirer de leurs mains le parricide. Philotas, qui redoutait de plus cruels supplices, entendait ces clameurs sans déplaisir. Mais Alexandre, qui était rentré dans l'assemblée, soit qu'il voulût dans la prison même le mettre à la torture, soit qu'il fût curieux d'obtenir de plus exactes informations, remit la délibération au lendemain, et, quoique le jour fût sur son déclin, il convoqua ses amis. La plupart étaient d'avis qu'on le lapidât, suivant la coutume des Macédoniens; mais Héphestion, Cratère et Côènus insistèrent pour qu'on lui arrachât la vérité par les tortures; et les partisans de l'autre opinion finirent par se ranger à celle-ci. Le conseil fut donc congédié, et Héphestion, Cratère et Côènus se levèrent pour faire subir la question à Philotas. Le roi, toutefois, rappela Cratère, et après un entretien dont on ignore le sujet, il se retira dans la partie la plus retirée de son appartement, et, seul, y attendit, bien avant dans la nuit, le résultat de l'interrogatoire.
Les bourreaux étalèrent aux yeux de Philotas tous les instruments de leurs cruautés. "Eh bien! leur dit-il, en les provoquant, que tardez-vous à faire périr l'ennemi, l'assassin du roi, qui vous confesse son crime? à quoi bon la question? Oui, j'ai médité ce crime, je l'ai voulu." Cratère exigea qu'il répétât dans les tourments ce qu'il venait d'avouer. Tandis qu'on le saisit, qu'on lui bande les yeux, qu'on le dépouille de son vêtement, il invoque les dieux de la patrie et le droit des gens : vaines paroles qu'il adresse à des oreilles insensibles. Bientôt, traité comme un condamné, on lui fait subir les tourments les plus cruels : ses ennemis, pour se faire auprès du roi un mérite de ses souffrances, le déchirent impitoyablement. Tour à tour c'étaient le feu et les coups, et non pas pour tirer de lui des aveux, mais pour le seul plaisir de le torturer. D'abord il sut étouffer toute parole et même tout gémissement; mais, lorsque son corps, gonflé de plaies, n'eut plus la force de supporter les coups de fouet qui tombaient sur ses os dépouillés de chair, il leur promit alors de déclarer tout ce qu'ils désiraient savoir, pourvu qu'ils missent un terme à ses tortures. Mais il voulut qu'ils jurassent, sur la tête d'Alexandre, que la question n'irait pas plus loin et que les bourreaux seraient éloignés. Ayant obtenu l'un et l'autre, il dit à Cratère : "Explique-moi ce que tu veux que je dise." Celui-ci, furieux de se voir joué, rappelait déjà les bourreaux, quand Philotas demanda qu'on lui laissât le temps de reprendre haleine; il révèlerait ensuite tout ce qu'il savait.
Cependant la plus noble élite de la cavalerie, et ceux surtout qui touchaient de près à Parménion par les liens du sang, dès que le bruit public leur apprit que Philotas était mis à la question, craignirent la loi de Macédoine, qui condamnait les parents de quiconque avait conspiré contre le roi à périr avec le coupable. Les uns se donnèrent la mort, les autres s'enfuirent au loin dans des montagnes inaccessibles et de vastes déserts; et une profonde terreur régna dans tout le camp, jusqu'à ce qu'Alexandre, informé de cette alarme, fit publier qu'il exemptait les parents des coupables de la loi qui ordonnait leur supplice.
Philotas, pour échapper à la torture, confessa-t-il la vérité, ou recourut-il au mensonge? c'est une question douteuse, la cessation de la souffrance étant également le prix d'un aveu faux ou véritable. Quoi qu'il en soit, il s'exprima ainsi : "Vous savez l'étroite liaison qui a existé entre mon père et Hégéloque. Je parle d'Hégéloque, qui a péri en combattant : c'est lui qui a été la cause de tous nos malheurs. Aussitôt que le roi eut ordonné qu'on le saluât du nom de fils de Jupiter, choqué de cette prétention : "Quoi! dit-il, nous reconnaîtrons pour notre roi celui qui ne veut plus de Philippe pour son père? C'en est fait de nous, si nous souffrons cette indignité. Ce ne sont pas les hommes seulement, ce sont aussi les dieux qu'il méprise, en prétendant passer pour un dieu. Nous avons perdu Alexandre, nous avons perdu notre roi : nous voilà tombés sous le joug d'un orgueil qui n'est supportable ni pour les dieux auxquels il s'égale, ni pour les hommes au-dessus desquels il se place. Le prix de tout notre sang sera donc de faire un dieu qui nous dédaigne et qui ne s'abaisse qu'avec peine à la société des mortels? Croyez-m'en, et nous aussi, si nous sommes des gens de coeur, nous serons adoptés par les dieux. Alexandre, son bisaïeul, et Archélaüs et Perdiccas, tous trois assassinés, ont-ils eu des vengeurs? Et les meurtriers de son père, ne leur a-t-il pas pardonné?"
Tels furent les propos d'Hégéloque, au sortir d'un repas. Le lendemain, à la pointe du jour, mon père me fit appeler : il était triste et me voyait affligé : c'est qu'en effet nous avions entendu des choses faites pour nous donner à penser. Nous voulûmes donc nous assurer si c'étaient là des propos qui lui étaient échappés dans l'ivresse, ou bien la manifestation d'une pensée plus profonde : nous le fîmes mander. Il vint; et après avoir répété de son propre mouvement les mêmes paroles, il ajouta que, si nous avions le courage de nous placer à la tête de l'entreprise, il se chargeait, après nous, du premier rôle; que si nous ne l'osions pas, tout serait enseveli dans le silence. Comme Darius était encore vivant, Parménion trouvait l'affaire intempestive : ce n'était pas pour nous, c'était pour l'ennemi que nous aurions tué Alexandre; tandis que Darius une fois mort, l'Asie et tout l'Orient seraient, pour les meurtriers du roi, le prix du coup qu'ils auraient frappé. Cet avis fut approuvé, et l'on échangea de mutuels serments. Quant à l'affaire de Dymnus, je n'en ai nulle connaissance : et après ce que je viens d'avouer, je sens bien qu'il ne me sert de rien d'être entièrement étranger à ce complot."
Les tortures recommencèrent alors, et ceux même qui y présidaient lui ayant frappé le visage et les yeux à coups de lance, lui arrachèrent encore l'aveu de ce dernier crime. Comme ils exigeaient ensuite qu'il leur exposât tout le plan de la conjuration, il répondit que, "prévoyant que la Bactriane arrêterait longtemps Alexandre, il avait craint que son père, âgé de soixante et dix ans, chef d'une nombreuse armée, et dépositaire de si grands trésors, ne mourût dans l'intervalle, et que, privé par là de toutes ces ressources il n'eût plus de motif pour tuer le roi. Il s'était donc hâté d'agir, tandis que le prix de ses efforts était sous sa main. C'était là l'exposé fidèle de son projet; et s'ils ne voulaient pas croire que son père n'en fût pas l'auteur, tout incapable qu'il se sentait de supporter encore la torture, il ne la refusait pas."
Ceux-ci, après en avoir conféré entre eux, trouvèrent l'enquête suffisante, et retournèrent auprès du roi. Le lendemain, Alexandre fit lire les déclarations de Philotas devant l'assemblée; et, comme il était hors d'état de marcher, il l'y fit apporter lui-même. Après qu'il eut confirmé tous ses aveux, on amena Démétrius, prévenu d'avoir trempé dans la dernière conspiration. Celui-ci, avec des serments réitérés, avec une inaltérable fermeté d'âme et de visage, nia qu'il eût rien médité contre le roi, et s'offrit même à la torture. Les yeux de Philotas étant tombés en ce moment sur un certain Calys, qui était à peu de distance de lui, il le pria de s'approcher davantage. L'autre, tout troublé, refusait de passer de son côté. "Eh quoi! lui dit-il, souffriras-tu que Démétrius mente de la sorte, et qu'on me fasse subir de nouveaux supplices." Calys n'avait plus ni sang ni voix : les Macédoniens, de leur côté, soupçonnaient Philotas de vouloir charger des innocents; car ils savaient que ce jeune homme n'avait été nommé ni par Nicomaque, ni par Philotas lui-même au milieu des tortures. Mais lorsqu'il se vit entouré des lieutenants du roi, il avoua que Démétrius et lui avaient pris part au complot. Le signal fut donc donné, et, d'après la coutume macédonienne, tous ceux que Nicomaque avait dénoncés furent tués à coups de pierres. Alexandre venait de sauver ses jours d'un grand péril, et d'échapper en même temps à bien des haines; car Parménion et Philotas, les premiers de ses amis, s'ils n'eussent été publiquement convaincus, n'auraient pu être condamnés sans que toute l'armée se soulevât d'indignation. Aussi le point de vue sur la torture varia-t-il : tant que Philotas nia son crime, on regarda ses tourments comme une cruauté; après qu'il l'eut avoué, il n'obtint pas même la pitié de ses amis.
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