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Le roi se présenta ensuite à l'assemblée, portant sur ses traits l'empreinte des chagrins de son âme. La tristesse de ses amis avait aussi fait naître une grande attente. Longtemps, le visage baissé contre terre, il resta dans une sorte d'abattement et de stupeur; enfin s'étant remis : "Soldats, leur dit-il, peu s'en est fallu que je ne vous fusse enlevé par le crime de quelques hommes : c'est à la providence des dieux et à leur miséricorde que je dois de vivre encore. Et le vénérable aspect de votre assemblée ne fait que redoubler ma colère contre les parricides : car ce qui soutient ma vie, ce qui en est pour moi l'unique prix, c'est le bonheur de pouvoir encore acquitter la dette de la reconnaissance envers tant de braves guerriers, tant de loyaux serviteurs."
À ces paroles, les gémissements des soldats l'interrompirent, et des larmes coulèrent de tous les yeux. Reprenant alors : "Combien s'accroîtra, leur dit-il, l'indignation que je soulèverai dans vos âmes, quand je vous aurai révélé les auteurs d'un si noir attentat! malheureux, que je crains encore de faire connaître et que je m'abstiens de nommer, comme s'il était possible de les sauver! Mais il faut étouffer les souvenirs d'une vieille affection, et mettre au jour les complots de ces sujets impies. Le moyen de garder le silence sur un forfait aussi odieux? Parménion, à l'âge où il est, comblé de tant de bienfaits et par mon père et par moi; Parménion, le plus ancien de tous nos amis, s'est fait le chef de cette abominable entreprise. Philotas, son agent, a suborné Peucolaüs, Démétrius, ce Dymnus, dont vous voyez le corps, et quelques autres aussi insensés qu'eux, et les a armés contre mes jours." Les accents confus de l'indignation et de la plainte retentissaient dans toute l'assemblée, comme il arrive dans les grandes réunions d'hommes, surtout dans celles des gens de guerre, lorsqu'ils sont emportés par l'enthousiasme ou par la colère.
Nicomaque, Métron et Cébalinus furent ensuite amenés, et chacun exposa les faits qu'il avait dénoncés. Aucun de leurs témoignages n'inculpait Philotas comme complice de la conjuration : aussi l'indignation s'était-elle calmée, et la déposition des témoins avait été accueillie en silence. Alexandre reprit : "Quelles étaient, croyez-vous, les intentions de celui qui a supprimé l'avis qu'on lui donnait de ce complot? avis assez bien fondé, comme l'a prouvé la mort de Dymnus. Cébalinus n'était pas sûr des faits qu'il venait déposer, et pourtant il n'a point reculé devant la torture : Métron n'a pas attendu un seul instant pour se décharger de ce terrible secret, au point même qu'il s'est élancé dans la chambre où je me baignais. Philotas, lui seul, est resté sans crainte, seul il n'a rien cru! Homme véritablement magnanime! Quoi! il aurait été touché du danger de son roi, et nulle altération n'aurait paru sur son visage? il aurait entendu une pareille révélation, et n'en eût témoigné aucune inquiétude? Ah! n'en doutez pas, il y a un crime caché sous ce silence, et c'est l'avide espérance de régner qui l'a précipité en aveugle au dernier des forfaits. Son père commande en Médie; lui-même, puissant du crédit qu'il tient de moi auprès d'un grand nombre des officiers de mon armée, aspire à un pouvoir supérieur à sa condition. On méprise aussi mon trône sans héritier, parce que je n'ai pas d'enfants derrière moi. Mais Philotas se trompe : j'ai en vous des enfants, des parents, des proches; tant que sera assurée votre existence, je ne puis manquer d'héritiers."
Il fit ensuite lecture d'une lettre interceptée, que Parménion avait écrite à ses deux fils, Nicanor et Philotas; et qui, du reste, ne fournissait l'indice d'aucun projet bien sérieux : car telle en était la substance : "Prenez d'abord soin de vous, ensuite des vôtres : c'est ainsi que nous parviendrons à nos fins." Le roi ajouta : "Que cette lettre était conçue en de tels termes, que, si elle arrivait à ses fils, ils pussent la comprendre en gens qui connaissaient l'affaire, et que, si elle était interceptée, faute d'en avoir la clef, on n'en pût saisir le sens. Mais, me dira-t-on, Dymnus, en énumérant les autres complices, n'a pas nommé Philotas : certes, ce n'est point là une preuve de son innocence, mais de son pouvoir : il est tellement redouté de ceux même qui peuvent le trahir, qu'en avouant leur propre crime, ils cachent encore le sien. Voyez, du reste, la vie de Philotas : elle suffit pour le dénoncer. C'est lui qui, voyant Amyntas, mon cousin, ourdir en Macédoine des trames coupables contre ma vie, s'est fait son ami et son confident. C'est lui qui a donné sa soeur en mariage à Attale, au plus acharné de tous mes ennemis. C'est lui qui, lorsque j'usais des droits de mon ancienne et familière amitié, pour lui écrire ce que m'avait dit l'oracle de Jupiter Hammon, eut l'audace de me répondre : "Qu'il me félicitait d'avoir été reçu au nombre des dieux; mais qu'il plaignait ceux qui étaient condamnés à vivre sous un maître élevé au-dessus de la condition humaine." Ne sont-ce pas là autant d'indices d'un esprit depuis longtemps aigri contre moi et jaloux de ma gloire? Tant que j'ai pu, soldats, j'ai tout renfermé au fond de mon coeur : il me semblait que ce serait m'arracher moi-même une partie de mes entrailles, que d'avilir à mes propres yeux des hommes sur lesquels j'avais amassé tant de bienfaits. Mais ce ne sont plus des propos qu'il s'agit de punir : de l'insolence du langage on est venu aux poignards. Ces poignards, soldats, si vous m'en croyez : c'est Philotas qui les a aiguisés contre moi. Et quand je le trouve coupable d'un tel crime, où me retirer désormais? à qui confier ma vie? Je l'ai mis seul à la tête de la cavalerie, la meilleure partie de mon armée; j'ai placé sous ses ordres l'élite de notre plus noble jeunesse : mon salut, mes espérances, mes victoires, j'ai tout remis à la garde de son honneur et de sa loyauté. Son père, je l'ai élevé tout près de ce haut rang où vous m'avez placé vous-mêmes; j'ai soumis à son commandement et à ses lois la Médie, la contrée de l'Asie la plus opulente, avec des milliers de nos concitoyens et de nos alliés. Et où je cherchais un appui, voilà que j'ai trouvé le danger! Combien il eût été préférable pour moi de périr dans une bataille, victime d'un ennemi plutôt que d'un compatriote! Maintenant, sauvé des périls, les seuls que je craignisse, j'ai rencontré ceux que je ne devais pas craindre. Mille fois, soldats, vous m'avez demandé d'épargner mes jours; c'est à vous de faire pour moi ce que réclama si souvent votre sollicitude; c'est entre vos bras, c'est sous la protection de vos armes que je me réfugie : je ne veux pas continuer de vivre malgré vous; mais, si vous voulez que je vive, je ne le puis sans être vengé."
Alors il ordonna d'amener Philotas, qui parut les mains liées derrière le dos, et revêtu d'un vieux manteau. Il était aisé de s'apercevoir que cet homme, naguère pour tous un objet d'envie, était devenu dans cet état un objet de pitié. La veille, ils l'avaient vu général de la cavalerie; ils savaient qu'il avait assisté au repas du roi, et, tout à coup, ils le voyaient accusé, condamné même, et, pour comble d'outrage, chargé de fers. Leur pensée s'arrêtait aussi sur la fortune de Parménion, de ce grand capitaine, de cet illustre citoyen, qui, après avoir perdu récemment deux de ses fils, Hector et Nicanor, se trouvait, avec le seul qui lui fût resté dans son malheur, cité à un tribunal où on le jugeait en son absence. Aussi Amyntas, l'un des lieutenants du roi, voyant que l'assemblée inclinait à la compassion, ralluma sa colère par une violente invective contre Philotas : "On voulait, disait-il, les livrer aux Barbares. Aucun d'eux n'aurait revu sa femme, ni sa patrie, ni ses parents; semblables à un corps mutilé, dont on a détaché la tête, sans âme et sans nom, ils seraient devenus sur une terre étrangère le jouet de l'ennemi. " Ces paroles, contre l'attente de l'orateur, re plurent pas au roi : parler aux soldats de leurs femmes et de leur patrie, c'était refroidir leur zèle à le suivre désormais dans ses entreprises.
Ce fut le tour de Côènus, qui, marié à la soeur de Philotas, se déchaîna contre lui avec plus de violence qu'aucun autre : le traître, criait-il, s'était rendu coupable de parricide envers le roi, la patrie et l'armée; et il alla jusqu'à saisir une pierre, qui se trouvait par hasard à ses pieds, pour la lui jeter. On a cru qu'il voulait par là le dérober à la torture; mais le roi lui retint la main, en disant qu'il fallait d'abord laisser l'accusé plaider sa cause, et qu'il ne souffrirait pas que l'on procédât autrement.
Philotas reçut donc l'ordre de parler. Soit remords, soit accablement causé par la grandeur du danger, il n'osait lever les yeux ni ouvrir la bouche. Bientôt ses larmes coulèrent, ses forces défaillirent, et il se laissa tomber sur celui qui le tenait. On lui essuya les yeux avec son manteau, et reprenant alors par degrés le sentiment et la voix, il semblait prêt à commencer. Alexandre, le regardant, lui dit : "Ce sont les Macédoniens qui vont te juger; je te demande si c'est dans la langue du pays que tu leur parleras?" Philotas répondit : "Outre les Macédoniens, je vois ici en plus grand nombre d'autres assistants qui, je crois, entendront mieux ce que je dirai, si je m'exprime dans la même langue où tu as parlé toi-même, sans autre motif, il me semble, que d'être compris de plus de monde." - "Ne voyez-vous pas, s'écria le roi, qu'il a en horreur jusqu'à la langue de sa patrie; seul, il dédaigne de la parler. Mais qu'il choisisse celle qui lui plaira le mieux, pourvu que vous vous souveniez qu'il a également en haine et nos coutumes et notre langage." Et aussitôt il quitta l'assemblée.
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