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Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VII

Ce livre commence par la condamnation à mort de Lynceste et s'achève par la défaite du Sogdien Arimaze.

   Article   

Amyntas en était là, quand survinrent tout à coup des soldats qui, ayant atteint dans sa fuite son frère Polémon, dont nous parlions tout à l'heure, le ramenaient chargé de fers. À peine put-on retenir l'assemblée, qui, dans son indignation, voulait, selon l'usage, le lapider sur-le-champ. Mais lui, sans montrer le moindre effroi : "Je ne demande aucune grâce pour moi, dit-il; que seulement ma fuite ne soit pas une charge contre mes frères innocents. Si c'est un crime inexcusable, qu'il m'appartienne tout entier. Leur cause n'en est que meilleure, si, pour avoir fui, moi je suis suspect." L'assemblée tout entière applaudit à ces paroles. Des larmes commencèrent ensuite à couler de tous les yeux : un tel changement s'était opéré soudain dans les esprits, que ce qui parlait le plus haut en sa faveur était ce qui avait le plus indisposé contre lui. C'était un jeune homme dans la première fleur de l'âge : il se trouvait parmi les cavaliers qu'avait alarmés l'interrogatoire de Philotas, et s'était laissé entraîner par l'effroi des autres. Abandonné de ses compagnons, il hésitait s'il reviendrait sur ses pas, ou continuerait à fuir, lorsqu'il fut saisi par ceux qui s'étaient mis à sa poursuite. Alors il se mit à pleurer et à se frapper le visage, gémissant, non de son sort, mais de celui de ses frères qui étaient en danger à cause de lui. Déjà il avait ému l'assemblée et le roi lui-même; son frère, seul entre tous, demeurait implacable, et le regardant d'un air terrible : "Insensé, lui dit-il, il fallait pleurer alors que tu pressais les flancs de ton cheval, déserteur de tes frères, et associé à des déserteurs. Malheureux! où fuyais-tu? qui fuyais-tu? Tu m'as réduit, sous le poids d'une accusation capitale; à prendre le langage d'un accusateur." Polémon confessait qu'il était coupable, mais bien plus envers ses frères qu'envers lui-même. On vit alors s'échapper sans contrainte et les pleurs et les acclamations, témoignage ordinaire des sentiments de la multitude. Il n'y avait qu'un seul cri, comme un seul avis : c'était que le roi fît grâce à des innocents, à des gens de coeur. Ses courtisans eux-mêmes, saisissant l'occasion de faire éclater leur pitié, se lèvent, et, les larmes aux yeux, supplient le roi de pardonner. Dès que l'on eut fait silence : "Et moi aussi, dit Alexandre, dans mon opinion, j'absous Amyntas et ses frères. Pour vous, jeunes gens, je désire que vous mettiez en oubli cette faveur, plutôt que de garder le souvenir de votre péril. Revenez à moi avec la même confiance que je reviens à vous. Si j'eusse laissé sans examen les rapports qui me sont parvenus, on eût pu me soupçonner de dissimulation. Mais il vaut mieux, pour vous, d'avoir eu à vous justifier, que de rester sous le poids du soupçon. Songez que nul ne peut être absous s'il n'a plaidé sa cause. Et toi, Amyntas, pardonne à ton frère : ce sera un gage de plus du retour sincère de ton affection pour moi."

Ayant ensuite congédié l'assemblée, il commanda que l'on fit venir Polydamas. C'était de tous les hommes le plus agréable à Parménion, celui qui se plaçait à ses côtés dans toutes les batailles. Il était entré dans le palais, sûr de sa conscience; lorsque, cependant, il lui fut ordonné de faire paraître ses frères, tout jeunes encore et inconnus au roi à cause de leur âge, sa confiance se changea en inquiétude, et il commença à se troubler, plus occupé de ce qui pouvait le perdre que des moyens qu'il avait de se justifier.

Déjà les gardes, qui en avaient reçu l'ordre, les avaient amenés : le roi commande alors à Polydamas, glacé d'effroi, de s'approcher davantage. Congédiant ensuite tous ceux qui étaient là : "Le crime de Parménion, lui dit-il, nous touche également tous, mais toi et moi plus que personne, puisqu'il nous a trompés sous le masque de l'amitié. Pour le poursuivre et le punir (vois quelle est en toi ma confiance), c'est de ton bras que j'ai résolu de me servir : tes frères, pendant que tu m'obéiras, me resteront en otage. Pars pour la Médie, et porte à mes lieutenants des lettres écrites de ma main. Il faut de la promptitude, afin de devancer le vol rapide de la renommée. Je veux que tu arrives là de nuit, et que, le lendemain, tu exécutes ce que porteront tes instructions. Tu auras aussi des lettres pour Parménion : l'une de moi, l'autre écrite au nom de Philotas, dont le sceau est entre mes mains; le père croira le cachet apposé par son fils, et, en te voyant, n'aura aucun soupçon."

Polydamas, revenu d'une si grande frayeur, promit ses services au-delà même de ce qu'on lui demandait. Après avoir été comblé de louanges, et accablé de promesses, il quitta l'habit qu'il portait et prit le costume arabe. Deux Arabes, dont les femmes et les enfants demeurèrent en otage auprès du roi, comme gages de leur fidélité, lui furent donnés pour compagnons. Après avoir traversé, sur des chameaux, un pays que sa sécheresse rendait désert, ils parvinrent, au bout de onze jours, à leur destination. Polydamas, avant que l'on annonçât son arrivée, reprit l'habit macédonien; puis, à la quatrième veille, il se rendit dans la tente de Cléandre, l'un des généraux du roi. Lorsque ensuite il eut remis les lettres dont il était chargé, ils arrêtèrent ensemble de se trouver réunis chez Parménion, à la pointe du jour : car il avait aussi apporté des lettres pour les autres lieutenants.

Ils allaient s'y rendre, lorsqu'on annonça à Parménion l'arrivée de Polydamas. Plein de joie de la venue de son ami, et empressé de savoir ce que faisait le roi dont il n'avait reçu depuis longtemps aucune dépêche, il ordonne que l'on fasse venir Polydamas. Les habitations de ce pays sont environnées de grands parcs qu'embellissent des bois épais plantés de main d'homme : c'était là le plaisir favori des rois et des satrapes. Parménion se promenait dans un bois, entouré des généraux à qui les lettres du roi avaient ordonné de le tuer. Mais le moment fixé pour frapper le coup devait être celui où il commencerait à lire les lettres que lui remettrait Polydamas. Celui-ci, d'aussi loin qu'il crut être aperçu de Parménion, la joie peinte sur le visage, accourut pour l'embrasser; et, après qu'ils se furent mutuellement complimentés, il lui remit la lettre écrite de la main d'Alexandre. Tout en rompant le cachet, Parménion lui demanda ce que faisait le roi. Polydamas répondit qu'il l'apprendrait par la lettre même. Parménion ayant achevé de la lire : "Le roi, dit-il, prépare une expédition contre les Arachosiens : homme infatigable et qui ne connut jamais le repos! Cependant, après tant de gloire acquise, il serait temps qu'il ménageât sa vie." Il prit ensuite l'autre lettre, qui lui était écrite au nom de Philotas; et, autant qu'on en pouvait juger à l'air de son visage, il la lisait avec plaisir, lorsque Cléandre lui traverse la gorge et ensuite le flanc de son épée; les autres, même après qu'il est mort, le percent encore de coups.

Les gardes qui se tenaient à l'entrée du bois, instruits de ce meurtre dont ils ignoraient la cause, se portent au camp, et, dans le tumulte que cause cette nouvelle, ameutent les soldats. Ceux-ci accourent en armes autour du bois où le meurtre a été commis, et déclarent que, si on ne leur livre Polydamas et ses complices, ils vont renverser le mur dont le parc est entouré, et offrir le sang de tous ceux qui sont là en expiation à leur général. Cléandre ordonne d'introduire leurs officiers, et leur donne lecture des lettres écrites par Alexandre à ses soldats, lettres où se trouvait le détail du complot de Parménion, avec la prière de le venger.

Cette volonté du roi ainsi connue apaisa sinon l'indignation, du moins le tumulte. Le plus grand nombre se dispersa; quelques-uns restèrent, qui demandèrent qu'on leur permît du moins de donner la sépulture au corps de leur général. Longtemps on le leur refusa : Cléandre craignait de déplaire au roi. Mais leurs instances devenaient de plus en plus pressantes; il crut qu'il leur fallait ôter ce motif de mécontentement, et il leur permit d'inhumer le corps, dont il fit séparer la tête pour 1'envoyer à Alexandre.

Ainsi finit Parménion, homme également illustre dans la guerre et dans la paix. Il avait obtenu de nombreux succès sans le roi, et, sans lui, le roi n'avait rien fait de grand : ayant pour maître un prince comblé de prospérité, et qui voulait que tout fût à la hauteur de sa fortune, il sut toujours le satisfaire. À l'âge de soixante-dix ans, il remplissait les fonctions d'un jeune capitaine, et souvent même celles d'un simple soldat : prompt à se décider, hardi dans l'exécution, il était aimé des chefs, et plus encore du commun de l'armée. Ces avantages lui inspirèrent-ils l'ambition de régner, ou l'en firent-ils seulement soupçonner? C'est ce qu'on ne saurait décider, puisqu'au temps même où les faits, plus récents, pouvaient mieux être éclaircis, il resta douteux si Philotas, vaincu par l'excès des souffrances, avait dit la vérité sur des choses dont il était impossible d'acquérir la preuve, ou si, par de faux aveux, il avait cherché à mettre un terme à ses tortures. Quelques soldats avaient murmuré de la mort de Parménion : Alexandre crut qu'il fallait les séparer du reste de l'armée; et il les rassembla en une seule cohorte, sous le commandement de Léonidas, uni lui-même autrefois à Parménion par les liens d'une intime amitié. C'étaient presque tous des hommes contre lesquels le roi avait d'ailleurs des motifs de haine. Voulant, en effet, connaître les sentiments de ses soldats, il leur avait fait donner avis que tous ceux qui auraient à écrire à leurs familles en Macédoine pouvaient charger de leurs lettres ses propres messagers, qui les remettraient fidèlement. Chacun avait fait à ses parents la sincère confidence de ses pensées : pénible pour quelques-uns, le service ne déplaisait pas au plus grand nombre. De cette manière, Alexandre sut se procurer les lettres et de ceux qui se louaient et de ceux qui se plaignaient de lui; et quant aux imprudents à qui la lassitude avait dicté des plaintes, il en forma une troupe, qui devait camper, séparée des autres, pour cause d'ignominie : par là, il ne perdait pas leurs services à la guerre, en même temps qu'il éloignait de l'oreille crédule du soldat la liberté de leur langage. Cette résolution téméraire peut-être, car c'était aigrir, par le sentiment du déshonneur, une jeunesse pleine de bravoure, tourna, comme tout le reste, au profit du roi, par la constante faveur de la fortune. Il n'eut point de soldats plus intrépides que ceux-là : leur courage s'enflammait du désir d'effacer leur honte, et de l'éclat que devaient recevoir leurs faits d'armes, au milieu d'un si petit nombre.

Alexandre donne l'ordre de tuer Lynceste, coupable de lèse-majesté, et ordonne une enquête contre Amyntas et Simias, ami de PhilotasAlexandre soumet de nombreux peuples et traverses le Caucase avec son armée en dix-sept jours

   Sommaire   

1. Alexandre donne l'ordre de tuer Lynceste, coupable de lèse-majesté, et ordonne une enquête contre Amyntas et Simias, ami de Philotas
2. Amyntas et ses frères rentrent en grâce. Le roi, qui envoie Polydamas en Médie pour tuer Parménion, provoque une mutinerie
3. Alexandre soumet de nombreux peuples et traverses le Caucase avec son armée en dix-sept jours
4. Bessus met en délibération la question de la guerre contre Alexandre - Ce dernier arrive dans le pays des Bactriens, où il apprend la révolte des Grecs et la mort de Satibarzanès, tué en combat singulier
5. L'armée d'Alexandre franchit le fleuve Oxus. Bessus est amené devant Alexandre qui le donne à Oxathrès, frère de Darius, pour le mettre en croix
6. Alexandre prend beaucoup de ville et fait bâtir en peu de temps Alexandrie près du fleuve Tanaïs
7. Victime d'une blessure, Alexandre tient conseil pour aller faire la guerre aux Scythes - Ménédème est tué avec deux mille fantassins et trois cents cavaliers macédoniens
8. Les ambassadeurs scythes adressent à Alexandre un discours touchant la paix
9. Alexandre fait la guerre aux Scythes et traite favorablement les vaincus
10. Courage des nobles de Sogdiane et punition de Bessus. L'armée d'Alexandre renforcée par de nouvelles troupes
11. Alexandre obtient la reddition d'une fortification réputée imprenable tenue par le Sogdien Arimaze




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