 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VII
Ce livre commence par la condamnation à mort de Lynceste et s'achève par la défaite du Sogdien Arimaze.
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Ayant remis à Artabaze le gouvernement de la Bactriane, Alexandre y laissa les bagages et les équipages de l'armée, avec une garnison. Il entra alors, suivi de ses troupes légères, dans les déserts de la Sogdiane, marchant toujours pendant la nuit. L'eau manquait, comme nous le disions tout à l'heure, et la soif s'allumait plutôt par le désespoir que par le besoin de boire. Dans l'espace de quatre cents stades, on ne rencontre pas la moindre humidité. L'ardeur du soleil embrase les sables, et, une fois enflammés, ils se répandent au loin comme un incendie sans limite qui dévore tout. Un brouillard s'élève ensuite, produit par l'excessive chaleur de la terre, et dérobe la lumière; ce qui donne aux campagnes l'aspect d'une mer vaste et profonde. La marche de nuit semblait tolérable par le soulagement qu'apportaient aux corps la rosée et la fraîcheur du matin. Mais la chaleur commence avec le jour même; tout ce qu'il y a d'humidité naturelle est absorbé par la sécheresse, qui dessèche la bouche, et brûle jusqu'au fond des entrailles. Aussi ce fut le courage d'abord, puis les forces qui les abandonnèrent; il leur était également pénible de s'arrêter et de marcher. Un petit nombre, conduits par des guides qui connaissaient le pays, avaient trouvé de l'eau les premiers : pendant quelque temps leur soif en fut apaisée; mais avec la chaleur croissante revenait le besoin de se désaltérer. Il fallut leur verser tout ce qu'il y avait de vin et d'huile; et tel était le plaisir qu'ils trouvaient à boire, qu'ils ne s'inquiétaient plus du retour de la soif. Bientôt cependant, appesantis par l'abus qu'ils avaient fait de ces boissons, ils ne pouvaient plus porter leurs armes, ni faire un pas en avant; et ceux à qui l'eau avait manqué se trouvaient bien plus heureux, en voyant leurs compagnons forcés de rejeter celles qu'ils avaient prise sans mesure. Tant de calamités affligeaient le roi; ses amis, qui l'environnaient, le suppliaient de songer à lui : "Sa grande âme, lui disaient-ils, pouvait seule soutenir l'armée défaillante." À ce moment, deux des éclaireurs qui étaient allés en avant pour choisir l'emplacement du camp, arrivèrent chargés d'outres remplies d'eau. Ils les apportaient à leurs fils, qu'ils savaient faire partie de ce corps d'armée et souffrir cruellement de la soif. Alexandre les rencontra, et l'un d'eux, ouvrant aussitôt son outre, remplit un vase qu'il portait en même temps, et le présenta au roi. Il le prend, et leur demande à qui cette eau était destinée. Ils lui répondent que c'est à leurs fils. Alors, leur rendant la coupe pleine comme il l'avait reçue : "Je ne saurais, dit-il, boire seul, ni partager entre tous si peu de chose. Courez donc donner à vos enfants ce que vous avez apporté pour eux."
Enfin, aux approches de la nuit, il arriva sur les bords de l'Oxus. Mais une grande partie de l'armée n'avait pu le suivre; il fit donc allumer des feux sur une hauteur, pour que ceux qui avaient peine à suivre reconnussent qu'ils n'étaient pas loin du camp. Quant aux autres, arrivés avec lui les premiers, il les fit boire et manger en toute hâte pour reprendre des forces, et leur commanda de remplir, soit des outres, soit toute autre espèce de vases bons à transporter de l'eau, et d'aller au secours de leurs compagnons. Mais en buvant avec trop d'avidité, il y en eut qui s'étouffèrent et moururent, et le nombre en fut bien plus grand que celui des hommes que perdit Alexandre en aucune de ses batailles. Pour lui, encore revêtu de sa cuirasse, et sans avoir pris de boisson ni de nourriture, il se tenait sur le chemin par où venait l'armée : et il ne se retira pour prendre soin de sa personne, qu'après s'être assuré par ses yeux de l'arrivée de tous les traînards; il passa la nuit même au milieu d'une extrême agitation d'esprit et d'une veille perpétuelle.
Le jour suivant ne fut guère plus heureux : on n'avait pas de bateaux, et il était impossible de construire un pont, le terrain qui environnait le fleuve étant entièrement nu et stérile, surtout en bois. Il fallut donc prendre le seul parti que conseillait la nécessité : des outres remplies de paille furent distribuées en aussi grand nombre qu'il était possible de le faire; et les soldats, en y appuyant leurs corps, traversèrent le fleuve à la nage : les premiers arrivés se tenaient sous les armes, pendant que les autres passaient. Ce ne fut, de cette manière, qu'au bout de six jours qu'il transporta son armée sur l'autre rive. Déjà il se préparait à marcher à la poursuite de Bessus, lorsqu'il apprit ce qui se passait dans la Sogdiane.
Spitaménès était, de tous les amis de Bessus, celui qu'il avait le plus comblé de sa faveur; mais il n'est pas de bienfaits qui puissent désarmer la perfidie, quoiqu'en cette occasion elle eût quelque chose de moins odieux, et que, contre un traître, meurtrier de son roi, comme l'était Bessus, tout moyen semblât permis. Venger Darius fut le prétexte spécieux qu'il donnait du complot; mais c'était la fortune de Bessus, et non son crime, que l'on haïssait. Aussitôt donc que lui est parvenue la nouvelle qu'Alexandre a passé l'Oxus, Spitaménès fait part de ses projets à Dataphernès et Catanès, les plus intimes confidents de Bessus. Ils adoptent ses propositions avec plus d'empressement même qu'on ne le leur demandait; et, après s'être assurés de huit jeunes gens d'une intrépidité reconnue, ils emploient le stratagème suivant.
Spitaménès se rend près de Bessus et, ayant fait éloigner tous les témoins, lui déclare que Dataphernès et Catanès conspirent contre lui : qu'au moment où ils se préparaient à le livrer à Alexandre, il les a arrêtés et les tient dans les fers. Bessus, dans la reconnaissance qu'il croit devoir à un si grand service, se répand en actions de grâces, et, impatient de punir les coupables, ordonne qu'on les lui amène. Ceux-ci, qui s'étaient fait volontairement attacher les mains, arrivèrent traînés par leurs complices : soudain Bessus, les regardant d'un oeil menaçant, se lève, la main prête à les frapper. Mais les conjurés, cessant de feindre, l'entourent, et le chargent de liens, malgré sa résistance : ils lui arrachent en même temps de la tête le diadème royal, et déchirent la robe dont il avait dépouillé le roi, sa victime, pour s'en revêtir. Bessus reconnut que sa perte était l'ouvrage des dieux vengeurs de son crime : il ajouta qu'ils n'avaient pas été contraires à Darius, puisqu'ils lui accordaient cette satisfaction; mais qu'ils étaient bien favorables à Alexandre, puisque ses ennemis même avaient toujours travaillé à sa victoire. Peut-être la multitude allait-elle prendre parti pour Bessus, si ceux qui l'avaient arrêté, en répandant le faux bruit qu'ils avaient agi par ordre d'Alexandre, n'eussent frappé de terreur les esprits encore flottants. Ils le placent sur un cheval, et l'emmènent pour le livrer à Alexandre.
Cependant le roi, ayant retiré de son armée neuf cents hommes environ, dont le service était expiré, leur donna deux talents par cavalier, et trois mille deniers par fantassin; puis, après leur avoir recommandé de faire des enfants, il les renvoya dans leurs foyers. Il y en eut d'autres qui lui offrirent de servir jusqu'à la fin de la guerre, et qu'il remercia de leur dévouement.
On était arrivé devant une petite ville, habitée par les Branchides. Jadis, à l'époque où Xerxès revint de Grèce, les Branchides, par son ordre, avaient quitté Milet, et étaient venus s'établir en cet endroit, forcés de s'exiler pour avoir profané, par complaisance pour ce monarque, le temple d'Apollon Didyméen. Les moeurs de leur ancienne patrie ne s'étaient point encore perdues; mais déjà ils parlaient un double langage, où s'étaient mêlés peu à peu, en se corrompant, leur idiome naturel et l'idiome barbare. Ils reçurent le roi avec des transports de joie, remettant entre ses mains et leur ville et leurs personnes. Mais Alexandre ordonna de convoquer les Milésiens qui servaient sous ses drapeaux. Les Milésiens nourrissaient une vieille haine contre la famille des Branchides. Le roi abandonna donc ces derniers à leur discrétion, soit qu'ils conservassent le souvenir de leur trahison, soit qu'ils se laissassent fléchir par le souvenir d'une commune origine. Comme les avis étaient partagés, il leur déclara qu'il déciderait lui-même ce qu'il y avait de mieux à faire. Le lendemain, les Milésiens étant venus le trouver, il ordonne aux Branchides de le suivre; et, arrivé aux portes de leur ville, il y entre accompagné d'un détachement. La phalange reçut l'ordre d'investir les murailles, et, à un signal donné, de piller cette ville, asile de la trahison, et d'en égorger les habitants jusqu'au dernier. De tous côtés, ces malheureux sans défense sont massacrés; et ni la communauté de langage, ni les vêtements sacrés des suppliants, ni leurs prières ne peuvent désarmer la cruauté des bourreaux. Enfin, pour anéantir leur ville, et n'en laisser aucune trace, les murailles en furent minées jusqu'en leurs fondements. Dans leur fureur, que rien n'arrêtait, les Macédoniens ne se contentèrent pas d'abattre, ils allèrent jusqu'à déraciner les arbres des bois sacrés, pour que leurs racines même, arrachées, ne laissassent plus qu'un vaste désert et un sol au loin stérile. Si ces rigueurs eussent été imaginées contre les auteurs mêmes de la trahison, on pourrait les regarder comme une juste vengeance, et non comme une barbarie; mais ce furent alors des arrière-neveux qui expièrent la faute de leurs ancêtres, des hommes qui n'avaient jamais vu Milet, loin d'avoir pu livrer cette ville à Xerxès.
De là, Alexandre marcha sur le Tanaïs. En ce moment lui fut amené Bessus, garrotté, et, pour comble d'affront, dépouillé de toute espèce de vêtement. Spitaménès le conduisait par une chaîne qu'il lui avait passée autour du cou : spectacle agréable aux Barbares, non moins qu'aux Macédoniens. "J'ai voulu, dit alors Spitaménès, venger à la fois mes deux maîtres, toi et Darius, et c'est pourquoi je t'ai amené cet assassin de son roi, m'étant saisi de lui, selon l'exemple qu'il en a donné lui-même. Puisse Darius ouvrir les yeux à ce spectacle! puisse-t-il sortir de la tombe, ce monarque si peu digne de son horrible fin, si digne de cette consolation!"
Alexandre, après avoir comblé d'éloges Spitaménès, se tourna vers Bessus : "Quelle bête féroce, lui dit-il, a versé sa rage dans ton coeur, pour que tu aies eu l'audace d'enchaîner d'abord et puis d'assassiner un roi, ton bienfaiteur? Mais en usurpant le titre de roi, tu t'es payé de ce parricide." Bessus n'osait prononcer un seul mot pour justifier son crime : "S'il avait, dit-il, pris le nom de roi, c'était afin de pouvoir remettre ses provinces à Alexandre : en tardant à le faire, il eût laissé la place à un autre usurpateur." Cependant Alexandre fit approcher Oxathrès, frère de Darius, qu'il comptait parmi les gardes de sa personne, et ordonna qu'on lui livrât Bessus pour être mis en croix, les oreilles et le nez coupés, et être ensuite abandonné aux flèches des Barbares, qui veilleraient aussi sur son corps, et empêcheraient jusqu'aux oiseaux de proie d'y toucher. Oxathrès promit de se charger de tout : "Pour les oiseaux seulement, ajouta-t-il, nul autre que Catanès n'était capable de les écarter." Il voulait ainsi faire connaître la merveilleuse adresse de cet homme. Catanès, en effet, visait d'une main si sûre, qu'il atteignait même les oiseaux au vol. Et quoique cette habileté à tirer de l'arc puisse paraître moins étonnante chez un peuple où l'usage en était si ordinaire, elle n'en fut pas moins un grand sujet d'admiration, et fit beaucoup d'honneur à Catanès. Des présents furent ensuite distribués à tous ceux qui avaient amené Bessus. Du reste, on différa son supplice, afin qu'il fût mis à mort au lieu même où il avait tué Darius.
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| 1. | Alexandre donne l'ordre de tuer Lynceste, coupable de lèse-majesté, et ordonne une enquête contre Amyntas et Simias, ami de Philotas
| | 2. | Amyntas et ses frères rentrent en grâce. Le roi, qui envoie Polydamas en Médie pour tuer Parménion, provoque une mutinerie
| | 3. | Alexandre soumet de nombreux peuples et traverses le Caucase avec son armée en dix-sept jours
| | 4. | Bessus met en délibération la question de la guerre contre Alexandre - Ce dernier arrive dans le pays des Bactriens, où il apprend la révolte des Grecs et la mort de Satibarzanès, tué en combat singulier
| | 5. | L'armée d'Alexandre franchit le fleuve Oxus. Bessus est amené devant Alexandre qui le donne à Oxathrès, frère de Darius, pour le mettre en croix
| | 6. | Alexandre prend beaucoup de ville et fait bâtir en peu de temps Alexandrie près du fleuve Tanaïs
| | 7. | Victime d'une blessure, Alexandre tient conseil pour aller faire la guerre aux Scythes - Ménédème est tué avec deux mille fantassins et trois cents cavaliers macédoniens
| | 8. | Les ambassadeurs scythes adressent à Alexandre un discours touchant la paix
| | 9. | Alexandre fait la guerre aux Scythes et traite favorablement les vaincus
| | 10. | Courage des nobles de Sogdiane et punition de Bessus. L'armée d'Alexandre renforcée par de nouvelles troupes
| | 11. | Alexandre obtient la reddition d'une fortification réputée imprenable tenue par le Sogdien Arimaze
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