 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VII
Ce livre commence par la condamnation à mort de Lynceste et s'achève par la défaite du Sogdien Arimaze.
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Las à la fin de montrer un visage en désaccord avec l'état de son âme, il se retira dans sa tente, placée à dessein sur le bord du fleuve. Là, pesant sans témoin les différentes résolutions qui se succédaient dans son esprit, il veillait la nuit entière : souvent il levait les peaux de sa tente pour contempler les feux des ennemis, et juger par là du nombre de leurs guerriers. Déjà le jour paraissait, lorsque, revêtu de sa cuirasse, il se montra à ses soldats pour la première fois depuis sa dernière blessure. Ils portaient à leur roi une si grande vénération, que sa présence dissipa sans peine l'idée des périls qu'ils redoutaient. Pleins d'allégresse et versant des larmes de joie, ils le saluent de leurs hommages, et demandent à grands cris la guerre, à laquelle, peu auparavant, ils s'étaient refusés. Il leur déclare alors qu'il va transporter la phalange et sa cavalerie sur des radeaux, pendant que les troupes légères passeront à la nage sur des outres. Il n'était pas besoin d'en dire davantage, et sa santé même ne lui permettait pas un plus long discours.
Les soldats travaillèrent aux radeaux avec tant d'ardeur, qu'au bout de trois jours on en eut construit jusqu'à douze mille. Déjà tout était prêt pour le passage, lorsque vingt députés des Scythes entrèrent, selon l'usage de leur pays, à cheval dans le camp, et firent annoncer au roi qu'ils avaient une mission à remplir auprès de lui. Admis dans sa tente et invités à s'asseoir, leurs regards étaient fixés sur le visage d'Alexandre; sans doute, pour des hommes accoutumés à juger la grandeur de l'âme par les proportions du corps, sa taille médiocre semblait mal répondre à sa renommée. Les Scythes, au reste, n'ont pas, comme les autres Barbares, l'esprit grossier et sans culture : il en est, dit-on, parmi eux, qui ne sont pas étrangers à la sagesse, autant du moins qu'elle peut se rencontrer chez une nation toujours armée. Voici, d'après ce que l'on rapporte, comment ils parlèrent au roi. On trouvera peut-être leur éloquence bien étrangère à nos moeurs, qui ont l'avantage d'un temps et d'une civilisation plus éclairés; mais le mépris qu'on pourra faire de leur discours ne doit pas s'étendre à la fidélité de l'historien, qui recueille les traditions quelles qu'elles soient, sans les altérer. Il a donc été raconté que l'un d'eux, le plus avancé en âge, s'exprima en ces termes :
"Si les dieux eussent voulu égaler la grandeur de ton corps à l'avidité de ton esprit, l'univers ne te contiendrait pas : d'une main tu toucherais l'Orient, de l'autre l'Occident; et, parvenu à ce terme, tu voudrais savoir où vont se cacher les feux de l'astre puissant qui nous éclaire. Tel que tu es, tu désires ce que tu ne peux embrasser. De l'Europe tu vas en Asie, de l'Asie tu passes en Europe; et, lorsque enfin tu auras mis sous tes lois toute l'espèce humaine, tu iras sans doute faire la guerre aux forêts, aux neiges, aux fleuves et aux bêtes sauvages Eh quoi! ignores-tu que les grands arbres sont longtemps à croître, et qu'une seule heure les déracine? Il n'y a qu'un fou qui en considère les fruits, sans en mesurer la hauteur. Prends garde, en cherchant à atteindre leur cime, de tomber avec les branches mêmes que tu auras saisies. Le lion lui-même a été quelquefois la pâture des plus chétifs oiseaux; et le fer a la rouille qui le dévore. Rien de si fort qui n'ait à craindre quelque danger de l'être le plus faible. Qu'y a-t-il entre toi et nous? jamais nous n'avons mis le pied sur ton territoire : dans les vastes forêts où nous vivons, ne nous est-il pas permis d'ignorer qui tu es et d'où tu viens? Nous ne pouvons être esclaves, pas plus que nous désirons être maîtres de personne. Veux-tu connaître la nation des Scythes? ce qu'elle a reçu en partage se borne à un attelage de boeufs, une charrue, une flèche, une lance et une coupe. Nous avons là de quoi répondre à nos amis et à nos ennemis. À nos amis nous donnons les biens que nous procure le travail de nos boeufs; la coupe nous sert à offrir avec eux des libations aux dieux; quant à nos ennemis, nous les combattons de loin avec la flèche, de près avec la lance. Ainsi nous avons vaincu le roi de Syrie, et ensuite ceux des Perses et des Mèdes; ainsi nous nous sommes frayé un chemin jusqu'en Égypte. Mais toi, qui te vantes de venir poursuivre des brigands, pour toutes les nations que tu as visitées, qu'es-tu autre chose qu'un brigand? Tu as enlevé la Lydie, tu t'es emparé de la Syrie, tu occupes la Perse, tu es maître de la Bactriane, tu as pénétré dans les Indes; et voilà que tu étends jusque sur nos troupeaux tes mains avides et inquiètes. Qu'as-tu besoin de richesses, qui ne font que te rendre plus affamé? Tu es le premier chez qui la faim soit née de la satiété; plus tu possèdes, plus tu convoites ardemment ce que tu ne possèdes pas."
"As-tu donc oublié depuis combien de temps tu es arrêté à la conquête de la Bactriane? Tandis que tu la soumets, les Sogdiens ont commencé à prendre les armes : la guerre naît pour toi de la victoire : car tu as beau être le plus grand et le plus puissant des hommes, personne ne veut souffrir un étranger pour maître. Passe seulement le Tanaïs, tu sauras jusqu'où s'étendent nos contrées; jamais cependant tu n'atteindras les Scythes : notre pauvreté sera plus agile que ton armée, chargée du butin de tant de nations. Au moment où tu nous croiras le plus éloignés, tu nous verras dans ton camp; nous poursuivons et fuyons avec la même rapidité. J'entends dire que les solitudes de la Scythie ont même passé en proverbe chez les Grecs : pour nous, les lieux déserts et étrangers à la culture humaine ont plus de charmes que les villes et les campagnes."
"Ainsi donc serre bien étroitement entre tes mains ta fortune; elle est glissante, et l'on ne saurait la retenir malgré elle. L'avenir, mieux que le temps présent, te fera connaître la sagesse de ce conseil. Mets un frein à ta prospérité, tu ne l'en gouverneras que mieux. On dit, chez nous, que la fortune est sans pieds, qu'elle n'a que des mains et des ailes : lorsqu'elle présente les mains, elle ne permet pas que ses ailes soient en même temps saisies. Enfin, si tu es un dieu, tu dois répandre des bienfaits sur les mortels, et non leur enlever ce qu'ils possèdent; si tu n'es qu'un homme, songe toujours à ce que tu es, et ne crois pas être autre chose. C'est folie de te nourrir de pensées qui te forcent à t'oublier toi-même. Ceux à qui tu n'auras point porté la guerre pourront être pour toi des amis fidèles : car c'est entre égaux que l'amitié est la plus solide, et il y a égalité tant que l'on n'a pas fait un mutuel essai de ses forces. Ceux que tu auras vaincus, garde-toi de les prendre pour tes amis : entre le maître et l'esclave nulle amitié n'est possible; même au sein de la paix subsistent les droits de la guerre."
"Et ne crois pas que les Scythes sanctionnent par le serment leur alliance : garder leur foi, c'est là pour eux le serment. Ces précautions sont bonnes pour les Grecs, qui apposent un sceau à leurs actes et invoquent le témoignage des dieux : la religion, c'est dans la fidélité même à nos engagements que nous la plaçons. Qui ne respecte pas les hommes, trompe les dieux. Et tu n'as pas besoin d'un ami dont la bienveillance te serait suspecte. Au reste, tu trouveras en nous des sentinelles placées à la porte de l'Asie et de l'Europe : sauf le Tanaïs qui nous en sépare, nous touchons à la Bactriane; au-delà du Tanaïs nous étendons nos demeures jusqu'à la Thrace, et la Thrace, dit-on, confine à la Macédoine. Voisins de tes deux empires, c'est à toi de voir si tu nous veux pour ennemis ou pour amis." Ainsi parla le Barbare.
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| 1. | Alexandre donne l'ordre de tuer Lynceste, coupable de lèse-majesté, et ordonne une enquête contre Amyntas et Simias, ami de Philotas
| | 2. | Amyntas et ses frères rentrent en grâce. Le roi, qui envoie Polydamas en Médie pour tuer Parménion, provoque une mutinerie
| | 3. | Alexandre soumet de nombreux peuples et traverses le Caucase avec son armée en dix-sept jours
| | 4. | Bessus met en délibération la question de la guerre contre Alexandre - Ce dernier arrive dans le pays des Bactriens, où il apprend la révolte des Grecs et la mort de Satibarzanès, tué en combat singulier
| | 5. | L'armée d'Alexandre franchit le fleuve Oxus. Bessus est amené devant Alexandre qui le donne à Oxathrès, frère de Darius, pour le mettre en croix
| | 6. | Alexandre prend beaucoup de ville et fait bâtir en peu de temps Alexandrie près du fleuve Tanaïs
| | 7. | Victime d'une blessure, Alexandre tient conseil pour aller faire la guerre aux Scythes - Ménédème est tué avec deux mille fantassins et trois cents cavaliers macédoniens
| | 8. | Les ambassadeurs scythes adressent à Alexandre un discours touchant la paix
| | 9. | Alexandre fait la guerre aux Scythes et traite favorablement les vaincus
| | 10. | Courage des nobles de Sogdiane et punition de Bessus. L'armée d'Alexandre renforcée par de nouvelles troupes
| | 11. | Alexandre obtient la reddition d'une fortification réputée imprenable tenue par le Sogdien Arimaze
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