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Insecula > Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Ce livre commence par le don en mariage de la fille du roi des Scythes et s'achève par la vie sauve laissée à Porus.
Sommaire   

1. Les Scythes offrent en mariage à Alexandre la fille de leur roi. Ce dernier tue seul un lion dans une chasse, puis Clitus dans un festin qui parlait trop librement
2. Alexandre se repent du meurtre de Clitus - Ses expéditions contre Sisimithrès et les transfuges de la Bactriane. La mort de Philippe et celle d'Érigyius
3. Alexandre demande à la femme de Spitaménès, qui apportait la tête de son mari qu'elle avait tué, de sortir du camp - Il venge quelques provinces
4. L'armée d'Alexandre est presque perdue par le froid, en allant à Gazabe - Constance d'Alexandre et son mariage avec Roxane
5. Alexandre veut qu'on le reconnaisse pour le fils de Jupiter, ce que Callisthène condamne par un discours
6. Conspiration contre Alexandre, à cause d'une injure qu'Hermolaüs en avait reçue. Callisthène innocent, il est mis entre les auteurs de cet attentat
7. Hermolaüs soutient que Callisthène est innocent
8. Réponse d'Alexandre et punition des conjurés et de Callisthène innocent
9. Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sages
10. Alexandre assujettit divers peuples de l'Inde
11. La cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
12. Le prince Omphis s'abandonne avec son royaume à Alexandre qui refuse
13. Alexandre fait la guerre au roi Porus, à l'instigation d'Omphis
14. Combat des Indiens et des Macédoniens - Alexandre épargne Porus pour son courage
Article   
Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sagesLa cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
Alexandre avait dépassé la frontière de l'Inde, lorsque les petits rois de quelques peuplades vinrent à sa rencontre pour lui apporter leur soumission. Il était, leur dirent-ils, le troisième fils de Jupiter qui fût venu les visiter : la renommée leur avait appris les noms de Bacchus et d'Hercule; mais lui, ils l'avaient devant eux, ils le voyaient. Le roi les accueillit avec bonté, et leur commanda de l'accompagner, comptant se servir d'eux comme de guides. Mais bientôt personne ne se présenta plus, et alors il envoya en avant Héphestion et Perdiccas, pour réduire ceux qui refuseraient de se soumettre. L'ordre leur était donné de s'avancer jusqu'à l'Indus, et de construire des bateaux pour faire passer l'armée sur l'autre rive. Ceux-ci, voyant devant eux plusieurs fleuves à traverser, disposèrent leurs embarcations de telle sorte qu'on pût, en les démontant, les transporter sur des chariots, et ensuite en rajuster les pièces. De son côté, Alexandre commanda à Cratère de le suivre avec la phalange; et lui-même, à la tête de la cavalerie et de ses troupes légères, rencontra dans une escarmouche, et repoussa jusque dans la ville voisine, quelques troupes qui étaient venues l'attaquer. Cratère ne tarda pas à le rejoindre. Voulant alors frapper tout d'abord d'épouvante un peuple qui n'avait pas encore éprouvé les armes des Macédoniens, il ordonna de ne faire aucun quartier, et de livrer aux flammes les fortifications de la ville assiégée. Comme il faisait à cheval le tour des murailles, une flèche l'atteignit. Il n'en prit pas moins la ville, dont les habitants furent tous massacrés, et les maisons même impitoyablement détruites.

Après la défaite de cette obscure peuplade, il arriva devant la ville de Nysa. Comme il avait établi son camp sous les murs mêmes, dans un lieu couvert de bois, le froid de la nuit, plus rigoureux qu'on ne l'avait jamais senti, vint pénétrer et glacer toute l'armée. Mais le feu offrit à propos un remède au mal; avec les arbres abattus fut allumé un bûcher : la flamme gagna de proche en proche jusqu'aux tombeaux des habitants; construits avec du vieux cèdre, ils prirent aisément feu et répandirent au loin l'incendie, jusqu'à ce qu'enfin tout à l'entour eût disparu. Alors on entendit la ville retentir des aboiements des chiens, et même ensuite des voix confuses des hommes. Les habitants connurent par là que l'ennemi était à leurs portes, et les Macédoniens qu'ils étaient devant la ville.

Déjà le roi avait fait avancer ses troupes et commençait à investir les murs, lorsque les assiégés, ayant hasardé une sortie, furent écrasés sous une grêle de traits. La pensée vint aux uns de se rendre; les autres étaient d'avis de courir les chances du combat. Alexandre, informé de leur irrésolution, se contenta de bloquer la place, et recommanda qu'on épargnât le sang : fatigués à la fin des souffrances du siège, ils capitulèrent. Ils prétendaient que leur ville avait été fondée par Bacchus; et cette origine était véritable. Elle est située au pied d'une montagne que les gens du pays appellent Méron; et c'est de ce nom que les Grecs se sont autorisés pour inventer la fable de Bacchus renfermé dans la cuisse de Jupiter. Le roi, après avoir appris des habitants la position de cette montagne, fit partir des vivres en avant, et en gravit le sommet avec son armée. Dans toute son étendue, le lierre et la vigne y croissent en abondance : une foule de sources d'eau vive s'en échappent. On y trouve aussi une grande variété d'excellents fruits, produits naturels de la terre qui féconde d'elle-même des semences apportées par le hasard. Le laurier et d'autres arbres à baies couvrent ces rochers de leur agreste ombrage. Ce ne fut pas sans doute une inspiration divine, mais plutôt un emportement de gaieté, qui entraîna les Macédoniens à cueillir çà et là des feuilles de lierre et de vigne pour s'en faire des couronnes, et à se répandre à travers les bois comme des bacchantes. Les montagnes et les coteaux retentissaient des voix confuses de ces milliers d'hommes, qui rendaient hommage au dieu de la forêt : car cette licence, d'abord l'ouvrage d'un petit nombre, avait fini, selon l'usage, par gagner toute l'armée. Aussi les voyait-on, comme en pleine paix, étendus sur le gazon et sur des monceaux de feuillage. Le roi, permettant volontiers une fête que le hasard avait commencée, leur fournit la bonne chère en abondance, et laissa ainsi, pendant dix jours, son armée sacrifier à Bacchus.

Qui peut nier que la gloire, même la plus belle, ne soit plus souvent un bienfait de la fortune, que le prix du courage? Au milieu même de leurs festins et du sommeil de l'ivresse, l'ennemi n'osa pas les attaquer; leurs hurlements et le fracas de leurs bacchanales l'effrayaient autant que l'eussent fait leurs cris de guerre. La même fortune les protégea encore, lorsque, revenus des bords de l'Océan, ils donnèrent aux ennemis le spectacle de leurs débauches.

De là, on se rendit dans le pays nommé Dédala. Les habitants avaient quitté leurs demeures, et s'étaient réfugiés sur des montagnes inaccessibles et couvertes de bois. Il passa donc dans l'Acadire, qu'il trouva de même ravagée par le feu, et déserte par la fuite de la population. La nécessité le contraignit alors de changer de tactique : il divisa ses troupes et montra ses armes sur plusieurs points à la fois; de cette manière, ceux que l'on surprit, et ceux qui attendaient l'ennemi, furent battus et réduits à se soumettre. Ptolémée prit le plus grand nombre des villes, Alexandre les plus importantes; et il rassembla de nouveau en un seul corps ses troupes qu'il avait disséminées.

Ayant ensuite passé le fleuve Choaspès, il laissa à Côènos le siège d'une ville considérable, appelée par les habitants Beira; pour lui, il marcha sur Mazages. Assacanus, roi de cette contrée, venait de mourir, et Cléophis, sa mère, avait pris le commandement du pays et de la ville. Trente mille fantassins gardaient cette place, fortifiée à la fois par sa position et par la main des hommes. En effet, du côté de l'orient, un torrent la baigne, et ses deux rives, également escarpées, défendent l'approche des murs. Du côté de l'occident et du midi, la nature semble avoir amassé à dessein des rochers gigantesques, au-dessous desquels s'étendent des cavernes et des précipices creusés par le temps à une grande profondeur; et, à l'endroit où finissent ces défenses naturelles, un fossé, d'un travail immense, oppose sa barrière. La ville est enceinte d'un mur de trente-cinq stades de tour, dont le bas est en pierre et le haut en brique crue. La brique a pour appui des pierres placées de distance en distance, qui prêtent à sa fragilité l'appui d'un corps plus dur, et auxquelles s'ajoute un ciment fait de terre et d'eau. Pour empêcher même tout cet ensemble de s'écrouler, on avait mis par-dessus de fortes poutres qui, recouvertes d'un plancher, servaient tout à la fois à garantir les murs et à y établir un chemin. Tandis qu'Alexandre contemplait ces fortifications, incertain sur le parti qu'il prendrait (car les précipices ne pouvaient se combler qu'à force de matériaux, et les combler était le seul moyen de faire approcher les machines), un soldat ennemi lui décocha une flèche du haut de la muraille. Le trait l'atteignit au gras de la jambe; mais lui, se contentant d'arracher le fer, commanda que l'on fit avancer son cheval, le monta, et, sans même bander sa plaie, continua son inspection avec la même activité. Cependant, comme sa jambe blessée était pendante, et que la plaie, refroidie par le sang qui s'y figeait, lui causait une douleur de plus en plus vive, il lui échappa, à ce que l'on rapporte, de dire : "On m'appelle fils de Jupiter; mais je n'en sens pas moins les souffrances d'un corps malade." Toutefois, il ne rentra dans le camp qu'après avoir tout examiné et donné ses instructions. D'après ses ordres, les uns démolissaient les maisons situées hors de la ville, et détachaient des masses énormes de matériaux pour en construire une chaussée; les autres comblaient les précipices avec d'énormes troncs d'arbres et des quartiers de rocs. Déjà la chaussée était au niveau du sol, et l'on commençait à élever les tours, par un prodige de l'activité du soldat, à qui neuf jours avaient suffi pour un si vaste ouvrage, lorsque le roi, dont la blessure n'était pas encore cicatrisée, vint visiter les travaux : il donna à ses soldats de grands éloges, et commanda que l'on mît en mouvement les machines. Une grêle de traits en partit aussitôt contre les assiégés. Étrangers à des constructions de ce genre, ce qui les effrayait surtout, c'étaient les tours mobiles : ces lourdes masses, auxquelles nul agent visible ne donnait le mouvement, leur semblaient poussées par la main des dieux : ils ne pouvaient croire, non plus, que les projectiles destinés à battre les murs, et les énormes javelots lancés par les machines, fussent des armes faites pour les mortels. Désespérant donc de défendre la ville, ils se retirèrent dans la citadelle, et comme il n'était question parmi eux que de capituler, des députés en descendirent bientôt pour aller implorer la clémence du roi. Leur grâce leur fut accordée, et la reine sortit alors des murs, accompagnée d'une troupe nombreuse de femmes de distinction qui faisaient des libations de vin avec des coupes d'or. Cette princesse, ayant mis aux genoux du roi son fils, encore en bas âge, obtint avec son pardon tous les honneurs de son ancienne fortune. Le titre de reine lui fut conservé; et l'on a cru qu'elle dut cette faveur à sa beauté bien plus qu'à la pitié du vainqueur. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ayant par la suite donné le jour à un fils, cet enfant, quel que fût son père, reçut le nom d'Alexandre.

Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sagesLa cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre