 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Ce livre commence par le don en mariage de la fille du roi des Scythes et s'achève par la vie sauve laissée à Porus.
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Déjà il était à la tête de son armée en ordre de bataille, quand on annonce à Porus que le rivage est couvert d'armes et de guerriers, et que le moment critique est arrivé. N'écoutant d'abord, par un travers de l'esprit humain, que ses espérances, il crut que c'était son allié Abisarès qui, d'après leurs conventions, venait se joindre à lui. Mais bientôt le ciel, en s'éclaircissant, lui découvrit l'ennemi, et il fit marcher à sa rencontre cent quadriges et trois mille chevaux. Le chef de ce détachement était Spitacès, son propre frère : les chars en faisaient la force principale. Chacun portait six hommes, deux qui étaient armés de boucliers, puis deux archers placés de chaque côté du char; les autres faisaient les fonctions de conducteurs, mais n'étaient pas pour cela sans armes : car, aussitôt que l'on combattait de près, ils quittaient les rênes, et avaient plusieurs dards à lancer contre l'ennemi. Du reste, cette ressource fut ce jour-là de bien peu d'usage : car la pluie, qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, était tombée avec une violence peu commune, avait rendu le terrain glissant et impraticable pour les chevaux, et les chars, presque immobiles par leur pesanteur, demeuraient engagés dans les amas de boue et dans les ravins. Alexandre, au contraire, avec des troupes légères et dégagées de tout embarras, fit une charge vigoureuse. Les Scythes et les Dahes furent les premiers à se lancer contre les Indiens; Perdiccas fut ensuite envoyé contre leur aile droite avec la cavalerie.
Déjà le combat était engagé sur tous les points, lorsque ceux qui avaient la conduite des chars, les regardant comme la dernière ressource des leurs, commencèrent à les pousser à toute bride au milieu de la mêlée. On en souffrit également des deux côtés. Le premier choc écrasait des rangs entiers de l'infanterie macédonienne; mais bientôt les chars lancés sur un terrain glissant et impraticable, renversaient leurs propres conducteurs. Ailleurs, les chevaux effarouchés les emportaient parmi les mares d'eau et les ravins, et, ce qui était pis, dans le fleuve même. Il y en eut cependant quelques-uns qui, après avoir traversé les rangs ennemis, pénétrèrent jusqu'au quartier de Porus, occupé à échauffer le combat de toute son ardeur. Quand il vit les chars dispersés errer sans conducteurs sur tout le champ de bataille, il distribua alors ses éléphants à ceux de ses amis qui se trouvaient près de lui. Derrière eux, il plaça l'infanterie, les archers et les hommes dont l'emploi était de battre le tambour. Cet instrument servait aux Indiens, au lieu de trompettes, et le bruit n'en effrayait pas les éléphants, dont les oreilles y étaient dès longtemps accoutumées. L'image d'Hercule était portée en tête de l'infanterie; c'était pour les soldats le plus puissant encouragement, et l'on encourait la flétrissure militaire pour abandonner ceux qui la portaient. La peine de mort était même établie contre les lâches qui ne la rapporteraient pas du champ de bataille; tant la terreur que leur avait jadis inspirée un tel ennemi, s'était depuis changée en une religieuse vénération. À la vue des éléphants et de Porus lui-même, les Macédoniens s'arrêtèrent un moment. Distribués au milieu des combattants, ces gigantesques animaux ressemblaient de loin à des tours, et Porus était aussi d'une taille qui dépassait presque les proportions humaines. L'éléphant qu'il montait semblait encore ajouter à sa haute stature : il s'élevait autant au-dessus des autres éléphants, que Porus au-dessus des autres hommes. Aussi Alexandre, en contemplant le roi et l'armée des Indiens, s'écria-t-il : "Enfin je rencontre un danger égal à mon courage : j'ai à la fois pour ennemis des animaux et des guerriers redoutables." Puis, se tournant vers Côènos : "Quand j'aurai, dit-il, avec Ptolémée, Perdiccas et Héphestion attaqué la gauche des ennemis, et que tu verras l'action chaudement engagée, fais avancer l'aile droite, et profite de leur désordre pour les charger. Toi, Antigène, toi, Léonnatus et toi, Tauron, donnez contre le centre, et poussez-les de front. Nos piques longues et fortes ne pourront jamais mieux nous servir que contre les éléphants et leurs conducteurs : jetez à bas les hommes qui les montent, et mettez-les ensuite en désordre. C'est un secours bien hasardeux que celui de ces animaux, et ceux qui les emploient ont le plus à souffrir de leur fureur. La main qui leur commande les pousse contre l'ennemi; mais la peur les pousse contre leurs maîtres."
Ayant ainsi parlé, il lance le premier son cheval. Déjà, selon son plan, il avait entamé les rangs ennemis, lorsque Côènos commença à charger vigoureusement l'aile gauche. La phalange, en même temps, donna tout d'une pièce contre le front de bataille des Indiens. Porus cependant avait fait avancer ses éléphants du côté où il avait vu charger la cavalerie; mais cet animal, presque immobile en sa pesanteur, ne pouvait égaler la légèreté des chevaux. Les Barbares ne tiraient non plus aucun parti de leurs flèches : le poids et la longueur en étaient tels, qu'à moins d'appuyer l'arc contre terre, il était impossible de les bien fixer sur la corde; et, comme le sol glissant contrariait leurs efforts, pendant qu'ils assuraient leurs coups, la promptitude de l'ennemi les avait prévenus. Aussi les ordres de leur roi étaient-ils oubliés : effet ordinaire des grandes alarmes, où la crainte commande plus haut que la voix du chef; et il y avait autant de généraux que de bataillons épars. L'un parlait de se réunir en corps de bataille, un autre de se séparer; quelques-uns voulaient tenir à leur poste, d'autres tourner les arrières de l'ennemi : on ne s'entendait sur rien.
Cependant Porus, avec un petit nombre d'hommes, plus sensibles à la honte qu'à la crainte, rallie ses soldats dispersés, et marche droit à l'ennemi, donnant l'ordre de faire avancer en tête les éléphants. Ces animaux causèrent une grande épouvante; et leurs cris inaccoutumés jetèrent la confusion, non seulement parmi les chevaux, si ombrageux de leur nature, mais aussi parmi les hommes. Les rangs se troublèrent, et, tout à l'heure victorieux, les Macédoniens regardaient déjà autour d'eux pour fuir, lorsque Alexandre envoya contre les éléphants les Thraces et les Agriens, troupes légères, meilleures pour voltiger que pour combattre de près. Ils firent pleuvoir une grêle de traits sur les éléphants et sur ceux qui les conduisaient; et au même moment la phalange, qui les vit prendre l'effroi, se mit à les presser avec vigueur. Mais il y eut quelques soldats qui, en se lançant trop ardemment à leur poursuite, irritèrent contre eux ces animaux furieux de leurs blessures : écrasés sous leurs pieds, ils apprirent aux autres à les harceler avec plus de ménagement. Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de les voir saisir avec leur trompe les armes et les hommes, et les livrer par-dessus leur tête à leur conducteur. Cette lutte incertaine contre les éléphants, tour à tour chassés par devant l'ennemi ou le chassant devant eux, prolongea bien avant dans la journée la fortune changeante du combat, jusqu'au moment où, avec des haches, autre ressource que l'on s'était préparée, l'on se mit à leur couper les jambes. On se servait aussi d'épées nommées 'copides', légèrement recourbées en forme de faux, pour porter des coups à leurs trompes. Il n'y avait rien enfin que ne fît tenter la crainte de la mort, et surtout du nouveau genre de supplice dont la mort même était accompagnée. À la fin, fatigués de leurs blessures, les éléphants vont se jeter à travers les rangs de l'armée indienne, et, renversant leurs propres conducteurs, les écrasent sous leurs pieds. Tremblants dès lors plutôt que redoutables, on les chassait, comme de faibles troupeaux, hors du champ de bataille. Porus, à cet instant, presque abandonné, commença à lancer contre ceux qui l'environnaient des flèches qu'il tenait dès longtemps en réserve : il blessa de loin un grand nombre d'ennemis; mais, exposé lui-même à leurs traits, il était assailli de toutes parts. Déjà, au dos comme à la poitrine, il avait reçu neuf blessures, et ses mains, affaiblies par le sang qu'il perdait en abondance, laissaient tomber les traits, plutôt qu'elles ne les lançaient. Son éléphant qu'aucune blessure n'avait atteint, tout plein encore de sa fureur, continuait cependant de l'emporter au milieu des rangs ennemis; mais bientôt le conducteur s'aperçut que le roi, chancelant et ne soutenant plus le poids de ses armes, était près de défaillir. Il entraîne alors l'animal dans une fuite précipitée. Alexandre le suit; mais son cheval, couvert de blessures et abandonné de ses forces, s'abattit, posant plutôt le roi que ne le jetant à terre; et le temps qu'il mit à en monter un autre le retarda dans sa poursuite. Cependant le frère du prince indien, Taxile, envoyé en avant par Alexandre, conseillait à Porus de ne pas s'obstiner à tenter les derniers hasards, et de se remettre aux mains du vainqueur. Mais celui-ci, quoique ses forces se fussent épuisées et que le sang commençât à lui manquer, se ranimant à cette voix qui lui était connue : "Je reconnais, dit-il, le frère de Taxile, du traître qui a livré sa patrie et son royaume;" puis, saisissant un trait, le seul que lui eût laissé le hasard, il le lui lança, de manière à lui traverser de part en part la poitrine. Après ce dernier acte de courage, il se remit à fuir avec plus de rapidité; mais son éléphant, blessé de plusieurs coups, perdait aussi ses forces : il suspendit donc sa fuite, et opposa le reste de son infanterie aux ennemis qui le poursuivaient.
Alexandre, qui avait rejoint Porus, témoin de son opiniâtreté, défendit de faire aucun quartier à ceux qui résisteraient. On vit donc voler une grêle de traits et contre l'infanterie et contre Porus lui-même, qui, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture. L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait, fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal; mais à peine se fut-il agenouillé, que les autres, dressés à cette manoeuvre, se mirent aussi à terre, circonstance qui livra aux vainqueurs Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort, ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient, et l'enlevant avec sa trompe, le replaça sur son dos. Alors, de toutes parts, les traits pleuvent sur l'animal, et, quand il a succombé, l'on charge Porus sur un chariot.
Le roi, qui le vit entrouvrir les yeux, lui dit, dans un mouvement, non de haine, mais de compassion : "Malheureux! instruit de mes exploits par la renommée, quelle folie t'a poussé à courir la fortune de la guerre, lorsque Taxile t'offrait un si proche exemple de ma clémence envers ceux qui se soumettent? " Mais lui : "Puisque tu m'interroges, dit-il, je te répondrai avec la liberté qu'autorise ta demande. Je ne croyais pas que personne fût plus vaillant que moi : car je connaissais mes forces, et n'avais pas éprouvé les tiennes". L'événement de la guerre a prouvé que tu étais plus vaillant; mais je m'estime encore assez heureux d'être le premier après toi." Alexandre lui ayant encore demandé ce qu'il pensait que le vainqueur dût décider de lui : "Ce que te conseillera cette journée, répondit Porus, où tu as éprouvé combien le bonheur est fragile" et, par cet avis, il obtint plus qu'il ne l'eût fait avec des prières. En effet, cette grandeur d'une âme inaccessible à la crainte, et que la fortune même ne pouvait abattre, ne fut pas seulement un objet de compassion pour le vainqueur, elle lui parut aussi digne d'être honorée. Il le fit traiter avec le même soin que s'il eût combattu pour lui; et lorsque, contre toute espérance, il eut recouvré la santé, il le reçut au nombre de ses amis; bientôt même il lui donna un royaume plus étendu que celui qu'il avait possédé. Il n'y a, peut-être pas de trait plus solide et plus constant dans le caractère d'Alexandre, que son admiration pour le vrai mérite et pour la gloire. Cependant il appréciait mieux la renommée dans un ennemi que dans un compatriote : c'est qu'il croyait que, de la part des siens, sa grandeur pouvait recevoir quelque atteinte, tandis qu'elle tirait un nouveau lustre de la réputation de ceux qu'il avait vaincus.
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| 1. | Les Scythes offrent en mariage à Alexandre la fille de leur roi. Ce dernier tue seul un lion dans une chasse, puis Clitus dans un festin qui parlait trop librement
| | 2. | Alexandre se repent du meurtre de Clitus - Ses expéditions contre Sisimithrès et les transfuges de la Bactriane. La mort de Philippe et celle d'Érigyius
| | 3. | Alexandre demande à la femme de Spitaménès, qui apportait la tête de son mari qu'elle avait tué, de sortir du camp - Il venge quelques provinces
| | 4. | L'armée d'Alexandre est presque perdue par le froid, en allant à Gazabe - Constance d'Alexandre et son mariage avec Roxane
| | 5. | Alexandre veut qu'on le reconnaisse pour le fils de Jupiter, ce que Callisthène condamne par un discours
| | 6. | Conspiration contre Alexandre, à cause d'une injure qu'Hermolaüs en avait reçue. Callisthène innocent, il est mis entre les auteurs de cet attentat
| | 7. | Hermolaüs soutient que Callisthène est innocent
| | 8. | Réponse d'Alexandre et punition des conjurés et de Callisthène innocent
| | 9. | Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sages
| | 10. | Alexandre assujettit divers peuples de l'Inde
| | 11. | La cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
| | 12. | Le prince Omphis s'abandonne avec son royaume à Alexandre qui refuse
| | 13. | Alexandre fait la guerre au roi Porus, à l'instigation d'Omphis
| | 14. | Combat des Indiens et des Macédoniens - Alexandre épargne Porus pour son courage
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