 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Ce livre commence par le don en mariage de la fille du roi des Scythes et s'achève par la vie sauve laissée à Porus.
| Article |  |  |
 |
C'est un malheureux défaut de notre nature, de ne savoir guère réfléchir d'avance sur nos actions, et de ne le faire qu'après qu'elles sont consommées. Dès que fut tombée sa colère et que l'ivresse fut en même temps dissipée, le roi se sentit éclairé, par une tardive lumière, sur l'énormité de son crime. Il se voyait l'assassin d'un homme coupable sans doute de trop de liberté dans le langage, mais du reste officier distingué, et à qui, malgré la honte qu'il avait de l'avouer, il devait la vie. Roi, il avait usurpé l'horrible emploi de bourreau; il s'était vengé d'une licence de propos, dont le vin était peut-être la seule cause, par un meurtre abominable. Le vestibule était inondé du sang de celui qui, l'instant d'auparavant, avait été son convive. Les gardes, stupéfaits et comme pétrifiés, se tenaient à l'écart, et la solitude laissait un plus libre cours à son repentir. Tout à coup, retirant sa lance du corps étendu à ses pieds, il la tourna contre lui-même : déjà même il l'approchait de sa poitrine, lorsque ses gardes accourent, la lui arrachent des mains malgré sa résistance, et, le prenant entre leurs bras, le portent dans son appartement. Là, couché sur la terre, il faisait retentir tout le palais de ses gémissements et de ses tristes lamentations; il se déchirait le visage avec ses ongles, et suppliait ceux qui l'entouraient de ne pas le laisser survivre à un si cruel déshonneur. La nuit se passa tout entière à répéter cette prière. Recherchant ensuite si ce n'était pas la colère des dieux qui l'avait poussé à un si exécrable forfait, il lui revint à l'esprit qu'il avait manqué l'époque d'un sacrifice annuel qu'il offrait à Bacchus. Ce meurtre, commis au milieu des joies de la table et du vin, était donc un signe manifeste de la colère du dieu. Mais ce qui le touchait le plus, c'était de voir la stupeur dont avaient été frappés tous ses amis : aucun ne se hasarderait plus désormais à parler avec lui; il lui faudrait vivre dans la solitude, comme les bêtes farouches, tour à tour tremblant et inspirant la terreur.
Au lever de l'aube, il demanda qu'on lui apportât dans sa tente le corps tout sanglant, tel qu'il était. Lorsqu'on l'eut placé devant lui, fondant en larmes : "Voilà donc, dit-il, la récompense que je réservais à ma nourrice, dont les deux fils sont morts pour moi sous les murs de Milet! Ce frère, l'unique consolation de sa vieillesse délaissée, je l'ai tué dans un festin! Que deviendra maintenant l'infortunée? De tous les siens, elle n'a plus que moi, et je suis le seul qu'elle ne pourra voir sans horreur. Assassin de ceux qui m'ont sauvé la vie, retournerai-je dans ma patrie, pour n'y pouvoir même offrir la main à ma nourrice sans lui rappeler son malheur?" Et comme ses larmes et ses plaintes n'avaient pas de fin, ses amis firent emporter le corps. Le roi resta trois jours couché sur la terre et enfermé. Ses écuyers et les gardes de sa personne, le voyant obstiné à mourir, se précipitèrent tous ensemble dans sa tente, et, à force de prières, obtinrent de lui à grand-peine qu'il prît quelque nourriture. Voulant même affaiblir en lui la honte de son crime, les Macédoniens déclarèrent que Clitus avait mérité la mort, et ils seraient allés jusqu'à lui interdire la sépulture, si le roi n'eût donné l'ordre de l'inhumer.
Après avoir passé dix jours près de Maracande, en témoignage éclatant de son repentir, il envoya Héphestion dans la Bactriane avec une partie de l'armée, afin d'y rassembler des provisions pour l'hiver. Le gouvernement qu'il avait destiné à Clitus fut donné à Amyntas. Il se rendit alors dans la Xénippa : c'est une province limitrophe de la Scythie, couverte d'un grand nombre de villages bien peuplés : car telle est la fertilité du sol, que non seulement elle y fixe les naturels, mais elle y attire même les étrangers. Les fugitifs de la Bactriane, qui avaient pris parti contre Alexandre, étaient venus y chercher une retraite. Mais, chassés par les habitants au bruit de l'arrivée du roi, ils se réunirent au nombre d'environ deux mille deux cents. Ils étaient tous cavaliers, habitués, même en temps de paix, à vivre de brigandage : la guerre, et plus encore le désespoir du pardon, avait alors redoublé la férocité de leur sauvage nature. Ils vinrent donc attaquer Amyntas, le lieutenant d'Alexandre, contre lequel ils soutinrent un combat longtemps douteux. À la fin, ayant perdu sept cents des leurs, dont trois cents prisonniers, ils prirent la fuite; mais leur défaite ne fut pas sans vengeance : ils tuèrent aux Macédoniens quatre-vingts hommes, et leur en blessèrent trois cent cinquante. Cependant, même après cette seconde révolte, ils obtinrent encore leur pardon.
Ayant reçu leurs serments, le roi se porta avec toute son armée dans le pays qu'on appelle Nautaca. Le satrape de cette province était Sisimithrès, qui avait eu deux fils de sa propre mère : car, parmi ces peuples, le mariage est permis aux mères avec leurs enfants. Le satrape, mobilisant ses compatriotes, avaient fermé d'un fort retranchement l'entrée du pays, à l'endroit où les gorges sont le plus étroitement resserrées. En avant, coulait un torrent, et derrière s'élevait un rocher à travers lequel on avait, à force de bras, creusé un passage. L'abord de ce souterrain est accessible au jour; mais l'intérieur, à moins qu'on n'y porte la lumière, est tout entier obscur; ses longues galeries communiquent avec la plaine par un chemin connu seulement des indigènes. Alexandre, quoique ces défilés, puissamment fortifiés par la nature, fussent encore défendus de la main des Barbares, fit néanmoins approcher les béliers, battit en brèche les ouvrages, et à coups de fronde et de flèches débusqua la plupart des combattants; lorsque ensuite la fuite les eut dispersés, passant par-dessus les décombres des fortifications, il fit avancer son armée vers le rocher. Mais il en était encore séparé par le fleuve, dont les eaux, tombant des hauteurs, s'amassaient dans la vallée; et combler un si vaste gouffre paraissait un bien difficile ouvrage. Toutefois, il ordonna de couper des arbres et d'entasser des pierres : une grande frayeur s'empara des Barbares, étrangers à de pareilles constructions, quand ils virent tout à coup s'élever cette chaussée au-dessus de l'eau. Convaincu dès lors que la crainte pourrait les amener à se rendre, le roi envoya Oxartès, homme de leur nation, mais qui avait reconnu son autorité, pour leur persuader de remettre le rocher en son pouvoir. En même temps, pour accroître leur effroi, il fit avancer les tours et lancer par ses machines une grêle de traits. Renonçant à toute autre défense, ils gagnèrent alors le haut de leur rocher.
Oxartès, de son côté, trouvant Sisimithrès alarmé et inquiet de sa position, commença à lui conseiller de mettre à l'épreuve la bonne foi plutôt que la valeur macédonienne, et de ne point retarder l'impatience d'une armée victorieuse qui marchait sur l'Inde. Quiconque s'opposerait à son passage attirerait sur sa tête les malheurs destinés à d'autres. Sisimithrès était bien d'avis de se rendre; mais sa mère, en même temps son épouse, lui déclarait qu'elle mourrait plutôt que de tomber en des mains étrangères, et l'entraînait ainsi à un parti plus honorable que sûr : c'était pour lui trop de honte de voir des femmes attacher plus de prix à leur liberté que les hommes. Il renvoya donc ce messager de paix, et résolut de soutenir le siège. Mais, en comparant les forces de l'ennemi avec les siennes, le repentir lui revint d'avoir écouté un conseil de femme, qui lui semblait dicté par la folie plutôt que par la nécessité; et, se hâtant de rappeler Oxartès, il lui donna l'assurance qu'il se soumettrait, le priant seulement de ne point parler au roi, de la résolution de sa mère ni de ses conseils, pour qu'elle pût ainsi plus aisément obtenir son pardon. Oxartès partit donc en avant, et Sisimithrès, avec sa mère, ses enfants et toute sa famille, le suivit sans même attendre aucune des garanties que celui-ci lui avait promises. Le roi leur envoya un cavalier avec l'ordre de retourner sur leurs pas et d'attendre sa présence; les ayant rejoints ensuite, il immola des victimes à Minerve et à la Victoire, rendit à Sisimithrès son gouvernement, et lui promit même une province plus importante s'il lui demeurait fidèlement attaché. Ses deux fils, qu'il remit en otage, reçurent l'ordre de suivre le roi dans les rangs de l'armée macédonienne.
Laissant ensuite derrière la phalange, Alexandre se porta en avant avec sa cavalerie pour soumettre le reste des révoltés. Ils cheminèrent d'abord comme ils le purent parmi les difficultés d'une route escarpée et pierreuse; mais bientôt la corne du pied de leurs chevaux s'usa, la fatigue même les gagna, et le plus grand nombre devinrent incapables de suivre. De moment en moment, les rangs s'éclaircissaient, l'excès de la fatigue l'emportant, comme il arrive toujours, sur la honte de rester en arrière. Cependant le roi, qui de temps en temps changeait de chevaux, s'attachait sans relâche à la poursuite des fuyards. La jeune noblesse qui l'accompagnait d'ordinaire l'avait tout entière abandonné, à l'exception de Philippe, frère de Lysimaque, qui sortait à peine de l'adolescence, et portait en lui, comme il était aisé de le voir, les dons d'une rare nature. Ce jeune homme, chose incroyable! suivit à pied, l'espace de cinq cents stades, le roi, qui était à cheval : plus d'une fois Lysimaque lui offrit le sien à monter; mais rien ne put l'engager à s'écarter du roi, tout chargé qu'il était de sa cuirasse et de ses armes. Arrivé dans un bois où les Barbares s'étaient embusqués, il s'y distingua encore en combattant, et couvrit de son corps le roi qui se battait de près avec l'ennemi. Mais après que les Barbares, dispersés par la fuite, eurent abandonné le bois, cette âme guerrière, qui, dans l'ardeur du combat, avait soutenu le corps, se mit à défaillir : une sueur abondante coula subitement de tous ses membres, et il alla s'appuyer contre le tronc d'un arbre voisin. Bientôt, cet appui même ne suffisant plus à le soutenir, il tomba entre les bras du roi, où il s'évanouit et rendit le dernier soupir. Au milieu de sa douleur, le roi fut atteint d'un autre cruel chagrin. Érigyius avait été du nombre de ses meilleurs capitaines : peu avant de rentrer dans le camp, il apprit qu'il venait de mourir. Les funérailles de l'un et de l'autre guerrier furent célébrées avec les plus magnifiques honneurs.
| Sommaire |  |  |
 |
| 1. | Les Scythes offrent en mariage à Alexandre la fille de leur roi. Ce dernier tue seul un lion dans une chasse, puis Clitus dans un festin qui parlait trop librement
| | 2. | Alexandre se repent du meurtre de Clitus - Ses expéditions contre Sisimithrès et les transfuges de la Bactriane. La mort de Philippe et celle d'Érigyius
| | 3. | Alexandre demande à la femme de Spitaménès, qui apportait la tête de son mari qu'elle avait tué, de sortir du camp - Il venge quelques provinces
| | 4. | L'armée d'Alexandre est presque perdue par le froid, en allant à Gazabe - Constance d'Alexandre et son mariage avec Roxane
| | 5. | Alexandre veut qu'on le reconnaisse pour le fils de Jupiter, ce que Callisthène condamne par un discours
| | 6. | Conspiration contre Alexandre, à cause d'une injure qu'Hermolaüs en avait reçue. Callisthène innocent, il est mis entre les auteurs de cet attentat
| | 7. | Hermolaüs soutient que Callisthène est innocent
| | 8. | Réponse d'Alexandre et punition des conjurés et de Callisthène innocent
| | 9. | Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sages
| | 10. | Alexandre assujettit divers peuples de l'Inde
| | 11. | La cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
| | 12. | Le prince Omphis s'abandonne avec son royaume à Alexandre qui refuse
| | 13. | Alexandre fait la guerre au roi Porus, à l'instigation d'Omphis
| | 14. | Combat des Indiens et des Macédoniens - Alexandre épargne Porus pour son courage
|
|
|