 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Ce livre commence par le don en mariage de la fille du roi des Scythes et s'achève par la vie sauve laissée à Porus.
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Ces affaires terminées, il quitta, au bout de trois mois, ses quartiers d'hiver, pour s'acheminer vers une contrée nommée Gazabe. La première journée de marche fut tranquille; la suivante, sans être encore orageuse ni pénible, fut cependant plus sombre que celle qui avait précédé, et laissa pressentir un temps plus rigoureux encore. Le troisième jour, les éclairs commencèrent à briller dans toutes les parties de l'horizon, et leur lueur, tour à tour perçant les ténèbres et s'y cachant, outre qu'elle éblouissait les yeux de l'armée en marche, frappait les esprits d'épouvante. Le ciel retentissait d'un grondement presque continuel; de tous côtés, la foudre tombant s'offrait aux regards, et le soldat, les oreilles assourdies et le coeur glacé d'effroi, n'osait ni avancer ni s'arrêter. Un instant après, des torrents de pluie mêlée de grêle inondèrent la terre : ils s'en garantirent d'abord, à couvert sous leurs armes; mais bientôt leurs mains glissantes et engourdies devinrent hors d'état de les tenir; ils ne savaient même plus dans quelle direction se tourner, trouvant de chaque côté la tempête plus violente à mesure qu'ils s'efforçaient de l'éviter.
Alors, on les vit rompre leurs rangs, et se répandre en désordre dans toute la forêt; plusieurs, abattus par la crainte, avant de l'être par la fatigue, se couchèrent sur la terre, quoique l'excès du froid eût transformé la pluie en une couche de glace. D'autres s'appuyèrent contre des troncs d'arbres : ce fut là le soutien et l'abri du plus grand nombre. Ils n'ignoraient pas qu'ils ne faisaient que choisir une place pour y mourir, et que, dans leur immobilité, la chaleur vitale allait les abandonner; mais l'inaction plaisait à leurs corps épuisés de lassitude, et une mort certaine ne les effrayait point, pourvu qu'ils se reposassent : car le fléau qui les frappait n'était pas seulement terrible, mais encore opiniâtre; et la lumière, cette consolation naturelle de l'homme, déjà voilée par une tempête aussi sombre que la nuit, achevait de disparaître par l'épaisseur des bois.
Le roi seul, sachant supporter tant de maux, allait et venait autour des soldats, ralliait ceux qu'il trouvait dispersés, relevait de terre les malheureux qui s'y étaient étendus, leur montrait au loin la fumée qui sortait des cabanes, et les exhortait à gagner en toute hâte les abris les plus voisins. Et ce qui contribua surtout à les sauver, c'est que, voyant leur roi se multiplier lui-même pour la fatigue et supporter des maux auxquels ils avaient cédé, ils rougissaient de l'abandonner. À la fin, la nécessité, plus puissante dans la détresse que la raison même, leur fit trouver un remède contre l'excès du froid. La hache à la main, ils commencèrent à faire de grands abattis d'arbres, et de côté et d'autre mirent le feu au monceau de bois qu'ils avaient amassé. On eût dit qu'un vaste incendie consumait la forêt tout entière, et à peine quelque place restait-elle pour les soldats au milieu des flammes. Cependant cette chaleur rendit le mouvement à leurs membres engourdis, et peu à peu leur respiration, gênée par le froid, devint plus libre. Les uns se réfugièrent dans les cabanes des Barbares que la nécessité leur fit chercher jusqu'aux extrémités de la forêt; les autres s'abritèrent sous leurs tentes, qu'ils établirent sur le sol tout humide, mais quand déjà commençaient à s'apaiser les rigueurs de l'orage. Cette tempête emporta deux mille hommes, tant soldats que valets et vivandiers. On raconte qu'on en trouva plusieurs appuyés contre des troncs d'arbres, et qui paraissaient non seulement vivre encore, mais même causer entre eux, leurs corps ayant gardé l'attitude où la mort était venue les surprendre. Un simple soldat macédonien, qui se traînait à grand-peine avec ses armes, avait été assez heureux pour gagner le camp. En le voyant, le roi, quoique ce fût le moment où il était occupé à se réchauffer lui-même, quitta précipitamment son siège, et, après l'avoir débarrassé de ses armes, fit asseoir à sa place le malheureux que l'engourdissement avait presque privé de l'usage de ses sens. Cet homme fut longtemps sans savoir où il était, ni qui l'avait recueilli; enfin, ayant retrouvé la vie avec la chaleur, il reconnut le siège du roi et le roi lui-même, et se leva tout épouvanté. Mais Alexandre, le regardant : "Eh bien, soldat, lui dit-il, ne vois-tu pas combien, sous le roi que vous avez, votre condition vaut mieux que celle des Perses? Pour un Perse, ce serait un crime capital de s'être assis sur le siège du roi; et toi, c'est ce qui t'a sauvé."
Le lendemain, ayant fait assembler ses amis et les principaux officiers, il les chargea d'annoncer qu'il rendrait tout ce qui avait été perdu, et il tint sa promesse. En effet, Sisimithrès lui ayant amené une grande quantité de bêtes de somme, et deux mille chameaux, avec des troupeaux de gros et de menu bétail, il fit tout distribuer aux soldats, qui se trouvèrent à la fois soulagés de la faim et de leurs pertes. Après avoir ensuite loué hautement le service que venait de lui rendre Sisimithrès, il donna l'ordre à ses troupes de prendre des vivres cuits pour six jours, et marcha contre les Saces; il ravagea tout leur pays, et tira du butin trente mille têtes de bétail pour en faire présent à Sisimithrès.
De là, on passa dans la contrée où commandait Oxyartès, satrape de grande distinction, qui se remit à la discrétion du roi. Alexandre lui rendit son gouvernement, et n'exigea de lui rien de plus que le service de deux de ses trois fils dans l'armée macédonienne. Le satrape lui livra celui même qu'on lui avait permis de garder. Il avait préparé, pour recevoir le roi, un festin où régnait toute la magnificence asiatique. Occupé d'en faire les honneurs avec beaucoup de recherche, il fit amener trente jeunes vierges de nobles familles, et parmi elles sa propre fille, nommée Roxane, qui, à une beauté merveilleuse, unissait des grâces bien rares chez les Barbares. Quoique environnée d'une troupe de beautés choisies, elle attira sur elle tous les regards, ceux du roi surtout, qui déjà ne commandait plus si bien à ses passions au milieu des faveurs de la fortune, dont les mortels ne savent jamais assez se garder. Aussi ce même prince qui avait vu l'épouse de Darius et ses filles, auxquelles nulle femme, hormis Roxane, ne pouvait être égalée en beauté, sans éprouver d'autres sentiments que ceux d'un père, se laissa-t-il aller à un fol amour pour une jeune fille de bien humble naissance auprès de l'éclat du sang royal; et on l'entendit dire hautement qu'il importait à l'affermissement de son empire que les Macédoniens et les Perses se mêlassent par des mariages; que c'était le seul moyen d'ôter et la honte aux vaincus et l'orgueil aux vainqueurs. Achille même dont il descendait, ne s'était-il pas uni à une captive? Qu'on se gardât donc de croire qu'il se déshonorait en voulant contracter une pareille alliance. Le père accueillit ses paroles avec les transports d'une joie inespérée; et le roi, dans l'entraînement de son ardente passion, fit apporter un pain, selon la coutume de son pays : c'était là, chez les Macédoniens, le gage le plus sacré de l'union conjugale : on le coupait en deux avec une épée, et chacun des futurs époux en goûtait. Sans doute les premiers législateurs de cette nation, en choisissant cet aliment simple et peu coûteux, ont voulu enseigner à ceux qui associent leur fortune, de combien peu ils doivent se contenter. C'est ainsi que le maître de l'Asie et de l'Europe s'unit par le mariage à une femme amenée en spectacle au milieu des jeux d'un festin, et que, du sein d'une captive, dut naître l'héritier destiné à régner sur un peuple de vainqueurs. Ses amis avaient honte de le voir, au milieu des vins et des mets, se choisir un beau-père dans la nation conquise; mais toute liberté ayant disparu depuis le meurtre de Clitus, ils donnaient l'air de l'approbation à leur visage, l'instrument de flatterie le plus complaisant.
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| 1. | Les Scythes offrent en mariage à Alexandre la fille de leur roi. Ce dernier tue seul un lion dans une chasse, puis Clitus dans un festin qui parlait trop librement
| | 2. | Alexandre se repent du meurtre de Clitus - Ses expéditions contre Sisimithrès et les transfuges de la Bactriane. La mort de Philippe et celle d'Érigyius
| | 3. | Alexandre demande à la femme de Spitaménès, qui apportait la tête de son mari qu'elle avait tué, de sortir du camp - Il venge quelques provinces
| | 4. | L'armée d'Alexandre est presque perdue par le froid, en allant à Gazabe - Constance d'Alexandre et son mariage avec Roxane
| | 5. | Alexandre veut qu'on le reconnaisse pour le fils de Jupiter, ce que Callisthène condamne par un discours
| | 6. | Conspiration contre Alexandre, à cause d'une injure qu'Hermolaüs en avait reçue. Callisthène innocent, il est mis entre les auteurs de cet attentat
| | 7. | Hermolaüs soutient que Callisthène est innocent
| | 8. | Réponse d'Alexandre et punition des conjurés et de Callisthène innocent
| | 9. | Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sages
| | 10. | Alexandre assujettit divers peuples de l'Inde
| | 11. | La cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
| | 12. | Le prince Omphis s'abandonne avec son royaume à Alexandre qui refuse
| | 13. | Alexandre fait la guerre au roi Porus, à l'instigation d'Omphis
| | 14. | Combat des Indiens et des Macédoniens - Alexandre épargne Porus pour son courage
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