 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Ce livre commence par le don en mariage de la fille du roi des Scythes et s'achève par la vie sauve laissée à Porus.
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Cependant, au moment de pénétrer dans l'Inde et de là jusqu'à l'Océan, il craignait de laisser derrière lui des éléments de révolte qui entravassent l'accomplissement de ses desseins. C'est pourquoi il ordonna que, parmi la jeunesse de toutes les provinces, on choisît trente mille hommes, et qu'on les lui amenât tout armés : c'était à la fois des otages et des soldats qu'il se procurait. Il envoya en même temps Cratère à la poursuite de Haustanès et de Catanès, qui s'étaient révoltés; Haustanès fut fait prisonnier, Catanès périt en combattant. Polypercon soumit aussi la contrée appelée Bubacène. Le calme ainsi partout rétabli, il tourna toutes ses pensées vers la guerre de l'Inde. On vantait ce pays comme riche, non seulement en or, mais en pierres précieuses et en perles, et offrant plutôt les pompes du luxe qu'une véritable magnificence. On racontait que les boucliers des soldats y étincelaient d'or et d'ivoire. Aussi Alexandre, pour ne le point céder en cela, lorsqu'il était supérieur en toute autre chose, fit garnir les boucliers des siens de plaques d'argent, et mettre aux chevaux des freins en or; les cuirasses furent ornées, les unes d'or, les autres d'argent; cent vingt mille soldats marchaient à sa suite dans cette expédition.
Déjà tous ces préparatifs étaient terminés, lorsque, croyant le temps mûr pour accomplir la coupable résolution qu'il avait conçue autrefois, il se mit à songer aux moyens qu'il emploierait pour se faire rendre les honneurs divins. Il ne voulait pas seulement qu'on l'appelât, mais aussi qu'on le crût fils de Jupiter, comme s'il avait eu sur les consciences le même empire que sur les langues. Il exigea donc des Macédoniens de le saluer à la façon des Perses, en se prosternant à terre dans une humble adoration. Les encouragements de la flatterie ne manquaient pas à des prétentions si hautaines : éternel fléau des princes, dont la puissance périt plus souvent par l'adulation que sous les coups de leurs ennemis! Et la faute n'en était pas aux Macédoniens; pas un seul ne laissa porter atteinte aux coutumes de sa patrie : elle était tout entière aux Grecs, qui par leurs habitudes corrompues, avaient dégradé la noble culture des arts.
Un Argien, nommé Agis, le plus méchant faiseur de vers après Choérilus, le Sicilien Cléon, flatteur autant par caractère que par vice national, et avec eux d'autres misérables, rebuts des villes où ils étaient nés : tels étaient les hommes qu'Alexandre préférait même à ses proches et à ses plus renommés capitaines; tels étaient ceux qui lui ouvraient le ciel, et qui publiaient hautement qu'Hercule, que Bacchus, que Castor et Pollux s'effaceraient devant le nouveau dieu. Il fait donc, un jour de fête, préparer un banquet avec la plus somptueuse magnificence, se proposant d'y réunir, avec les principaux de ses amis, Grecs et Macédoniens, ce qu'il y avait de plus distingué parmi les Barbares. S'étant mis à table avec eux, il mangea un instant, et puis sortit de la salle du festin. Cléon, dont le rôle était préparé, débita alors un discours où l'admiration était prodiguée aux vertus du roi; il passa ensuite en revue ses services : à l'entendre, il n'y avait qu'une seule manière de les reconnaître, et c'était, puisqu'ils voyaient en lui un dieu, de le proclamer, et de payer par un peu d'encens de si mémorables bienfaits. Ce n'était pas seulement de la piété, c'était aussi de la sagesse chez les Perses d'honorer leurs rois comme des divinités : car la majesté du pouvoir suprême était la sauvegarde de sa durée. Hercule lui-même et Bacchus n'avaient été mis au rang des dieux qu'après avoir désarmé l'envie contemporaine. C'était sur le témoignage du temps présent que se réglaient les jugements de la postérité. Que si les autres hésitaient, lui-même, lorsque le roi entrerait dans la salle du festin, irait se prosterner à ses pieds; mais il fallait que le reste des convives en fît autant, ceux-là surtout qui faisaient profession de sagesse : car c'était à eux à donner l'exemple d'un culte respectueux envers le monarque.
Ce discours était, à n'en pas douter, dirigé contre Callisthène : la sévérité de ce personnage et sa libre franchise déplaisaient au roi, comme si lui seul arrêtait les Macédoniens prêts à lui rendre un pareil hommage. On se taisait, et tous les regards étaient fixés sur lui; il prit alors la parole : "Si le roi, dit-il, eût assisté à ton discours, sans doute aucune voix n'aurait besoin de s'élever pour te répondre; lui-même te demanderait de ne pas le faire descendre à des coutumes étrangères, et de ne point attirer la haine sur ses prospérités par une semblable flatterie. Mais puisqu'il est absent, je te réponds pour lui, qu'il n'y a point de fruit qui soit en même temps précoce et durable; et que loin d'assurer au roi les honneurs divins, tu les lui ôtes. Il faut encore du temps avant qu'on le croie dieu, et c'est toujours la postérité qui décerne aux grands hommes cette récompense. Quant à moi, je ne souhaite à Alexandre qu'une mortalité tardive, afin que sa vie soit longue et sa majesté éternelle. Le titre de dieu peut suivre, mais n'accompagne jamais la vie de l'homme. Tu nous citais tout à l'heure l'apothéose de Bacchus et d'Hercule. Penses-tu qu'il ait suffit d'un décret proclamé à table, pour les faire dieux? Ce qu'il y avait d'humain dans leur nature, a disparu aux yeux des hommes avant que la renommée les élevât au ciel. Ainsi donc, toi et moi, Cléon, nous faisons des dieux! C'est de nous que le roi recevra ses titres à la divinité! J'aimerais à mettre ta puissance à l'épreuve; fais seulement un roi, puisque tu peux faire un dieu : un empire est plus facile à donner que le ciel. Ah! puissent les dieux propices avoir entendu sans courroux ce qu'a dit Cléon, et laisser à la Fortune de notre monarque le cours qu'elle a suivi jusqu'à ce jour; puissent-ils nous permettre de rester fidèles à nos moeurs! Je ne rougis point de ma patrie, et je n'ai pas besoin d'apprendre des vaincus de quelle façon je dois honorer mon roi. Je les reconnais désormais pour nos vainqueurs, s'il faut que nous recevions d'eux les lois d'après lesquelles nous devons vivre."
Callisthène avait été entendu avec plaisir, comme le défenseur de la liberté publique. Il avait obtenu des signes et même des paroles d'approbation, surtout des vieillards, à qui déplaisait le changement de leur ancienne façon de vivre en des coutumes étrangères. Le roi n'ignorait rien de ce qui avait été dit de part et d'autre; il s'était constamment tenu derrière une tapisserie qu'il avait fait placer autour des lits. Il envoya donc dire à Agis et à Cléon de rompre l'entretien, et de laisser seulement les Barbares se prosterner, selon leur coutume, quand il reparaîtrait; et, peu après, comme s'il eût terminé quelque affaire importante, il rentra dans la salle du festin. Les Perses commencèrent la cérémonie de leur adoration; Polypercon, qui occupait un lit au-dessus du roi, voyant l'un d'entre eux toucher la terre de son menton, se mit à l'exhorter ironiquement à frapper encore plus fort. Ce propos fit éclater la colère d'Alexandre, qu'il avait depuis longtemps peine à contenir. "Ainsi donc, dit-il, tu me refuseras tes respects? et pour toi seul je serai un objet de risée?" Polypercon répondit que le roi ne devait être un objet de risée, pas plus que lui de mépris. Alors Alexandre l'arrachant de son lit, l'en jette à bas; et comme il était tombé la face contre terre : "Vois-tu, lui dit-il, comment tu viens me faire toi-même ce qui tout à l'heure te faisait rire dans un autre." Et ayant ordonné qu'on le conduisît en prison, il congédia les convives.
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| 1. | Les Scythes offrent en mariage à Alexandre la fille de leur roi. Ce dernier tue seul un lion dans une chasse, puis Clitus dans un festin qui parlait trop librement
| | 2. | Alexandre se repent du meurtre de Clitus - Ses expéditions contre Sisimithrès et les transfuges de la Bactriane. La mort de Philippe et celle d'Érigyius
| | 3. | Alexandre demande à la femme de Spitaménès, qui apportait la tête de son mari qu'elle avait tué, de sortir du camp - Il venge quelques provinces
| | 4. | L'armée d'Alexandre est presque perdue par le froid, en allant à Gazabe - Constance d'Alexandre et son mariage avec Roxane
| | 5. | Alexandre veut qu'on le reconnaisse pour le fils de Jupiter, ce que Callisthène condamne par un discours
| | 6. | Conspiration contre Alexandre, à cause d'une injure qu'Hermolaüs en avait reçue. Callisthène innocent, il est mis entre les auteurs de cet attentat
| | 7. | Hermolaüs soutient que Callisthène est innocent
| | 8. | Réponse d'Alexandre et punition des conjurés et de Callisthène innocent
| | 9. | Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sages
| | 10. | Alexandre assujettit divers peuples de l'Inde
| | 11. | La cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
| | 12. | Le prince Omphis s'abandonne avec son royaume à Alexandre qui refuse
| | 13. | Alexandre fait la guerre au roi Porus, à l'instigation d'Omphis
| | 14. | Combat des Indiens et des Macédoniens - Alexandre épargne Porus pour son courage
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