 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre VIII
Ce livre commence par le don en mariage de la fille du roi des Scythes et s'achève par la vie sauve laissée à Porus.
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Dans la suite, il est vrai, il pardonna à Polypercon, après lui avoir fait subir un long châtiment. Il en fut autrement de Callisthène. Depuis longtemps sa fierté faisait ombrage au roi, et il garda contre lui un ressentiment plus opiniâtre : l'occasion se présenta bientôt de le satisfaire. C'était, comme nous l'avons dit plus haut, un usage dans les premières familles de Macédoine, de placer auprès des rois leurs enfants dès qu'ils étaient adultes, pour y remplir des fonctions peu différentes de celles de la domesticité. Ils passaient les nuits, chacun à son tour, à la porte de l'appartement où couchait le roi; c'étaient eux qui introduisaient les concubines par une autre porte que celle où se trouvaient les gardes. C'étaient eux aussi qui recevaient des mains des palefreniers et présentaient au roi les chevaux qu'il devait monter; ils l'accompagnaient à la chasse, aussi bien que dans les combats; et rien ne manquait à leur esprit de ce qui forme une éducation libérale. Une de leurs prérogatives, et celle qui leur faisait le plus d'honneur, était de pouvoir manger assis à la table du roi : en même temps, lui seul avait le droit de les châtier à coups de fouet. Ce corps était chez les Macédoniens comme une pépinière de généraux et d'officiers : de là sortirent par la suite ces rois dont les descendants furent, après plusieurs générations, dépouillés de leur puissance par les Romains.
Hermolaüs, jeune homme de noble famille, faisait partie de ce corps. Il lui était arrivé de blesser le premier de son épieu un sanglier que le roi avait réservé à ses coups, et celui-ci, en punition, l'avait fait battre de verges. Indigné de cet affront, Hermolaüs alla en pleurer auprès de Sostrate, qui appartenait au même corps, et qui brûlait pour lui d'un ardent amour. Quand il vit déchiré de coups ce corps objet de sa passion, Sostrate, qui peut-être avait d'ailleurs quelque sujet de haine contre le roi, profita de l'émotion où le jeune homme était déjà par lui-même, pour le déterminer, sous la foi d'un mutuel serment, à former le projet d'assassiner Alexandre. Et ils ne conduisirent pas cette affaire avec l'étourderie de leur âge, ils mirent, au contraire, beaucoup d'adresse à choisir leurs complices; Nicostrate, Antipater, Asclépiodore et Philotas furent ceux qu'ils convinrent de s'adjoindre; et ceux-ci leur amenèrent Anticlès, Élaptonius et Épiménès. Au reste, l'exécution de ce projet n'était rien moins que facile; il fallait que les conjurés fussent tous de service la même nuit pour ne point trouver d'obstacles dans leurs compagnons étrangers au complot; et le hasard les mettait de garde à différentes nuits les uns des autres. Aussi trente-deux jours furent-ils employés à changer l'ordre du service, et à terminer les autres apprêts de la conspiration.
La nuit était arrivée où les conjurés devaient se trouver réunis dans la même garde, pleins d'une joyeuse assurance en leur mutuelle fidélité, que leur garantissait un silence de tant de jours. Aucun ne s'était laissé ébranler par la crainte, ni l'espérance, tant ils avaient tous de haine contre le roi, ou de respect pour leurs serments! Ils se tenaient donc à la porte de la salle où le roi soupait, pour le conduire, au sortir de table, dans sa chambre à coucher. Mais sa fortune et l'intempérance entraînèrent tous les convives à boire plus largement; les jeux même du festin en prolongèrent la durée. Les conjurés cependant étaient partagés entre la joie de pouvoir le surprendre au milieu du sommeil, et l'inquiétude de voir le repas durer jusqu'au jour. Car, au lever de l'aurore, ils devaient être relevés par d'autres pour ne reprendre le service que sept jours après; et ils ne pouvaient espérer que tous gardassent aussi longtemps leur foi.
Déjà le jour approchait, lorsque enfin on se leva de table, et les conjurés vinrent prendre le roi, ravis de ce que l'occasion s'offrait d'accomplir leur crime. Tout à coup une femme, dont l'esprit était, à ce que l'on crut, égaré, mais accoutumée à entrer dans la tente du roi, parce qu'une sorte d'inspiration semblait lui révéler l'avenir, se présenta sur son passage et alla jusqu'à l'arrêter : témoignant par ses regards et tout son visage le trouble de son âme, elle lui conseilla de rentrer dans la salle du festin. Alexandre répondit, en plaisantant, que l'avis des dieux était bon, et, ayant appelé ses amis, il continua de rester à table jusqu'à la deuxième heure du jour. La garde avait été déjà remplacée par d'autres jeunes gens du même corps destinés à faire sentinelle à la porte de la chambre du roi. Les conjurés restaient cependant à leur poste, quoique leur service fût terminé, tant l'espérance est opiniâtre dans l'âme humaine, lorsque d'ardentes passions la dévorent! Le roi, leur parlant avec plus de bonté que jamais, les engagea à se retirer pour prendre du repos, puisqu'ils avaient été sur pied toute la nuit. Il leur donna à chacun cinquante sesterces, et les loua fort de ce qu'après avoir remis le poste à d'autres, ils avaient encore continué leur faction. Déchus alors d'une si grande espérance, ils se retirèrent dans leurs quartiers, décidés à attendre la nuit où reviendrait leur service. Mais Épiménès, soit qu'il se fût senti changé par la bienveillance avec laquelle le roi l'avait accueilli parmi les autres conjurés, soit qu'il se persuadât que les dieux s'opposaient à l'entreprise, alla tout révéler à son frère Euryloque, qu'il avait voulu auparavant éloigner de toute participation au complot. Chacun avait devant les yeux le supplice de Philotas. Aussi la première chose que fit Euryloque fut d'arrêter son frère et de se rendre au palais. Là, éveillant les gardes, il leur déclare qu'il apporte des nouvelles qui intéressent la sûreté du roi. L'heure à laquelle ils se présentaient, leurs visages qui ne témoignaient guère des âmes tranquilles, la tristesse de l'un des deux, frappèrent Ptolémée et Léonnatus, qui gardaient le seuil de la chambre à coucher. Ouvrant donc la porte et faisant apporter de la lumière, ils éveillent le roi appesanti par le vin et le sommeil. Celui-ci, recueillant peu à peu ses idées, leur demande ce qu'ils viennent lui annoncer. Euryloque, sans tarder un instant, s'écrie que les dieux ne se sont pas tout à fait détournés de sa maison, puisque son frère, coupable de la pensée d'un grand crime, a pourtant eu le bonheur de s'en repentir, et vient, par son entremise, en faire la révélation. Que la nuit même qui venait de finir, un attentat avait été préparé contre les jours du roi, et que les auteurs de ce projet criminel étaient ceux qu'il en soupçonnait le moins.
Alors Épiménès expose le complot dans tous ses détails, et avec le nom de chacun des conjurés. Il était certain que celui de Callisthène n'avait pas été prononcé dans le nombre; il avait seulement l'habitude de prêter une oreille trop facile aux propos haineux et aux accusations de ces jeunes gens contre le roi. Quelques-uns ajoutent qu'Hermolaüs étant venu se plaindre à lui d'avoir été fouetté par ordre d'Alexandre, Callisthène lui dit qu'ils devaient tous se souvenir qu'ils étaient déjà des hommes. Voulait-il, par ces paroles, le consoler de sa disgrâce, ou enflammer les ressentiments de cette jeunesse? C'est ce qu'il fut impossible de décider. Le roi, n'ayant plus l'esprit ni le corps endormis, aperçut toute la grandeur du péril auquel il avait échappé. Il donna sur-le-champ à Euryloque cinquante talents et les biens d'un certain Tiridate, qui était fort riche; il lui rendit aussi son frère, sans lui laisser le temps de demander sa grâce. Quant aux auteurs de la conspiration, parmi lesquels fut rangé Callisthène, il les fit charger de fers et mettre sous bonne garde. Dès qu'on les eut amenés dans le palais, fatigué de veilles et de débauches, Alexandre se reposa tout le jour et la nuit suivante.
Le lendemain, il convoqua une nombreuse assemblée, à laquelle assistèrent les parents et les proches des accusés, peu rassurés eux-mêmes sur le sort qui les attendait : car ils devaient périr, selon la loi macédonienne, qui vouait à la mort tous ceux que les liens du sang unissaient aux coupables. L'ordre fut alors donné de faire entrer les conjurés, à l'exception de Callisthène; et tous, sans hésiter, firent l'aveu de leur crime. Un murmure universel s'éleva contre eux, et le roi lui-même leur demanda ce qu'il leur avait fait pour qu'ils méditassent contre sa personne un si énorme attentat.
| Sommaire |  |  |
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| 1. | Les Scythes offrent en mariage à Alexandre la fille de leur roi. Ce dernier tue seul un lion dans une chasse, puis Clitus dans un festin qui parlait trop librement
| | 2. | Alexandre se repent du meurtre de Clitus - Ses expéditions contre Sisimithrès et les transfuges de la Bactriane. La mort de Philippe et celle d'Érigyius
| | 3. | Alexandre demande à la femme de Spitaménès, qui apportait la tête de son mari qu'elle avait tué, de sortir du camp - Il venge quelques provinces
| | 4. | L'armée d'Alexandre est presque perdue par le froid, en allant à Gazabe - Constance d'Alexandre et son mariage avec Roxane
| | 5. | Alexandre veut qu'on le reconnaisse pour le fils de Jupiter, ce que Callisthène condamne par un discours
| | 6. | Conspiration contre Alexandre, à cause d'une injure qu'Hermolaüs en avait reçue. Callisthène innocent, il est mis entre les auteurs de cet attentat
| | 7. | Hermolaüs soutient que Callisthène est innocent
| | 8. | Réponse d'Alexandre et punition des conjurés et de Callisthène innocent
| | 9. | Description du fleuve Indus, du Gange, du Diardinès, de l'Inde, de ses habitants, de ses rois et de ses sages
| | 10. | Alexandre assujettit divers peuples de l'Inde
| | 11. | La cidatelle inaccessible d'Aornis est prise par Alexandre
| | 12. | Le prince Omphis s'abandonne avec son royaume à Alexandre qui refuse
| | 13. | Alexandre fait la guerre au roi Porus, à l'instigation d'Omphis
| | 14. | Combat des Indiens et des Macédoniens - Alexandre épargne Porus pour son courage
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