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Cependant, pour prévenir l'oisiveté si favorable aux propos séditieux, il se mit en marche vers l'Inde, toujours plus grand dans la guerre qu'après la victoire. L'Inde, presque tout entière tournée vers l'Orient, occupe en largeur moins d'étendue qu'en longueur. La partie exposée au midi forme un plateau de terres élevées; le reste n'est que plaines, et un grand nombre de fleuves célèbres, descendus du Caucase, y trouvent à travers les campagnes un cours paisible pour leurs eaux. L'Indus est le plus froid de tous; son eau est d'une couleur peu différente de celle de la mer. Le Gange, remarquable entre tous les fleuves qui viennent de l'Orient, descend du pays du Sud, et son lit, en ligne droite, effleure une chaîne de hautes montagnes. Des rochers qu'il rencontre sur son passage détournent ensuite son cours vers l'orient. Les deux fleuves se jettent dans la mer Rouge. L'Indus ronge ses rives, et entraîne des amas d'arbres avec une portion considérable du sol. Parmi les rocs dont sa marche est embarrassée, on le voit revenir fréquemment sur lui-même; puis, quand il trouve un lit plus uni, ses eaux semblent dormir et forment des îles. L'Acésinès vient le grossir. À l'instant où ce fleuve va tomber dans la mer, le Gange le reçoit, et tous deux s'entrechoquent avec violence; car le Gange oppose à son affluent la puissante barrière de son embouchure, et les eaux de celui-ci, quoique refoulées, ne cèdent point.
Le Diarnidès a moins de célébrité, parce qu'il baigne l'extrémité de l'Inde : du reste, il nourrit non seulement des crocodiles, comme le Nil, mais même des dauphins et d'autres monstres ailleurs inconnus. L'Éthymanthe, qui se replie sur lui-même en de nombreuses sinuosités, est détourné par les riverains pour l'arrosement de leurs terres; de là vient qu'il n'apporte à la mer qu'un mince filet d'eau, qui n'a déjà plus de nom. Bien d'autres fleuves traversent encore le pays dans tous les sens; mais ils sont peu connus, parce qu'ils parcourent moins de pays. Le sol qui avoisine la mer est brûlé par les aquilons; mais, arrêtés par les sommets des montagnes, ces vents ne pénètrent pas dans l'intérieur des terres, et c'est là ce qui en fait la fertilité. Du reste, sur ces plages lointaines, le cours des saisons est à ce point interverti, qu'à l'époque où les autres contrées sont dévorées par les ardeurs du soleil, l'Inde est couverte de neiges, et que réciproquement, lorsqu'il gèle ailleurs, la chaleur y est insupportable. Et jamais personne n'a pu se rendre compte de ce phénomène. Il est certain que la mer qui baigne l'Inde n'a pas une couleur différente de celle des autres mers : elle a pris son nom du roi Érythrus; ce qui a fait croire aux ignorants que ses eaux sont rouges. La terre y est fertile en lin; presque toute la population en tire ses vêtements. L'écorce tendre des arbres fournit comme une espèce de papier pour tracer des caractères. Les oiseaux ont une facilité particulière à imiter les sons de la voix humaine. On y trouve des animaux inconnus aux autres régions, à moins qu'ils n'y aient été importés. L'Inde nourrit aussi des rhinocéros; mais ils n'y sont point indigènes. Les éléphants sont plus vigoureux que ceux que l'on dompte en Afrique, et leur grosseur répond à leur force. Les rivières roulent de l'or, celles du moins qui promènent dans leur cours doux et paisible leurs eaux paresseuses. La mer jette sur ses rivages des pierres précieuses et des perles; et c'est là pour le pays la principale source d'opulence, surtout depuis que, par le commerce, ils ont transporté leurs vices chez les nations étrangères : car ce dépôt, que laissent les flots en se retirant, n'a de prix que celui que le caprice y attache.
Là, comme partout ailleurs, le caractère des hommes est soumis aux influences du climat. Une robe de lin qui leur descend jusqu'aux pieds est leur vêtement; ils ont des sandales pour chaussures, et des bandes de toile leur ceignent la tête, des pierreries pendent à leurs oreilles; et des parures d'or attachées aux bras distinguent ceux qui ont parmi leurs compatriotes l'avantage de la naissance et de la fortune. Leurs cheveux sont peignés plus souvent que coupés; jamais ils ne se rasent le menton, et ils épilent le reste de leur visage, de manière que la barbe n'y laisse aucune trace. Le luxe de leurs monarques, qui, à les entendre, est de la magnificence, surpasse les folies de toutes les autres nations. Lorsqu'un roi se laisse voir en public, ses officiers portent des encensoirs d'argent, et parfument dans toute son étendue le chemin par où il doit être porté. Il est couché dans une litière d'or garnie de perles tout à l'entour. Sa robe de lin est enrichie d'or et de pourpre; des soldats armés, avec les gardes de la personne royale, suivent la litière, et, au milieu d'eux, sont suspendus à des branches d'arbres des oiseaux instruits à lui faire entendre leur chant au milieu des plus sérieuses occupations. Le palais du roi est soutenu par des colonnes dorées, autour desquelles serpente un cep de vigne ciselé en or, et ce riche ouvrage est lui-même embelli par l'image en argent des oiseaux qui flattent le plus leurs yeux. Le palais est ouvert à tous ceux qui se présentent pendant que l'on peigne et que l'on orne la chevelure du monarque; c'est alors qu'il donne audience aux ambassadeurs, et rend la justice à ses sujets. On lui ôte ses sandales pour lui frotter les pieds avec des parfums. La chasse est sa principale occupation : ce sont des animaux enfermés dans un parc qu'il perce à coups de flèches, accompagné des voeux et des chants de ses concubines. Ces flèches, dont la longueur est de deux coudées, se tirent avec plus de peine que d'effet : car le trait, dont toute la force est dans sa légèreté, se trouve amorti par le poids qui le surcharge. Il fait à cheval les voyages de courte durée; mais s'il s'agit d'une plus longue excursion, des éléphants traînent son char; le corps de ces énormes animaux est tout entier bardé d'or. Et, pour que rien ne manque à la dissolution des moeurs, une longue file de courtisanes le suit dans des litières d'or; cette troupe est séparée du cortège de la reine, mais l'égale en magnificence. Ce sont les femmes qui apprêtent les repas; elles servent aussi le vin, dont tous les Indiens font grand usage. Lorsque le roi tombe appesanti par le vin et le sommeil, ses concubines le portent dans sa chambre à coucher, en invoquant par des chants consacrés les dieux de la nuit.
Qui croirait qu'au milieu de tant de vices il y ait place pour la sagesse? Il existe cependant parmi eux une secte sauvage et grossière à laquelle est donné le nom de sages. À leurs yeux c'est une gloire de prévenir le jour de la mort, et ils se font brûler vivants, dès que les langueurs de l'âge ou la maladie commencent à les incommoder. La mort, quand on l'attend, est, selon eux, le déshonneur de la vie; aussi ne rendent-ils aucun honneur aux corps qu'a détruits la vieillesse : le feu serait souillé s'il ne recevait l'homme respirant encore. Ceux qui habitent les villes, au milieu des usages de la vie commune, passent pour être habiles à observer les mouvements des astres et prédire l'avenir : ceux-là croient que l'homme n'avance jamais le jour de sa mort, s'il sait l'attendre sans effroi. Ils comptent parmi leurs dieux tous les objets pour lesquels ils ont quelque respect : les arbres surtout, dont la profanation est chez eux un crime capital. Leurs mois se composent de quinze jours, sans que toutefois leur année en soit moins complète. Ils mesurent le temps d'après le cours de la lune; mais ce n'est pas, comme la plupart des autres peuples, par la révolution accomplie de cet astre, c'est par son croissant et son déclin. Voilà pourquoi ils ont des mois plus courts, la durée étant réglée sur chacune de ces phases de la lune. On raconte de ces peuples bien d'autres choses encore; mais je n'ai pas jugé convenable d'en interrompre le fil de ma narration.
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