English
Insecula > Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IX
Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre IX
Ce livre commence par la conquète de l'Inde et s'achève par le retour d'Alexandre dans le pays des Arabites, des Cédrosiens et des Indiens.
Sommaire   

1. Alexandre passe dans l'Inde, après avoir vaincu Porus et assujetti à son empire
2. Alexandre exhorte ses soldats fatigués avant d'attaquer les Gangarides et les Prasiens
3. Côènos répond à Alexandre au nom de tous les soldats, et meurt quelque temps après de maladie
4. Alexandre, devenu maître des Sibes et de quelques autres peuples, entre dans le pays des Sudraques et des Malliens sans se soucier des prédictions du devin Démophon
5. Alexandre blessé dans la ville des Subraques, est découvert presque mort et abandonné
6. Les amis d'Alexandre le prient d'avoir soin de son salut et du salut de tous
7. Alexandre donne un festin aux ambassadeurs des Indiens, au cours duquel Horratas et Dioxippe se battent enfin en duel avec des armes dissemblables
8. Alexandre arrive chez les Prestes, après avoir subjugué les nations riveraines de l'Indus. Ptolémée est guéri d'une blessure empoisonnée par le secours d'une herbe
9. Alexandre, qui souhaite voir l'Océan, contente enfin son désir
10. Alexandre revient de l'Océan dans le pays des Arabites, des Cédrosiens et des Indiens, où son armée combat contre la famine et la peste ...
Article   
Alexandre exhorte ses soldats fatigués avant d'attaquer les Gangarides et les Prasiens
Alexandre, joyeux d'une victoire aussi mémorable, par laquelle il voyait s'ouvrir devant lui les portes de l'Orient, immola des victimes au Soleil. Voulant ensuite animer ses soldats d'une nouvelle ardeur pour les travaux du reste de la guerre, il leur adressa des félicitations publiques, et leur fit entendre, "que tout ce que les Indiens avaient de forces avait succombé dans cette lutte; le reste ne leur préparait qu'un vaste butin, et le pays où ils allaient entrer était signalé par ses richesses fameuses dans tout l'univers. Les dépouilles des Perses n'étaient plus que des objets vulgaires et sans prix. Désormais il allait remplir de perles et de pierreries, d'or et d'ivoire, non pas seulement leurs maisons, mais la Macédoine et la Grèce entière." Les soldats, avides d'argent autant que de gloire, et se souvenant d'ailleurs de n'avoir jamais été trompés par ses promesses, s'engagent à le servir. Il les congédie alors, pleins des plus belles espérances, et donne l'ordre de construire des vaisseaux qui, après qu'il aura parcouru toute l'Asie, doivent lui servir à visiter la mer, limite dernière du monde. Le bois de construction abondait sur les montagnes voisines. Pendant qu'ils travaillaient à en couper, ils trouvèrent des serpents d'une grandeur monstrueuse. Le rhinocéros, animal rare partout ailleurs, se rencontrait aussi dans ces montagnes. Ce sont, du reste, les Grecs qui lui ont donné ce nom; les peuples auxquels cette langue est étrangère le nomment autrement dans leur idiome. Le roi, après avoir bâti deux villes sur les deux rives du fleuve qu'il avait passé, donna à chacun de ses généraux des couronnes et mille pièces d'or; les autres, en proportion de leur grade militaire, ou de l'importance de leurs services, furent aussi récompensés. Abisarès, qui, avant la bataille livrée contre Porus, avait envoyé des ambassadeurs à Alexandre, lui en adressa de nouveaux. Il promettait de se soumettre à tous ses commandements, pourvu qu'il ne l'obligeât pas à se remettre entre ses mains : car il ne pouvait se résigner à vivre sans être roi, et il ne serait plus roi dès qu'il serait captif. Alexandre lui fit répondre que, s'il lui répugnait de venir le trouver, ce serait lui qui l'irait chercher.

Laissant ensuite derrière lui Porus et le fleuve, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Inde. Des forêts s'étendaient à une distance presque infinie, et répandaient les ombrages de leurs grands arbres, élevés à une hauteur prodigieuse. La plupart des branches, grosses comme des troncs, descendaient jusqu'à terre, où elles se courbaient et se redressaient ensuite, offrant à l'oeil le spectacle non plus d'une branche qui se relève, mais d'un arbre qui sort de ses racines. La température y est saine, l'épaisseur des ombrages diminue l'ardeur du soleil, et des sources y répandent l'eau en abondance. Ces bois étaient aussi pleins de serpents, dont les écailles avaient tout l'éclat de l'or. Il n'en est point dont le venin soit plus dangereux; la mort suivait immédiatement leur morsure, jusqu'au moment où un remède fut indiqué par les habitants. De là, en traversant des déserts, on arriva sur les bords du fleuve Hiarotis; une forêt plantée d'arbres autre part inconnus, et remplis de paons sauvages, touchait au fleuve. Poursuivant sa marche, Alexandre prit par blocus une place située à peu de distance, et avec des otages en exigea un tribut. Il arriva ensuite devant une ville considérable pour ce pays, et qui, outre ses murs, avait un marais pour défense.

Les Barbares marchèrent à sa rencontre, montés sur des chariots attachés ensemble. Les uns étaient armés de flèches, les autres de piques ou de haches, et ils sautaient lestement de char en char lorsqu'ils voulaient secourir leurs compagnons en danger. Cette nouvelle manière de combattre effraya d'abord les Macédoniens, à qui les blessures arrivaient de loin; mais, méprisant bientôt un moyen de défense aussi grossier, ils se répandirent des deux côtés autour des chariots, et accablèrent de traits les Barbares malgré leur résistance. En même temps le roi ordonna de couper les liens dont les chars étaient attachés, pour qu'on pût les entourer plus facilement un à un; et l'ennemi alors, après avoir perdu huit mille combattants, chercha un refuge dans ses murs. Le lendemain, les échelles furent plantées sur tous les points, et les remparts escaladés; un petit nombre d'habitants durent leur salut à la rapidité de leur fuite. Voyant leur patrie détruite, ils passèrent le marais à la nage, et allèrent porter l'effroi dans les villes voisines, publiant qu'une année invincible, une véritable armée de dieux, était venue les envahir.

Alexandre détacha Perdiccas avec quelques troupes légères pour ravager le pays; mit un autre corps d'armée sous les ordres d'Eumène, pour que, de son côté, il forçât aussi les Barbares à la soumission; et lui-même, avec le reste, marcha contre une ville forte, où la population de plusieurs autres du voisinage s'était réfugiée. Les habitants, quoiqu'ils eussent envoyé implorer la clémence du roi, se préparaient néanmoins à la guerre. Une sédition, en effet, s'était élevée parmi le peuple, et avait partagé les esprits : les uns préféraient tout à la honte de se rendre, les autres se croyaient incapables de tenir. Mais, pendant qu'on ne sait rien décider en commun, les partisans de la soumission ouvrent les portes, et introduisent l'ennemi. Alexandre, quoiqu'il eût sujet d'être irrité contre ceux qui avaient conseillé la guerre, pardonna à tout le monde, et, après avoir pris des otages, alla camper devant la ville voisine. Les otages étaient conduits en tête de l'armée. Du haut de leurs murs, les habitants les reconnurent pour leurs compatriotes, et entrèrent en pourparler avec eux. Ceux-ci, par les récits qu'ils leur firent de la clémence du roi et de sa puissance, les déterminèrent à se rendre. Il reçut pareillement la soumission des autres villes.

De là, il passa dans le royaume de Sophitès. Cette nation, parmi des Barbares, est distinguée par sa sagesse et par les bonnes coutumes qui la régissent. Les nouveau-nés ne sont pas admis dans la famille, ni élevés selon ce qu'a décidé le caprice de leurs parents : cette décision appartient à des hommes chargés d'examiner la constitution des enfants; s'ils leur trouvent quelque monstruosité ou quelque membre inutile, ils les livrent à la mort. Les mariages ne se font pas d'après la naissance et d'après la noblesse : c'est la beauté qui règle les choix, parce qu'ils pensent qu'elle se reproduira dans les enfants.

La capitale de ce peuple, dont Alexandre avait fait approcher ses troupes, était occupée par Sophitès lui-même. Les portes étaient fermées; mais aucun homme en armes ne se montrait sur les murs, ni sur les tours, et les Macédoniens étaient incertains si les habitants avaient abandonné la ville, ou s'ils se cachaient par ruse. Tout à coup une porte s'ouvre, et l'on voit s'avancer, avec ses deux fils déjà adultes, le monarque indien, dont la taille dépassait de beaucoup celle des autres Barbares. Il portait une robe chamarrée d'or et de pourpre, qui lui descendait jusqu'au bas des jambes; ses sandales d'or étaient semées de pierreries; une parure de perles entourait aussi ses poignets et ses bras; de ses oreilles pendaient des diamants d'un éclat et d'une grosseur extraordinaires; son sceptre d'or était orné de béryls : il le présenta au roi, en le priant de l'accepter, et se remit à sa discrétion, lui, ses enfants et son peuple.

Il y a dans ce pays des chiens renommés pour la chasse; on dit qu'ils cessent d'aboyer aussitôt qu'ils ont vu la bête, et qu'ils sont surtout ennemis des lions. Pour donner à Alexandre le spectacle de leur vigueur, Sophitès fit lancer sous ses yeux un lion d'une taille prodigieuse, et amener quatre chiens seulement, qui eurent bientôt saisi l'animal : alors un homme, dont c'était l'emploi ordinaire, se mit à tirer la jambe d'un des chiens, attaché avec les autres à sa proie, et, comme il ne venait pas, la lui coupa; n'ayant pu de cette façon même vaincre son opiniâtreté, il lui trancha une autre partie du corps, et, rencontrant toujours un égal acharnement, il lui faisait toujours quelque nouvelle blessure. Au moment même de mourir, ce chien avait encore les dents enfoncées dans la plaie qu'il avait faite au lion : tant la nature a mis dans ces animaux une ardente passion pour la chasse, s'il faut ajouter foi à ce qu'on nous a raconté! Quant à moi, j'en écris plus que je n'en crois; car je ne puis me résoudre, ni à affirmer ce dont je doute, ni à supprimer ce que j'ai entendu dire. Ayant laissé Sophitès dans ses États, le roi se dirigeait vers le fleuve Hypasis, où il fut rejoint par Héphestion, qui était allé soumettre une autre contrée. Phégée régnait sur le peuple voisin. Il ordonna à ses sujets de cultiver leurs terres comme de coutume, et s'avança avec des présents au-devant d'Alexandre, prêt à accomplir toutes ses volontés.

Alexandre exhorte ses soldats fatigués avant d'attaquer les Gangarides et les Prasiens


Derniers membres inscrits