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Insecula > Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre X
Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre X
Ce livre commence par la sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables et s'achève par la partage de l'empire après sa mort.
Sommaire   

1. Sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables - Retour de Néarque et d'Onésicrite - Libéralité envers le fils d'Abisarès et cruauté envers Orsinès
2. Alexandre s'élève contre une sédition dans le camp, qu'il apaise par un discours sévère et par l'autorité royale
3. Alexandre punit les séditieux et confie la garde de son corps aux Perses
4. Harangue d'un soldat macédonien enchaîné - Conspiration contre Alexandre qui meurt de poison
5. Ce qu'Alexandre dit et ce qu'il fit devant sa mort - Éloge d'Alexandre
6. Conseil tenu par les grands, et leurs opinions concernant le successeur d'Alexandre
7. Arrhidée, fils de Philippe, est salué roi par quelques-uns, à la sollicitation de Méléagre - Guerre civile
8. Les principaux capitaines s'opposent aux artifices de Méléagre - Arrhidée, qui veut la paix, tente d'apaiser le tumulte et de contenter les uns et les autres
9. Perdiccas perd Méléagre et près de trois cents hommes qui l'avaient suivi
10. L'empire d'Alexandre est divisé. La plus grande revient à Arrhidée, et les provinces aux grands de l'État. Le corps d'Alexandre est transporté en Égypte, dans Alexandrie
Article   
Sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables - Retour de Néarque et d'Onésicrite - Libéralité envers le fils d'Abisarès et cruauté envers OrsinèsAlexandre punit les séditieux et confie la garde de son corps aux Perses
Ils font donc voile vers Sunium avec trente vaisseaux : c'est un promontoire de l'Attique, d'où il comptait gagner le port même d'Athènes. Le roi, à cette nouvelle, également irrité contre Harpale et les Athéniens, équipe une flotte, pour marcher aussitôt contre la ville rebelle. Pendant qu'il agite en secret ce dessein, une lettre lui est remise : elle lui annonçait qu'Harpale était, il est vrai, entré dans Athènes, où il avait gagné, à force d'argent, les principaux citoyens; mais que bientôt le peuple assemblé lui avait commandé de sortir de la ville; qu'il s'était alors retiré vers les soldats grecs, qui l'avaient arrêté, et, d'après le conseil d'un de ses amis, il avait été assassiné. Joyeux de ces nouvelles, Alexandre renonça au projet de passer en Europe; mais il ordonna que les exilés des villes grecques, à la réserve de ceux qui étaient souillés du sang de leurs concitoyens, fussent tous reçus dans leur patrie. Les Grecs n'osèrent pas désobéir à ses commandements, quoiqu'ils vissent dans cette mesure une première atteinte portée à leurs lois; ils rendirent même aux bannis ce qui restait de leurs biens. Les Athéniens seuls, fermes à maintenir avec leur liberté celle de toute la Grèce, repoussèrent loin de leurs frontières ce ramas d'hommes, qui les indignait : ils avaient appris à obéir, non pas aux ordres d'un roi, mais aux lois et aux moeurs de leur patrie, et étaient décidés à tout souffrir, plutôt que d'admettre dans leurs murs ce qui en avait été autrefois le rebut, et ce qui était maintenant la lie même de l'exil.

Alexandre, décidé à renvoyer ses vieux soldats dans leurs foyers, fit choisir treize mille hommes d'infanterie et deux mille cavaliers, pour les garder avec lui. II comptait, avec cette faible armée, tenir en respect l'Asie, grâce aux garnisons qu'il avait distribuées sur différents points, en même temps qu'il se reposait sur les villes qu'il avait nouvellement fondées et peuplées de colonies, pour s'opposer à toute tentative de révolte. Cependant, avant de faire choix de ceux qui devaient rester, il exige de chacun de ses soldats un état de leurs dettes. Il savait que la plupart en étaient accablés, et, quoiqu'elles fussent l'effet de leurs désordres, il avait pourtant résolu de les acquitter. Ceux-ci, s'imaginant que c'était une épreuve pour mieux connaître l'économie des uns et la folle prodigalité des autres, avaient déjà, par des délais étudiés, traîné quelque temps l'affaire en longueur, lorsque le roi, sachant bien que c'était la honte, et non la désobéissance, qui empêchait cette déclaration, fit dresser des tables dans tout le camp et étaler dessus dix mille talents. Il n'en fallut pas moins pour qu'ils prissent confiance en ses intentions : ils avouèrent alors leurs dettes, et cent trente talents furent tout ce qui resta d'une somme si considérable : tant il est vrai que cette armée, victorieuse des plus riches nations du monde, remporta néanmoins de l'Asie plus de gloire que de butin! Mais quand ils apprirent que les uns étaient congédiés, les autres retenus, ils se figurèrent alors que le roi voulait fixer à jamais en Asie le siège de son empire; et, emportés par un esprit de vertige, ne se souvenant plus de la discipline militaire, ils remplirent le camp de leurs clameurs séditieuses. Ils abordent le roi plus audacieusement que jamais, ils lui demandent tous à la fois leur congé, en lui montrant leurs visages défigurés par les cicatrices, et leurs têtes blanchies. Ni les reproches de leurs officiers, ni le respect de la personne royale, ne les arrêtent : il veut parler, et ils l'interrompent par leurs cris tumultueux et tous les excès de la violence militaire, protestant hautement qu'ils ne partiront du lieu où ils sont que pour retourner dans leur patrie. Enfin ils firent silence, plutôt parce qu'ils croyaient le roi ébranlé, que parce qu'ils étaient disposés eux-mêmes à céder, et ils se tenaient en attente de ce qu'il allait dire.

"Que signifient, s'écria-t-il alors, ce tumulte soudain, cette licence si insolente et si effrénée? Je crains de le dire, mais vous avez ouvertement rompu les liens de l'obéissance, et je n'ai plus qu'une royauté précaire, moi à qui vous n'avez laissé le droit ni de vous haranguer, ni de vous reconnaître et de vous reprendre, ni même de vous regarder. Eh quoi! lorsque je veux renvoyer les uns dans leur patrie, et, bientôt après, y ramener avec moi les autres, j'entends les mêmes clameurs, et de ceux qui vont partir, et de ceux avec qui je me propose de les suivre! Qu'est-ce à dire, et pourquoi les mêmes cris avec des motifs si divers? Je voudrais bien savoir lesquels se plaignent de moi, ceux qui partent, ou ceux qui doivent rester." On eût dit que le cri de toute cette armée sortait d'une seule bouche, tant ils s'accordèrent, d'un bout à l'autre de l'assemblée, à répondre qu'ils se plaignaient tous.

"Non, reprit alors Alexandre, non jamais je ne consentirai à croire que le motif de cette plainte universelle soit celui que vous prétendez, et auquel la plus grande partie de l'armée est étrangère, puisque je congédie plus de soldats que je n'en garde. Il y a, sous ces apparences, il y a quelque mal plus profond qui vous éloigne tous de moi. Quand vit-on, en effet, une armée tout entière délaisser son roi? Des esclaves même ne désertent pas tous ensemble; ils ont une sorte de honte de quitter un maître que les autres abandonnent. Mais, que dis-je? oubliant la rage séditieuse qui vous possède, j'essaye des remèdes contre une maladie incurable. Oui, j'en atteste les dieux, toutes les espérances que j'avais conçues de vous, je les abjure, et j'ai résolu de vous traiter, non plus comme mes soldats, car désormais vous avez cessé de l'être, mais comme les plus ingrats des hommes. L'excès des prospérités qui vous environnent vous a rendus insensés; vous avez oublié l'état d'où vous ont tirés mes bienfaits, et dans lequel vous êtes, certes, bien dignes de vieillir, puisque vous savez mieux soutenir la mauvaise que la bonne fortune."

"Voilà que ces Macédoniens, naguère tributaires des Illyriens et des Perses, dédaignent aujourd'hui l'Asie et les dépouilles de tant de nations! Tout à l'heure à demi nus sous Philippe, ils regardent en mépris des manteaux de pourpre; leurs yeux ne peuvent souffrir l'or et l'argent : sans doute ils regrettent leur vaisselle de bois, leurs boucliers d'osier, et la rouille de leurs épées! C'est là pourtant le magnifique équipage où je vous ai trouvés, et avec cela cinq cents talents de dettes, quand tout le mobilier royal n'en valait pas plus de soixante; fondements hasardeux pour des travaux tels que les miens, et sur lesquels cependant, je puis le dire sans orgueil, j'ai assis l'empire de la plus grande partie de la terre."

"Quoi! vous êtes las de l'Asie, où la gloire de vos exploits vous a égalés aux dieux! vous brûlez d'impatience de revoir l'Europe et d'abandonner votre roi, lorsque le plus grand nombre manquerait de ressources pour le voyage, si je n'eusse acquitté leurs dettes avec le butin même fait en Asie! Et vous ne rougissez pas, après avoir englouti les dépouilles des nations vaincues, d'en promener partout la honte, et de retourner vers vos femmes et vos enfants, à qui quelques-uns à peine pourront montrer les fruits de leurs victoires! Car les autres, devançant l'accomplissement de leurs voeux, sont allés jusqu'à engager leurs armes. Oh! les braves soldats que je vais perdre, dont la vie se passe dans le lit de leurs concubines, et qui n'ont gardé de tant de richesses que les objets pour lesquels on les prodigue!"

"Fuyez donc, et que les chemins s'ouvrent librement devant vous : partez au plus vite. Moi-même, avec les Perses, je protégerai votre retraite. Je ne retiens personne : délivrez mes yeux de votre présence, sujets ingrats que vous êtes! Avec quelle joie vous accueilleront vos parents et vos enfants, quand ils vous verront revenir sans votre roi! comme ils accourront au-devant de transfuges et de traîtres! Je triompherai, n'en doutez pas, de votre fuite, et, partout où je serai, je saurai vous en punir, en comblant de faveurs et en vous préférant ceux avec qui vous me laissez. Vous apprendrez alors ce que c'est qu'une armée sans son roi, et tout ce que vaut ma seule personne." Il s'élança ensuite, frémissant de rage, à bas de son tribunal, et entra au milieu des rangs de cette multitude armée : il avait remarqué ceux qui s'étaient exprimés avec le plus d'insolence, et, de sa main, il les saisit les uns après les autres. Aucun n'osa résister, et il en remit ainsi treize aux mains de ses gardes.

Sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables - Retour de Néarque et d'Onésicrite - Libéralité envers le fils d'Abisarès et cruauté envers OrsinèsAlexandre punit les séditieux et confie la garde de son corps aux Perses


 
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