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Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre X

Ce livre commence par la sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables et s'achève par la partage de l'empire après sa mort.

   Article   

En le voyant, leurs larmes coulèrent; ce n'était plus une armée visitant son roi, mais assistant déjà à ses funérailles. Cependant la douleur de ceux qui environnaient le lit éclatait sur leurs visages; Alexandre, en les apercevant : "Trouverez-vous, leur dit-il, quand je ne serai plus, un roi digne de commander à de tels hommes?" C'est une chose incroyable à dire et à entendre, qu'il ait pu demeurer immobile dans l'attitude qu'il avait prise pour recevoir ses soldats, jusqu'au moment où l'armée tout entière eut achevé de le saluer; et, quand la foule se fut écoulée, se croyant libre désormais de toute dette envers la vie, il laissa retomber ses membres fatigués. Faisant alors approcher ses amis, car la voix même commençait à lui manquer, il ôta son anneau de son doigt et le remit à Perdiccas, en y joignant l'ordre de faire porter son corps au temple d'Ammon. On lui demanda à qui il laissait l'empire : "Au plus fort," répondit-il; et il ajouta qu'il prévoyait qu'à l'occasion de ce débat on lui préparait de grands jeux funèbres. Perdiccas lui ayant encore demandé quand il voulait qu'on lui rendit les honneurs divins : "Alors, leur dit- il, que vous serez heureux." Ce furent là ses dernières paroles, et peu après il expira.

Au premier moment le palais tout entier retentit de pleurs, de gémissements et de cris de désespoir; mais bientôt tout fut plongé dans un morne et profond silence; de la douleur on passa aux réflexions sur l'avenir. La jeune noblesse, attachée au service de sa personne, était incapable de contenir l'excès de son affliction, ni de demeurer à l'entrée du palais : on les vit se répandre, comme des furieux, par toute la ville, la remplir de consternation et de deuil, et faire éclater toutes les plaintes que dicte la douleur en ces tristes circonstances. Cependant tout ce qui se trouvait hors du palais, Macédoniens et Barbares, accourent en foule; et, dans leur commun désespoir, les vaincus ne pouvaient se distinguer des vainqueurs. Les Perses pleuraient le plus juste et le plus doux des maîtres, les Macédoniens le meilleur et le plus vaillant des rois; il y avait entre eux comme un combat de douleur. Et ce n'étaient pas seulement des paroles de regret, c'étaient des cris d'indignation qui se faisaient entendre. Ils accusaient les dieux jaloux d'avoir enlevé au monde ce héros si plein de vigueur, et dans la fleur même de son âge et de sa fortune. Son courage, et l'air dont il menait ses troupes au combat, assiégeait les villes, montait à l'assaut, récompensait les braves en présence de l'armée, tout cela se représentait à leurs yeux. Alors les Macédoniens se repentaient de lui avoir refusé les honneurs divins; ils se reprochaient leur impiété et leur ingratitude, pour avoir privé son oreille d'un titre qui lui était dû. Et après s'être longtemps arrêtés sur ces sentiments, tantôt de regret, tantôt de vénération pour sa mémoire, ils ramenaient sur eux-mêmes leur compassion. Partis de la Macédoine, ils se voyaient au-delà de l'Euphrate, abandonnés parmi des nations ennemies, mal façonnées à une domination nouvelle : point d'héritier reconnu du roi, point de successeur au trône; chacun allait tirer à soi les forces publiques. Les guerres civiles, qui plus tard éclatèrent, se découvraient à eux dans l'avenir. Ils allaient recommencer, non plus pour l'empire de l'Asie, mais pour le choix d'un roi, à verser leur sang; de nouvelles blessures allaient rouvrir leurs anciennes cicatrices; vieux, mutilés, venant tout à l'heure de demander leur congé à leur prince légitime, il leur faudrait maintenant mourir peut-être pour la puissance de quelque obscur satellite.

Pendant qu'ils roulaient ces pensées, la nuit survint et augmenta leur terreur. Les soldats veillaient sous les armes; les Babyloniens, les uns du haut des murs, les autres du faîte de leurs maisons, portaient au loin leurs regards, comme pour mieux s'assurer de ce qui se passait. Aucun d'eux cependant n'osait allumer de flambeaux; privés du secours de leurs yeux, ils prêtaient l'oreille au moindre bruit, au moindre son de la voix humaine, et à chaque instant assaillis de fausses alarmes, ils allaient se jeter dans des sentiers obscurs, où ils se heurtaient, objets les uns pour les autres de soupçon et d'inquiétude. Les Perses, la chevelure rasée, selon leur usage, et en habits de deuil, avec leurs femmes et leurs enfants, donnaient au héros mort des regrets sincères, et le pleuraient, non pas comme leur vainqueur et leur ancien ennemi, mais comme le plus légitime des monarques. Accoutumés à vivre sous des rois, ils confessaient n'en avoir jamais eu de plus digne de leur commander. Et le deuil ne se renfermait pas au dedans des murs de la ville : bientôt la fatale nouvelle se fut répandue dans tout le pays voisin et la plus grande partie de l'Asie en deçà de l'Euphrate. Elle ne tarda pas non plus à arriver à la mère de Darius. Aussitôt l'infortunée déchira la robe qu'elle portait, pour se vêtir de deuil; et, s'arrachant les cheveux, elle se jeta le corps contre terre. Auprès d'elle était assise une de ses petites-filles, pleurant Héphestion, son époux, que naguère elle avait perdu, et retrouvant, au milieu de l'affliction commune, le souvenir de ses infortunes privées. Mais Sisigambis rassemblait seule en son coeur tous les maux de sa famille. Elle déplorait tout à la fois et le sort de ses petites-filles et le sien. Sa douleur récente lui rappelait aussi ses douleurs passées. On eût dit qu'elle ne faisait que de perdre Darius, et que la malheureuse mère avait à conduire les funérailles de deux fils tout ensemble. Elle pleurait les morts, elle pleurait aussi les vivants. Qui désormais prendrait soin de ces jeunes princesses? où trouveraient- elles un autre Alexandre? Une seconde fois elles étaient captives, une seconde fois elles étaient déchues de la royauté. Après la mort de Darius, elles avaient trouvé un protecteur; après celle d'Alexandre, elles ne trouveraient personne qui daignât seulement les regarder. Au milieu de ces pensées, lui revenait celle de ses quatre-vingts frères égorgés en un jour par le barbare Ochus, et du père de cette grande famille, immolé sur les corps de ses fils : de sept enfants qu'elle avait mis su monde, un seul lui restait; et Darius même n'avait eu un instant de prospérité, que pour trouver ensuite une fin plus cruelle. Succombant enfin à sa douleur, elle se voila la tête, écarta loin d'elle ses petits-fils et sa petite-fille qui étaient à ses genoux, et renonça en même temps à la nourriture et à la lumière : cinq jours après qu'elle eut pris le parti de se laisser mourir, elle expira. C'est sans doute un grand témoignage de la bonté d'Alexandre envers elle, et de sa justice à l'égard de tous ses prisonniers, que la mort de cette princesse, qui s'était senti la force de survivre à Darius, et qui rougit de survivre à Alexandre.

Et certes, si l'on veut apprécier justement ce monarque, on trouvera que ses bonnes qualités appartinrent à sa nature, et ses vices à sa fortune et à son âge. Une force d'âme incroyable; une patience dans les travaux presque portée à l'excès; un courage qui le distinguait non seulement parmi les rois, mais parmi ceux même dont c'est là l'unique vertu; une libéralité qui souvent donnait plus qu'on ne demande aux dieux; tant de clémence envers les vaincus, tant de royaumes, ou rendus à ceux sur qui il les avait conquis, ou donnés en pure largesse; un mépris constant pour la mort, dont la crainte glace le coeur du reste des hommes; une passion pour la gloire et la renommée, excessive peut-être, mais bien pardonnable à cet âge et au milieu d'une telle fortune; envers ses parents, un dévouement filial attesté et par le projet qu'il avait de placer Olympias au rang des immortels, et par la vengeance qu'il tira des assassins de Philippe; envers ses amis, presque sans exception, une bonté si grande; envers ses soldats, tant de bienveillance; autant de lumières que de grandeur dans l'esprit, et une habileté telle, qu'elle semblait faite à peine pour son âge; une sage retenue dans les passions qui la comportent le moins; un empire sur ses sens qui ne leur accordait rien au-delà de ce que réclame la nature, et se bornait toujours aux plaisirs permis : c'étaient là sans doute de bien grandes qualités. Voici maintenant l'oeuvre de la fortune : s'égaler aux dieux; réclamer les honneurs divins; croire aux oracles qui lui donnaient ce conseil; s'emporter outre mesure contre ceux qui dédaignaient de l'adorer; changer son vêtement contre des parures étrangères; imiter les moeurs des nations vaincues, qu'il avait méprisées avant la victoire. Car, pour la colère et pour la passion du vin, comme la jeunesse en avait augmenté l'ardeur, la vieillesse eût pu les calmer. Cependant, il faut l'avouer, s'il dut beaucoup à sa vertu, il dut davantage à la fortune, que, seul de tous les mortels, il tint en son pouvoir. Combien de fois l'arracha-t-elle à la mort! Combien de fois, engagé témérairement au milieu des périls, le couvrit-elle de ce bonheur qui ne l'abandonna jamais! Elle donna aussi à sa vie le même terme qu'à sa gloire. Les destins l'attendirent jusqu'à ce qu'ayant achevé la conquête de l'Orient et atteint les bords de l'Océan, il eut accompli tout ce qui était possible à l'humanité. Tel était le monarque et le capitaine auquel il fallait chercher un successeur; mais le fardeau était trop pesant pour une seule tête. Aussi le nom d'Alexandre et la gloire de ses exploits peuplèrent-ils presque tout l'univers de rois et de royaumes, et l'on regarde comme de très grands princes ceux qui s'approprièrent la moindre part de cette grande fortune.

Harangue d'un soldat macédonien enchaîné - Conspiration contre Alexandre qui meurt de poisonConseil tenu par les grands, et leurs opinions concernant le successeur d'Alexandre

   Sommaire   

1. Sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables - Retour de Néarque et d'Onésicrite - Libéralité envers le fils d'Abisarès et cruauté envers Orsinès
2. Alexandre s'élève contre une sédition dans le camp, qu'il apaise par un discours sévère et par l'autorité royale
3. Alexandre punit les séditieux et confie la garde de son corps aux Perses
4. Harangue d'un soldat macédonien enchaîné - Conspiration contre Alexandre qui meurt de poison
5. Ce qu'Alexandre dit et ce qu'il fit devant sa mort - Éloge d'Alexandre
6. Conseil tenu par les grands, et leurs opinions concernant le successeur d'Alexandre
7. Arrhidée, fils de Philippe, est salué roi par quelques-uns, à la sollicitation de Méléagre - Guerre civile
8. Les principaux capitaines s'opposent aux artifices de Méléagre - Arrhidée, qui veut la paix, tente d'apaiser le tumulte et de contenter les uns et les autres
9. Perdiccas perd Méléagre et près de trois cents hommes qui l'avaient suivi
10. L'empire d'Alexandre est divisé. La plus grande revient à Arrhidée, et les provinces aux grands de l'État. Le corps d'Alexandre est transporté en Égypte, dans Alexandrie




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