 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre X
Ce livre commence par la sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables et s'achève par la partage de l'empire après sa mort.
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Cependant Méléagre ne cessait de répéter au roi qu'il devait cimenter par la mort de Perdiccas ses droits à la couronne : si l'on ne prévenait cet esprit inquiet, nul doute qu'il n'amenât quelque révolution; il savait trop bien sa conduite envers le roi, et l'on n'est guère fidèle à un maître que l'on craint. Le roi laissait plutôt dire qu'il n'approuvait. Méléagre prit son silence pour un ordre, et envoya chercher Perdiccas au nom du roi, avec injonction de le tuer s'il faisait difficulté de venir. Perdiccas, averti de l'arrivée des gardes, partit devant eux sans autre escorte que celle de seize jeunes gens de la cohorte royale, sur le seuil de sa maison. Là, il les accabla de reproches, il les appelle les esclaves de Méléagre; et, par la fermeté de son âme et de son visage, les effraye tellement, qu'ils s'enfuient tout éperdus. Perdiccas ordonne à ses jeunes compagnons de monter à cheval, et, avec un petit nombre d'amis, se rend auprès de Léonnatus, assuré de trouver contre la force un plus ferme appui, si l'on vient l'attaquer. Le lendemain, les Macédoniens s'indignèrent que la vie de Perdiccas eût été en danger, et ils étaient résolus d'aller punir, les armes à la main, l'insolence de Méléagre. Mais celui-ci, qui avait prévu l'orage, accourt auprès du roi, et lui demande si ce n'était pas lui-même qui avait donné l'ordre d'arrêter Perdiccas. Philippe répondit que cet ordre lui avait été dicté par Méléagre; qu'au reste, ce ne devait pas être pour eux une cause de tumulte, puisque Perdiccas vivait. Et il congédia l'assemblée. Méléagre, de son côté, alarmé surtout de la défection de la cavalerie, et incapable de rien résoudre, en se voyant tomber lui-même dans le péril où tout à l'heure il venait d'entraîner son ennemi, passa près de trois jours à rouler dans son esprit mille projets incertains.
Cependant l'image d'une cour continuait d'exister comme auparavant; les ambassadeurs des nations s'adressaient au roi, les généraux se rassemblaient autour de lui, et le vestibule de son palais était rempli de gardes et de soldats sous les armes. Mais partout régnait un sentiment involontaire de tristesse, qui témoignait l'excès du désespoir. On se regardait avec une mutuelle défiance, on n'osait ni s'aborder, ni se parler; chacun roulait au-dedans de soi ses secrètes pensées, et la comparaison du nouveau roi avec celui qu'on avait perdu réveillait tous les regrets. Où était, se demandaient-ils, le monarque sous le commandement et les auspices duquel ils avaient marché? Ils se voyaient abandonnés parmi des nations ennemies et indomptées, qui, à la première occasion, demanderaient vengeance de toutes leurs défaites. Telles étaient les pensées où se consumaient leurs esprits, lorsqu'on leur annonce que la cavalerie sous les ordres de Perdiccas, maîtresse des plaines qui entourent Babylone, vient d'arrêter le blé que l'on amenait à la ville. Il y eut d'abord disette, puis famine, et ceux qui étaient renfermés dans les murs furent d'avis qu'il fallait se réconcilier avec Perdiccas ou lui livrer bataille.
Le hasard avait voulu que les gens de la campagne, craignant le pillage de leurs bourgs et de leurs métairies, se fussent réfugiés dans la ville, tandis que les citadins en avaient été chassés par le défaut de vivres; les uns et les autres s'attendaient à trouver hors de chez eux plus de sûreté qu'en leurs demeures. Les Macédoniens, qui redoutaient quelque émeute parmi cette population, s'assemblent au palais, et y proposent leur avis; c'était d'envoyer des députés à la cavalerie, pour convenir de laisser là leurs querelles et de poser les armes. Le roi députa, en conséquence, le Thessalien Pasas, Amissus de Mégalopolis, et Périlaüs. En réponse aux propositions qu'ils apportaient, on leur déclara que la cavalerie ne poserait l'épée que si le roi lui livrait les auteurs de la discorde. Informés de cette réponse, les soldats courent aux armes. Leur bruit attire Philippe hors du palais. "Il n'est pas besoin, leur dit-il, de tout ce tumulte; car, en vous armant les uns contre les autres, vous laisserez à qui restera neutre le prix du combat. Souvenez-vous aussi que vous avez affaire à des compatriotes, et que leur enlever tout espoir de réconciliation, c'est vous précipiter dans la guerre civile. Essayons de calmer leurs esprits par une seconde ambassade; et j'ose croire que lorsque les restes du roi n'ont pas reçu encore la sépulture, tout le monde se réunira dans l'accomplissement de ce saint devoir. Pour moi, j'aime mieux vous rendre cet empire, que de le garder au prix du sang de mes concitoyens; et s'il n'y a pas d'autre moyen de rétablir l'union, je vous en prie et vous en conjure, choisissez un souverain mieux fait que moi pour vous commander." Puis, les yeux baignés de larmes, il ôta le diadème de sa tête, et avança la main droite, dont il le tenait, pour le présenter à quiconque se croirait plus digne de le porter. La modération de ses paroles fit concevoir une haute espérance de son caractère, éclipsé jusqu'alors par l'éclatante gloire de son frère. Aussi le pressa-t-on de toutes parts de mettre son projet à exécution. Il renvoya les mêmes députés, en les chargeant de proposer aux deux chefs de s'adjoindre Méléagre pour collègue. On l'obtint sans peine. Perdiccas voulait avant tout écarter Méléagre de la personne du roi, et il se flattait que, seul contre deux, ce chef ne pourrait prévaloir. Méléagre étant donc sorti avec la phalange, Perdiccas vint à sa rencontre à la tête de la cavalerie, et les deux corps, après s'être salués mutuellement, se réunirent, bien persuadés que la concorde et la paix étaient assurées pour jamais.
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