 |  |  Histoire d'Alexandre de Quinte-Curce - Livre X
Ce livre commence par la sévérité d'Alexandre envers des gouverneurs coupables et s'achève par la partage de l'empire après sa mort.
| Article |  |  |
 |
Mais déjà les destins préparaient à la nation macédonienne des guerres civiles : car le trône ne peut se partager, et plusieurs y prétendaient. Ils rassemblèrent d'abord leurs forces, puis ils les dispersèrent; et comme ils avaient surchargé le corps, le reste des membres commença à défaillir, et leur empire qui, avec un seul chef, eût pu subsister, dès que plusieurs en soutinrent le poids, s'écroula. Aussi est-ce avec une juste reconnaissance que le peuple romain proclame hautement pour son sauveur le prince qui est venu, comme un astre nouveau, briller au milieu de cette nuit qui faillit être pour nous une nuit éternelle. Oui, c'est lui, et non pas le soleil, qui s'est levé pour rendre la lumière au monde, plongé dans les ténèbres, au temps où les membres de l'empire, privés de leurs chefs et déchirés en lambeaux, étaient tout palpitants. Que de torches ardentes il a éteintes alors! que d'épées il a fait rentrer dans le fourreau! quelle tempête il a dissipée par une soudaine sérénité! Aussi l'empire ne renaît-il pas seulement à la vie, il est déjà florissant. Puisse la jalousie des dieux ne pas nous poursuivre, et les siècles qui succéderont au nôtre verront cette même maison se perpétuer dans une longue, sinon dans une éternelle postérité!
Mais revenons à mon récit, d'où je me suis laissé détourner par le spectacle de la félicité publique. Perdiccas n'avait d'espoir de salut que dans la mort de Méléagre : il le savait inconstant et sans foi, toujours prêt à remuer, et d'ailleurs son ennemi mortel; il fallait le prévenir. Mais il enveloppait ses desseins d'une profonde dissimulation, afin de le surprendre. Il chargea donc secrètement quelques-uns des soldats qui servaient sous lui de se plaindre tout haut, mais comme à son insu, que Méléagre fût égalé à Perdiccas. Informé de ce propos, Méléagre va, tout furieux, le reporter à Perdiccas. Celui-ci, comme effrayé d'une nouvelle inattendue, s'étonne, se plaint, témoigne toutes les apparences d'un vif déplaisir; enfin il reste convenu entre eux de faire arrêter les auteurs de cette parole séditieuse. Méléagre comble Perdiccas de remerciements, il l'embrasse, et rend hommage à sa loyauté et à son affection. Alors, d'un commun accord, ils règlent la manière dont on surprendra les coupables : ils ordonneront pour l'armée la solennité nationale des lustrations; leurs discordes passées en fournissaient un motif assez plausible.
Voici de quelle façon les rois de Macédoine accomplissaient cette cérémonie expiatoire. Aux deux extrémités de la plaine où l'armée devait être conduite, étaient jetées les entrailles d'une chienne éventrée : dans cet espace devaient se tenir les troupes en armes; d'un côté, la cavalerie, de l'autre, la phalange. Le jour donc qu'ils avaient marqué pour la cérémonie, le roi, à la tête des chevaux et des éléphants, s'était placé en face de la phalange que commandait Méléagre. Déjà la cavalerie était en mouvement, lorsqu'une alarme soudaine se répandit parmi l'infanterie. Le souvenir des récentes discordes faisait craindre des dispositions peu pacifiques, et ils balancèrent un moment s'ils ne se retireraient pas dans la ville, car la plaine donnait l'avantage à la cavalerie. Mais pour ne pas avoir l'air de se défier sans raison de la bonne foi de leurs compagnons d'armes, ils demeurèrent, bien décidés à se défendre si on les attaquait. Les deux corps étaient au moment de se joindre, et il n'y avait plus qu'un étroit intervalle qui les séparât. Le roi se détache alors au-devant de la phalange avec un seul escadron, et, à l'instigation de Perdiccas, il réclame pour les livrer au supplice les auteurs de la sédition, ceux que lui-même eût dû protéger, les menaçant, s'ils font la moindre résistance, de les charger avec toute la cavalerie et les éléphants. Tous demeurèrent interdits à ce coup inattendu. Méléagre lui-même ne trouva ni plus de présence d'esprit, ni plus de résolution que les autres; le parti qui leur semblait le plus sûr était d'attendre, plutôt que de hâter les événements. Perdiccas vit que la terreur les livrait à sa discrétion : il fit donc sortir des rangs environ trois cents hommes, les mêmes qui avaient suivi Méléagre lorsqu'il avait violemment quitté la première assemblée tenue après la mort d'Alexandre; et, à la vue de l'armée entière, il les fit jeter sous les pieds des éléphants, qui les écrasèrent tous. Philippe n'empêcha ni n'ordonna rien : il semblait disposé à n'avouer que ce que justifierait l'événement. Ce fut là pour les Macédoniens le présage et le commencement des guerres civiles. Méléagre reconnut, mais trop tard, l'artifice de Perdiccas. Cependant, comme on n'attenta rien, à cet instant, sur sa personne, il resta tranquille à son poste. Mais, renonçant bientôt à tout espoir de salut, et voyant ses ennemis abuser, pour sa perte, du nom de celui qu'il avait fait roi, il se réfugia dans un temple. La sainteté même du lieu ne le protégea pas, et il y fut massacré.
| Sommaire |  |  |
|
|