Extrait d'un article consacré au Salon de 1848 :
"M. Lescorné nous a représenté la douleur de Clytie dans un marbre touchant et gracieux. En ce temps où l'on a bien le droit d'avoir oublié sa mythologie, nous rappellerons en peu de mots l'histoire de cette infortunée: Clytie était fille, selon les uns, de Téthys et de l'Océan; selon les autres, d'Eurynomè et d'Orchamus roi de Babylone. Elle fut aimée d'Apollon qui la trahit pour sa soeur Leucothoé. Clytie, pour se venger, dénonça cette intrigue au roi; Leucothoé fut enterrée vive et le Dieu ne voulut pas pardonner à sa première maîtresse la perte de sa nouvelle conquête dont le corps fit pousser l'arbre à baume. Clytie inconsolable se laissa mourir, tout en suivant du fond de l'ombre où il l'abandonnait la course de son lumineux amant. Sa tête allanguie se tournait toujours vers le disque étincelant, pour ne pas perdre une de ses évolutions. Phoebus, Apollon, enfin ému de tant de douleur et d'amour, changea Clytie en tournesol, et la fleur, animée par le coeur de la femme, continue encore aujourd'hui sa muette adoration.
La tête de Clytie est charmante, elle semble baigner dans la lumière et s'enivrer d'un rayon comme d'un baiser. Le soleil, moins cruel peut-être à ce moment-là, oublie qu'il est un astre pour se souvenir qu'il était un amant: les bras se croisent sur sa poitrine comme pour y concentrer l'émotion, tandis que le reste du corps, énervé par cette sensation suprême, ploie et s'affaisse le long d'un tronc d'arbre qu'entourent déjà les larges feuilles du tournesol. Le dieu a pardonné, la métamorphose commence.
C'est une idée singulière et touchante de l'antiquité que celle des métamorphoses. Presque toutes ces charmantes mortelles qui faisaient descendre les dieux de l'Olympe ont eu une fin précoce et fatale, soit que l'argile humaine ne pût soutenir le contact de ces êtres célestes saturés de nectar et d'ambroisie, soit que le dieu ne voulût pas laisser la vieillesse hideuse flétrir cette beauté honorée de ses caresses. A l'heure marquée par le destin, la métamorphose épargne à ces corps divinisés par de hautes amours les horreurs de la dissolution. Ce que le dieu a aimé ne devient jamais un cadavre, et l'habitant de l'Olympe semble n'avoir pas été ingrat lorsqu'il a fait de son ancienne maîtresse un arbre, une fleur, une fontaine, un parfum. La mortelle favorisée rentre dans la douce vie universelle et ne descend point dans les mornes profondeurs de l'Hadès; ainsi Clythie (sic) peut encore satisfaire son noble amour et se tourner vers la lumière depuis l'aurore jusqu'au soir.
Cette statue, pleine de grâce et de sentiment, ne laisse rien à désirer, qu'un peu plus de rendu et d'accent. Certaines attaches sont trop mollement indiquées; l'exécution, çà et là, est un peu ronde, mais c'est un défaut qui peut être réparé par huit jours de travail. M. Lescorné a le ciseau souple et fin, et, sans nuire à la délicieuse expression de langueur de sa figure de Clytie, il pourra lui donner plus de fermeté."
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