Sûryavarman II (nom posthume : Paramavishnouloka) entreprendra la construction d'Angkor Vat (La ville qui est un temple) au cours de la première moitié du XIIème siècle. On ne possède de presque aucune autre information sur la vie de ce temple avant le XVIème siècle, en particulier pour la période comprise entre la fin du XIVème et le début du XVème.
Diego do Couto, auteur d'une description d'Angkor Vat écrite vers 1550 et publiée qu'en 1958, parle d'une "ville dont on avait perdu même le souvenir" : Au cours d'une chasse à l'éléphant "dans les forêts les plus épaisses", les gens du roi, "battant la brousse, donnèrent sur des constructions importantes, envahies à l'intérieur par une brousse exubérante"... "Le roi, frappé d'admiration, décida sur-le-champ d'y transporter sa cour". C'est sans doute son fils, le roi Barom Réchéa, qui s'installera dans la région. Des travaux importants seront alors entrepris dans l'ancienne tradition angkorienne :
- finition des bas-reliefs du quadrant nord-est de la troisième galerie (1546-1564). Ces frises avaient été dessinées sans être sculptées. Or, en deux siècles la pierre avait durcie en perdant son eau. Le travail des sculpteurs s'en ressent.
- remaniement (ou finition) des entrées occidentales
- une inscription de 1577 et une autre de 1579 attestent des travaux complèmentaires : "Le roi restaura les murs d'enceinte de Brah Bisnulok pierre par pierre, refit le toit avec sa flèche à neuf pointes qu'il embellit en la couvrant d'or...".
- remaniemant du sanctuaire central pour le dédier à la gloire du Bouddha, officialisant ainsi la cohabitation des religions. Les dieux brahmaniques régnent sur l'étage inférieur alors que les étages supérieurs sont consacrés au Bouddha.
Le dominicain portugais Gaspar de Cruz séjournera à Angkor en 1556. Un pèlerin japonais, présent sur place au XVIIème siècle, est l'auteur du premier plan connu des lieux, découvert au Japon en 1911. Le père Charles-Emile Bouillevaux (1823/1913), qui séjournera entre Bangkok et Battambang, publiera le récit de ses voyages à Angkor en 1857 (Voyage en Indochine 1848/1856, L'Annam et le Cambodge). L'ouvrage inspirera Alexandre Henri Mouhot qui explorera le site fin novembre 1859. Ankor Vat sera dégagé par Commaille entre 1908 et 1911.
Description
Les visiteurs longent le quart sud-ouest de la douve remplie d'eau avant d'accéder, par son entrée principale, au monument orienté à l'ouest. Cette orientation, contraire à celle des autres monuments d'Angkor implantés face au soleil levant, serait due à des raisons d'ordre rituel. Les travaux de plusieurs spécialistes semblent prouver qu'Angkor Vat était un temple funéraire, le seul de ce type construit de son vivant par le roi fondateur Sûryavarman II pour y être divinisé et pour recevoir ses cendres. L'orientation à l'ouest est celle des monuments funéraires indo-javanais, en opposition à celle des sanctuaires dédiés aux divinités. Dans le rituel brahmanique, le rite funéraire s'accomplit à l'inverse de l'ordre normal. La procession rituelle dans les galeries à bas-reliefs d' Angkor Vat ne suit pas, comme c'est l'usage, la course du soleil (pradakshina qui imposait de tourner autour d'un bûcher ou d'un monument funéraire en le laissant toujours à sa droite), mais dans le sens inverse (prasavya). En tant que temple du devarâja (dieu-roi), une fondation vishnouïte, Angkor Vat devait adopter l'orientation à l'ouest. Le souverain s'identifiera non plus à Çiva, sous forme du linga royal comme ses prédécesseurs, mais à Vishnou dont l'association avec l'ouest est quasi constante.
Restauré au XVI° par le roi Ang Chan qui en fera un temple à la gloire de Bouddha, Angkor Vat sera toujours plus ou moins bien entretenu par les moines qui avaient installé leurs pagodes dans l'enceinte
Angkor Vat, qui s'inscrit dans un rectangle d'environ 1.500 sur 1.300 mètres, couvre une superficie de près de 200 hectares, en comprenant son encadrement de bassins fossés larges de 190 mètres. Le mur d'enceinte, de 1025 mètres de longueur sur 800 mètres de largeur, délimite une surface de 82 hectares. Construit au sud de la capitale (Angkor Thom), Angkor Vat, est le plus grand ensemble monumental du groupe d'Angkor. Il occupe l'espace compris dans le quart sud-est de l'ancienne ville dAngkor, Yaçodharapura, édifiée par Yaçovarman I et centrée sur le Phnom Bakheng, et la digue du Baray, à l'ouest.
La "tombe de Lou Pan" au sud de la capitale, mesurant dix "lï" de tour, évoquée par le voyageur chinois Tcheou Ta Kouan à la fin du XIIIème siècle, pourrait être Angkor Vat. La description qui en est faite confirmerait le caractère funéraire du temple à cette époque. La légende cambodgienne de Prah Ket Mâlâ fait d'Angkor Vat un palais identique au "Ciel des Trente Trois", élevé par l'architecte céleste Viçvakarman sur l'ordre d'Indra pour un prince que ce dieu avait appelé à lui, puis renvoyé sur la terre vivre une seconde vie. Angkor Vat aurait ainsi été construit pour servir de demeure à un prince défunt divinisé après sa mort.
Les douves
Angkor Vat, isolé de la forêt par ses douves, sera le mieux placé des temples du groupe pour échapper à l'envahissement de la grande végétation et à la ruine. Lieu de pèlerinage pour les Khmers après l'instauration du bouddhisme theravâda (Petit Véhicule), le sanctuaire abritera constamment des pagodes à l'intérieur de son enceinte. Les archéologues effectueront d'importants travaux de débrousaillement, dégageront d'importantes quantités de terre et reconstruiront en partie la chaussée axiale. Les bâtiments, relativement en bon état, seront consolidés.
Le temple, par son caractère exceptionnel de grande composition architecturale, compte parmi les plus belles créations humaines. Son plan parfaitement affirmé et équilibré, l'harmonie de ses proportions et la pureté de ses lignes, en font l'oeuvre la plus accomplie de l'art khmer qui surprend parfois par sa complexité et ses habitudes de bâclage. Ce temple est celui qui se rapproche le plus de notre conception latine, basée sur l'unité et l'ordre classique nés de la symétrie par rapport à des axes.
L'Anglais Thomson verra dans Angkor Vat, dès 1866, le symbole du Mont Meru, centre de l'Univers. Les sept cercles de la tour centrale correspondraient aux sept cercles de rochers de ce mont, les trois terrasses du temple aux trois plates formes de terre, d'eau et de vent sur lesquelles repose la montagne cosmique, et le fossé rempli d'eau serait l'Océan. Le plan est le seul qui soit parvenu à concilier les formules de la pyramide à gradins et du temple de plain pied formant un cloître, étiré le long d'un axe est-ouest. Chaque étage de la pyramide formée par Angkor Vat est limité par des galeries à quatre gopuras et tour d'angle. La terrasse supérieure est carrée. Les deux autres, concentriques sur trois de leurs faces, deviennent rectangulaires par un allongement vers l'ouest. Les deux esplanades ainsi créées abritent des bâtiments annexes.
Les douves, bordées de gradins et d'une margelle moulurée qui encadrent l'enceinte extérieure du monument (quatrième enceinte en partant du centre), mesurent cinq kilomètres de long. Elles sont interrompues, à l'est, par une simple levée de terre ayant autrefois pu servir à transporter les matériaux venant par la rivière, et à l'ouest, par une chaussée dallée de grès, de 200 mètres de long et 12 mètres de large. Le parement de cette voie s'ornait de colonnes dégagées portant un encorbellement, dont on aperçoit quelques vestiges au droit des deux perrons latéraux donnant accès au plan d'eau. La chaussée était précédée d'une terrasse cruciforme surélevée de quelques marches, ornée de lions et bordée de nâgas balustrades.
L'enceinte extérieure
Le haut mur en latérite de l'enceinte du temple est coupé dans l'axe par un portique de 235 mètres comprenant un gopura à trois corps, de deux pavillons d'extrémité servant de passage de plein pied aux éléphants, et de galeries de jonction. Les trois corps du gopura sont couronnés de trois tours tronquées en raison de l'effondrement des étages supérieurs à retraits successifs. L'ensemble, vu de front, masque la vue du monument proprement dit, tout en reproduisant la silhouette générale. Dans l'axe, le vestibule occidental, flanqué du côté nord d'un superbe nâga, révèle les qualités exceptionnelles des sculptures ornementales d'Angkor Vat. Les chapiteaux des piliers et l'architrave sont d'une pureté de profils qui les a fait comparer à l'art grec, et les pilastres, comme le linteau mieux conservé sous le porche oriental, sont d'une remarquable finesse. La façade orientale des galeries confirme cette impression de perfection. Les fausses fenêtres à balustres tournées, surmontées d'une frise de figurines montées sur toutes sortes d'animaux, encadrent sur un fond de décor des devatas isolées ou par groupes de deux ou trois, admirablement conservées.
Le monument
Plongé dans la pénombre du gopura ouest, le visiteur découvre en pleine lumière la célèbre perspective d'Angkor Vat dans l'encadrement de la porte. La chaussée, longue de 350 mètres et large de 9.40 mètres, est construite à 1.50 au-dessus du sol.
Dallée et parementée de grès, elle est bordée de nâgas balustrades sur dés et agrémentée de six perrons. Deux élégantes constructions en longueur, généralement qualifiées de bibliothèques, s'opposent ce part et d'autre de la chaussée, à mi-chemin. Leur situation, dans la partie du temple accessible aux fidèles, leur proportion, assez basse, et les quatre porches donnant accès à la nef à piliers éclairée par de nombreuses fenêtres à balustres, permettent de penser que nous sommes en présence de salles publiques telles qu'on en trouve dans l'enceinte des pagodes modernes.
La chaussée est ensuite encadrée de deux bassins carrés. Celui du nord, qui a gardé son entourage de pierre, est toujours rempli d'eau. Le temple se présente en surélévation sur une vaste terrasse pourtournante. L'entrée principale est précédée d'une haute terrasse à deux niveaux, de plan cruciforme, dite "Terrasse d'honneur", qui accueillaient sans doute les danses rituelles et qui, à l'occasion des fêtes et défilés, servait de tribune au souverain. Sa corniche en encorbellement, reposant sur des colonnes, portait un nâga balustrade.
La longue composante horizontale du premier gradin de la pyramide à trois étages est ceinturés de galeries, très étroites qui s'étirent sur plus de 1.400 mètres. La galerie de base celle des bas reliefs - mesure 215 mètres de longueur sur 187 de largeur. Son gopura à trois corps est relié aux pavillons d'angle par un passage voûté de forme ogivale de 2,45 mètres de largeur, à paroi pleine vers le temple et piliers vers l'extérieur. Il est doublé d'un bas côté à demi voûte, également sur piliers.
Les tours d'angle, malheureusement tronquées, de la deuxième enceinte, puis celles du groupe central, arrondies en ogive comme des tiares grâce à leurs multiples redents, apparaissent au-dessus de la grisaille des toitures de pierre superposées. La galerie de la deuxième enceinte, de 100 mètres sur 115, est réunie à la précédente du côté ouest par un préau en croix, comme à Beng Méaléa, fait de passages couverts joignant les deux gopuras à trois corps et d'un autre passage transversal. Les surfaces restées libres abritent quatre fosses à soubassement richement orné et un perron unique, où l'on voit tantôt des bassins, tantôt de simples cours en contre bas.
Les voûtes principales du préau en croix sont masquées par un plafond de bois sculpté à rosaces de lotus épanouis, dont quelques éléments ont été trouvé en place, rehaussé de peintures éclatantes et de dorures. L'entablement à frise d'apsaras sous corniche représente entre autres les légendes vishnouïtes du Barattement de l'Océan s et du Sommeil du dieu sur le serpent Ananta. La décoration de l'endroit est un parfait témoignage de la période classique de l'art khmer, avec ses souriantes devatas, ses balustres de fenêtres ouvragée comme du bois, ses décors à fleur de pierre qui, échappant au danger des ombres trop marquées, animent les murs sans les défoncer.
Les facades de la grande cour pourtournante comprise entre les deuxième et troisième enceintes sont uniquement garnies de fausses haies. Elles sont agrémentées des onze perrons de ses gopuras et des tours d'angle. Ses deux bibliothèques, très développées en longueur et munies, comme dans l'enceinte extérieure, de quatre portes, ne disposent que de deux porches. Elles sont largement éclairées par des fenêtres à balafres sur les bas côtés de la grande nef.
Les galeries de la deuxième enceinte, d'une largeur de 2,45 mètres sont à mur plein vers l'extérieur et fenêtres à balustres sur la cour. La pauvreté relative des façades, due à l'absence de bas côté, est rachetée par la présence de nombreuses devatas sculptées en bas relief, dont les coiffures complexes et les parures sont d'une grande variété.
L'énorme soubassement à deux étages, haut de 13 mètres, est coupé par des cascades de marches d'une seule volée offrant une inclinaison d'environ 70 degrés. Au centre, la tour de 42 mètres repose sur les quatre renforts de sa croix à double vestibule. Pointant ainsi à 65 mètres de la chaussée de départ, le sanctuaire ouvert sur les quatre faces devait contenir la statue du dieu roi sous la forme d'un Vishnou. Les moines bouddhistes, prenant possession du temple, mureront les baies après avoir expulsé l'idole brahmanique, et sculpté les fausses portes de bouddhas debout.
Les bas-reliefs
Les bas-reliefs qui tapissent le mur de la galerie de la troisième enceinte représentent des scènes légendaires et historiques pour l'édification des fidèles. Exécutés en taille directe avec des défoncements minimes, ces bas-reliefs étaient l'oeuvre d'imagiers plutôt que de sculpteurs. Leur facture assez inégale excellente tant que l'artiste procède par plans bien accusés sans tendances à la ronde bosse, médiocre lorsque la recherche exagérée du modelé le conduit à un style rondouillard et mollet dont parle Paul Claudel est dû à des différences de main d'oeuvre. Le quart nord-est, sans trahir de négligences particulières dans la composition, est d'une exécution bâclée. On soupçonne l'intervention de praticiens chinois chargés, à une époque tardive, de dégrossir un travail préalablement ébauché.
L'ordonnance des panneaux révèle deux conceptions différentes. Les uns à composition unique, représente toutes les phases de combats effrénés dans un véritable foisonnement de personnages. Les autres, sans doute légèrement postérieurs, sont d'un style beaucoup plus contenu et disposés par registres superposés selon la formule qui devait prévaloir dans la seconde moitié du XIIème siècle. Tous les sujets traités se rattachent à la légende de Vishnou.
Les Apsaras
Les murs d'Angkor sont couverts d'Apsaras, les danseuses célestes au torse nu et aux seins ronds. Elles sont plus de deux mille, toutes différentes. Chacun des visages a sa beauté et sa propre expression, chaque geste est différent. Le tissu, qui couvre d'un léger drapé le reste du corps, moule les cuisses et les jambes. Elles sont coiffées de tiares et de hauts diadèmes. Leur cou et leur bras sont couverts de joyaux. Les Apsaras symbolisent une vie insouciante, pleine de beauté et de sérénité. On dirait qu'elles s'apprêtent à danser. Selon une veille coutume, il est considéré comme un devoir religieux de caresser les statues en passant. Depuis des siècles, des mains qui ont touché la pierre, lui ont donné sa patine.